I. Voy. la brochure en question (5« édit, page
gnier vient-il si tard? Quel dommage! car M. Jules Favre est là qui attend. L'heure du rendez-vous est même passée. M. de Bismarck regarde sa montre : il est en retard, il clôt l'entretien. M, Régnier lui laisse le premier numéro du journal bonapartiste de M. Hugelmann, la Situation, et, sans plus de façon, s'en va sabler le château-la-rose et le moët frappé que lui fait servir M. le comte de Hastfeld. Raconté-je un roman? Non pas, encore une fois; ceci, comme dirait Diderot, n'est pas un conte.
M. de Bismarck ne me paraît pas avoir été fâché de l'arrivée de l'émissaire. C'était peut-être, non le dieu, certes, mais le nehulo ex machina qui pouvait terminer la guerre. Le lendemain il lui envoyait par son lieutenant de police un laisser-passer en bonne forme, avec recommandation spéciale du quartiermaître général ^
1. M. Régalera, s'il vous plaît, fait autographier l'original en allemand :
« Je requiers les officiers commandants des troupes alliées de laisser passer sans empêchement M. Régnier, et de lui facilite son voyage autant qu'il sera possible.
« Ferrières, 20 septembre 1870.
« Von Bismarck.
« Tous les détachements de troupe sont requis d'exécuter ce qui est ci-dessus.
« Quartier général, Ferrières, le 20/9 10.
« Le quariier-maître général, H Prince PoBiHLSKi. »>
il4 LA GUERRE NATIONALE.
M. Régnier, partant aussitôt pour Metz dans uoe voiture a^^rtenant à M. de IU)thscbild et réqui^tionnée par les Allemands, demandait alors à M. de Bismarck TautorisatioQ de laisser sortir de Metz, au moyen d'un déguisement et d'une ruse qu'il indiquait, un des généraux sous les ordres de Bazaine. 11 fallait bien que, la promesse du maréchal une fds
obtenue, l'ex-impératrice pût être avertie et donnât son consentement. M. Régnier proposait de laisser sortir de Metz ou Canrobert ou Bourbaki; Si M. de Bismarck consentait à la sortie du maréchal Canrobert, il n'avait qu'à télégraphier à M. Régnier, à l'état-major de l'armée allemande à Metz, ces mots : « Mous avez ègm^é des papiers» »
Pour la sortie du général Bourbaki, M. de Bismarck télégraphiait : « Vous avez égaré des effets, w
Cette autre phrase : « Vous n'avez rieii égaré du tout, » équivaudrait à un assentiment pour une sortie ^u choix de M. Régnier. Pas de télégramme signiûait un refus.
Quels bizarres arrangements entre cet homme et le tout-puissant chancelier de la Confédération du Nord ! M. de Bismarck répondit à M. Régnier qu'il n*avait égaré ni ses lettres, ni ses papiers, ni ses effets, te qui signifiait : « Faites sortir de Metz qui vous voudrez ! » — M. de Bismarck me paraît, dans toute cette affaire, terriblement pressé de conclure la paix et, comme il devait le dire plus tard, de tuer la }bêle. Il ne s'inquiète guère de la façon dont M. Régnier fera
sortir de Metz un général français. Mais sur ce point, comme sur tant d'autres, M. Régnier a son idée — fort originale :
« Je quitterai, écrit-il à M. de Bismarck, vos postes avancés près de Metz en ordonnant à la voiture de m'attend re; je serai enveloppé d'un châle qui mex^achera une partie de la figure et j'annoncerai mon retour pour six heures du soir. On pourrait ne pas regarder de trop près lorsque je sortirais Dans le cas où le maréchal Bazaine accéderait à toutes mes conditions et que le maréchal Canrobert ou le général Bourbaki, auquel j'ai donné l'indication exacte de tout ce qui doit s'exécuter pour la réussite de mon plan, consentirait à Tappuyer de toute son influence sur l'armée, il pourrait sortir avec mes papiers^ vêtu de mes habits, enveloppé de mon châle, après avoir donné sa parole qu'il ne serait pour personne au monde, excepté pour Sa Majesté l'Impératrice, que M. Régnier. Il résiderait dans ma famille à Hastings, et ne sortirait que le soir, sur la jetée. »
€e règne est plein de ces déguisements, de ces travestissements de vaudeville. On n'a pas oublié M. Emile Ollivier se glissant à Gompiègne, un cachenez sur le visage pour voiler ses lunettes, et entrant auprès du souverain par lia petite portée dérobée discrètement entr'ouverte par Piétri. divertissements d'une opérette terminée en tragédie! Petits revers des médailles de plàtrei
M. Régnier est d'ailleurs singulièrement indiscret en divulguant toutes ces intrigues, lui gui, en adres-
sant la lettre qu'il iiMprime à M. de Bismarck, s'en, rapporte à l'honneur du Prussien du soin de la brûler : « J'aime mieux m'en remettre à rhonneur de Votre Excellence du soin de la brûler une fois lue, » M. de Bismarck a-t-ii brûlé? On Tigaore. Toujours est-il que M. Régnier ne brûle pas : il imprime et il publie.
Je tiens à le redire, à le répéter encore, n'est-ce pas là une bouffonnerie incroyable, une de ces farces hyperboliques comme en ont inventé tant de fois les amuseurs du second Empire? Quel pêle-mêle étonnant et quel amalgame bizarre de personnages, grands et petits 1
Quoi! c'est ainsi qu'est faite l'histoire? Un inconnu de médiocre intelligence, comme ce Régnier, peut s'amuser à tenir les fils d'une intrigue où dansent, devenus marionnettes, des pantins qui s'appellent Bazaine, Bourbaki et même Bismarck !
En vérité, cette parodie stupéfie. Ces maréchaux, ces ministres, ces généraux, ces diplomates, cette impératrice jouant un rôle dans la comédie inventée par cet homme! N'y a-t-il pas là de quoi divertir le phi-^ losophe, ou plutôt n'y a-t-il pas de quoi amèrement, profondément, à jamais l'affliger, lorsqu'il songe que cette pantalonnade atroce, cette comédie sinistre, cette parade incroyable se joue aux dépens de la France? Oui, c'est le sort de la patrie, c'est la vie de millions d'hommes que tiennent dans leurs mains ces personnages! C'est la fortune de Metz investie, c'est la liberté de Paris assiégé, c'est le salut de nos pro-
vinces dévastées, rançonnées, égorgées! Et voilà la plaisante aventure où se lancent ses anciens maîtres, ses défenseