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Journal d'un officier de l'armée du Rhin, page

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iOi LA GUERRE NATIONALE.

raooater ici. Les faite de gaerre survenus autour de Metz sont connus, les petites intrigues de l'intérieur de la ville sont plus ignorées.

L'incroyable frivolité de nos anciens gouvernants, de nos généraux, de tout le personnel politique et militaire de l'Empire, apparaît surtout, et à un incroyable degré, dans l'épisode invraisemblable, quasifantastique du sieur Régnier. 11 n'est pas probable que l'histoire offre un exemple aussi frappant du rôle que peuvent jouer dans les grands événements les inGniment petite. Le décousu, le côté bohème du dernier régime, y apparaissent sous une forme épique. .

Ce M. Régnier a publié à Bruxelles, à propos des négociations entr^rises par lui, une brochure qui ressemble à un libretto d'opéra-comique sorti d'un cerveau mal pondéré. Je ne sais quel est cet homme dont le nom demeurera vraisemblablement historique, à côté des agents célèbres et des illustres chercheurs d'aventures des temps passés, Fauche B<H'e], ou le chevalier d'Ëon. A lire sa brochure (1) , on devine ou l'on suppose en lui un de ces personnages entreprenante qui, par conviction souvent autant que par intérêt, tentent de mener à bien les plus invraisemblables choses. 11 se déclare, dans une préface, satisfait de ses vingt mille livres de rente et de la

1. Qi^l est votre nom? Une étrange histoire dévoilée, (BruxeUeg, i broch. ia-S", 1870.)

maison de commerce quMl gère depuis six ans sous le nom de sa mère. Il est né, dit-il, en J822, à Paris^ et il a étudié, sans intention de les exercer, la médecine et le droit. Au physique, le portrait qui accompagne sa publication nous montre un homme solide, la moustache et les cheveux gris, et blanchis avant Tâge, une ronde bonhomie empreinte dans sa physionomie qui rappelle, par son ensemble, l'expression bourgeoise du visage de Bazaine. Mais à quoi bon s'occuper de la personnalité même de M. Régnier? Il n*est qu'un agent subalterne de la destinée, agent volontaire soldé, et, dans tous les cas, en remplissant dans ce terrible drame son rôle de comparse ou plutôt d'uiilité, il aura pour sa bonne part, contribué à la chute de Metz, cause principale de la suprême défaite de la patrie.

Le k septembre avait vu fuir les plus fidèles servants de la dynastie impériale. Presque tous avaient quitté la partie lâchement : ces condottieri et ces conspirateurs fuyaient. Ceux qui n'insultaient pas leurs anciens maîtres étaient rares. Après avoir filé sur la Belgique, qu'elle traversait en hâte, celle qui avait été Timpéralrice de France cherchait un asile en Angleterre, à Hastings, avec quelques fidèles groupés autour d'elle , pleins d'amertume et de regrets. Il est assez facile d'approcher les souverains tombés et de se faire, pour les servir, pour préparer leur rentrée ou leur revanche, l'inventeur de quelques machinations. M. Régnier écrivit à M"»« Lebre-

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ton, dame d'honneur de Tînipératrice et sœur du général Bourbaki,. une lettre quil la priait de remettre à rimpératrice : M. Régnier conseillait à la régente de faire valoir ses droits en dépit de la révolution du k septembre, et si elle ne pouvait se trouver en sûreté dans un département français, de se rendre à bord de la flotte, « de cette flotte qui a reçu Timpératrice avec tant d'enthousiasme à son départ pour la Baltique, » et de faire, là, preuve de gouvernement de jure et de facto.

« La régente, disait M. Régnier, ne doit pas quitter le territoire français. Mais la flotte impériale est le territoire français. Que nmpératrice régente date donc de la flotte quatre proclamations : aux gouvernements étrangers, à la flotte, à Tarmée et au peuple français. » A la flotte elle confiera ses destinées et celles de FEmpire; un navire, comme la frêle barque antique, portera César ou plutôt le césarisme et sa fortune; à l'armée, on montrera qu'elle doit s'unir pour combattre les hommes du 4 septembre, les quelques avocats associés à ces conspircueurs perpètuiels qui dirigent tous les bas-fonds des états. M. Régnier, on le voit, raisonne déjà comme va tout à l'heure raisonner le maréchal Bazaîne. Il est même possible que ce soit lui,, cet obscur comparse, qui ait développé dans l'esprit du maréchal ces rêves de restauration et de combat pour Vordre.

M* Régnier, dès le début , se charge au surplus de tout arranger, et le consentement de Timpératrice

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nue fois obtenu» d'aller trouver l'empereur à WHhemshoehe après avoir fait viser son passe-port par les autorités prussiennes. C'est un entrepreneur de traités de paix, une sorte de commis voyageur en restaurations bonapartistes. D'ailleurs, ardent, insinuant, infatigable, une sorte de Figaro d'un nouveau genre. La tête toute bouillante et gonflée de ses projets, il arrive le H septembre à Hastings, descend à Marine-Terrace, demande M"* Lebreton, s'efforce de voir l'impératrice, qui ne reçoit pas, qui d'ailleurs ne croitpas à la possibilité de réussir et répète la leçon qu'elle va taut de fois redire : qu'elle ne bougera point, n'agira point, que l'intérêt de la France passe avant celai de la dynastie. Au fond, elle a peur de la France. On l'a vu, par ses lettres à Napoléon, son idéal est le peuple turc :

t( Quand on voit les autres peuples, on juge et apprécie bien plus l'injustice du nôtre I i> Régner sur des fellahs, c'est tentant en effet. On peut les gouverner même sans avoir recours aux plébiscites, manœuvre immorale «et fausse, donnant un résultat factice, «ne infidèle image du pays, instrwnienta regni, renouvelés del Commode et de Caracalla.

Aux scrupules effrayés de l'impératrice, M. Régnier réplique, dans une nouvelle lettre toujours remise à l'impératrice par l'intermédiaire de M"» Lebreton, que la dynastie a deux refuges. Lesquels? La Corse et la flotte^. Peine perdue.

1. Tous ces détails sont empruatés à Tétonnante brochure de M. Régnier.

L'impératrice, paraît-il, ne voulait rien entendre. Elle se refusait ou elle hésitait à accréditer M. Régnier auprès de son époux. M. Régnier pourtant tenait à son projet. Lorsqu'on s'est mis en tête de* sauver un empire, fût-ce par les moyens romanesques par lesquels les mousquetaires de Dumas prétendaient sauver Charles P^ on y tient. M. Régnier s'adressa à M. Filon, le précepteur du prince, l'auteur de la dernière dépêche de l'Empire s'évaporant. « Ah! si MM. Rouher et Jérôme David pouvaient décider l'impératrice à vous écouter! » dit M. Filon. Mais bah! M. Régnier avait bien besoin de MM. David ou Rouher, il était seul et, seul, voulait réussir. Médée n'était pas plus conGante. Moi, dis-je, et c'est assez.

(( Il était neuf heures et un quart du soir, raconte M. Régnier, et je fis à M. Filon (entre parenthèses, il l'appelle Fillion), qui devait à neuf heures et demie assister au coucher du prince, la demande suivante : « Je vais vous apporter une grande photographie « d'Hastings que j'ai à l'hôtel ; vous prierez le prince « impérial d'y mettre un mot pour son père. Ce sera « pour moi le motif apparent de mon voyage et me servira de présentation ; vous en parlerez ce soir à « Sa Majesté. Si elle y consent, vous me la remettrez « demain à sept heures du matin ; si elle s'y refuse, « vous la déchirerez. » 11 n'y vit pas d'inconvénient, présenté sous cette forme, et dix minutes après, je lui remis une parcelle contenant une vue photographique de Hastings et deux vues stéréoscopiques du même

endroit. Le lendemain 17 septembre, à sept heures du matin, je me présentai danâ sa chambre à coucher, comme il avait été convenu, et de son lit il me remit la photographie au bas de laquelle se trouvaient les mots suivants : « Mon cher papa, je vous envoie les (( vues d'Haètings; j'espère qu'elles vous plairont » , et les deux vues stéréoscopiques derrière lesquelles étaient signés tes mots a Louis Napoléon, h 11 me dit que Sa Majesté l'impératrice avait consenti à ce que ces papiers me fussent remis, mais qu'elle avait ajouté : « Dites à M. Régnier qu'il doit y avoir du dan- « ger à exécuter son projet ; que, donc, je lui conseille « de ne pas le mettre à exécution. »

Mais M. Régnier n'était pas homme à s'arrêter devant une observation pareille. Il a du sang des grands tripoteurs d'affaires dans les veines ; le danger excite de telles gens. Il voulait mettre au service de l'impératrice le dévouement qu'eut jadis pour la reine le chevalier de Rougeville,plus célèbre sous le nom du chevalier de Maison-Rouge, et qui, lui, était en outre un espion ^ Ce n'est point sans dessein que je rapproche M. Régnier de tous ces héros de roman.

I . Une commission militaire formée à Reims, dit le Journal de l'Empire, a condamné à la peine de mort le nommé Rougeville, émigré rentré, accusé et convaincu d'intelligences avec les armées russes. Une lettre qu'il adressait au prince Volkouski, et qui a été interceptée par un détachement français, a prouvé jusqu'à l'évidence la trahison de cet individu. Au moment de son arresta^on, on a d'ailleurs trouvé dans ses papiers la minute de

M.. Filon remettait à sept heures du matin cette signature du jeune Louis : cela suffisait à M. Régnier pour s'introduire au camp prussien et au château impérial. C'était le Sésame, ouvre-toi des deux antres. A sept heures trois quarts, sans plus tarder, cet homme actif partait pour Londres.

Comment il put de là passer en France, de Charing- Cross gagner Calais, de Calais Amiens et d'Amieis

cette lettre que nous croyons devoir faire connaître, pour apprendre à tous les Français de quelle manière les Russes récompensent ceux qui sont assez infâmes pour servir les ennemis de leur patrie»

« Prince,

« Deux fois j*ai été assez heureux d*ètre utile à vos combinaisons dans les reconnaissances que vous avez ordonné de faire le 17 à Épernay, et le 23 sur ViUers-Cotterets. Deux fois j'ai accompagné volontairement l'officier de cosaques, parce que d'abord je connaissais les chemins et tout ce qui a rapport à des démarches aussi importantes, comme ancien officier de cavale^ rie, et ensuite parce que je suîs plein de zèle pour vos arooées. Mais c'est avec douleur, mon prince, que je rappelle à votre souvenir que le 17, pendant que j'étais absent et que je vous étais utile, on m'a totalement pillé à ma campagne de Bas-Lieux, et pour surcroit, avant-hier 23, on m'a mis chez moi, 6n viUe, le corps de garde du général Woromzof, tandis qu'il devait être visà-vis son logement dans une maison qui est vaste et libre.

« Si Votre Excellence a la bonté d'apprécier le zèle et l'trdtur

qui me guident pour ses armées ; si elle a aussi la bonté de les

approuver, je ne lui demande pour toute grâce que de me faire

restituer mes six chevaux de labour qu'on m'a pris, et ensuite de

donner ordre que l'on me retire de chez moi le corps de garde

pour être placé dans la maison n^ 4, vis-à-vis la demeure du

général.

(Journal de V Empire, lundi 14 mars 1814»)

* STRASBOURG ET METZ. ilf

Meaux, où' il comptait trouver \t chancelier de la Confédération du Nord, il faut le lire dans sa brochure même. Au moment où il arrivait à Meaux, le maire» M. Geoffroy, lui apprenait que M. de Bismarck venait de partir avec le roi pour Ferrières,. où les attendait M. Jules Favre. Les heures valaient donc des siècles. M. Régnier se précipite chez un loueur de voitures et le prie, le supplie de lé conduire à Ferrières. Il y arrive le mardi 20 septembre, à dix heures du matin. Ce jour-]à justement, à onze heures, devait avoir lieu entre Je représentant du roi de Prusse et celui du gouvernement de la défense nationale l'entrevue fameuse qu'a racontée M. Jules Favre dans ses circulaires. M. de Bismarck, fort empêché de la situation nouvelle que faisait à l'Allemagne la proclamation de la République, combattu par le double désir de conclure la paix et d'écraser avec la France la démocratie et la forme républicaine, hésitant, ennuyé, pris entre les besoins de repos de l'armée et de la nation et les velléités conquérantes du roi et du parti militaire, M. de Bismarck se demandait s'il allait traiter, avec qui traiter, et hochait la tête en se disant que traiter avec l'Empire était impossible et que faire la paix avec la République était ennuyeux pour un gouvernement féodal. Or M. Régnier se jetait au milieu même de ces préoccupations. C'était, on l'avouera, arriver à propos. M. Régnier se présente; on le fait attendre, il insiste^ il prononce le nom d'Hastings aux oreilles de M. de Hastfeld. Le comte écrit un mot, et cinq minutes

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après, M. de Bismarck descend, salue M. Régnier et le conduit lui-même, tête nue^ dans son cabinet au premier étage.

(( Il s'assit devant son bureau et me pria d'en faire autant. J'ouvris mon grand portefeuille, en tirai la vue photographique d'Hastings sur laquelle le prince impérial avait écrit : « Mon cher papa, je vous envoie « ces vues d'Hastings ; j'espère qu'elles vous plai- « ront. Louis Napoléon. » et la lui montrai. Après qu'il l'eut considérée quelque temps, je le regardai fixement et je lui dis : « Je viens, monsieur le comte, vous demander une passe qui puisse me permettre de me rendre à Wilhemshœhe et de remettre cette photographie à Sa Majesté. » II me regarda fixement aussi, me prenant évidemment pour un envoyé trèsdiscret de la régente ; il y eut un moment de silence, puis il dit : « Monsieur, notre situation est celle-ci : « Que peut-on nous offrir? Avec qui pouvons-nous « traiter *?...»

Et M. de Bismarck réédite à l'usage de M. Régnier la théorie toute prussienne des garanties territoriales. M. Régnier glisse doucement dans l'entretien que Metz et Strasbourg capitulant au nom de l'empereur, et l'armée du Rhin étant spécialement destinée à rétablir en France Y ordre et l'Empire, la paix sortirait facilement d'une telle situation. Eh ! sans doute. Le ministre prussien le voit bien. Mais pourquoi M. Ré-

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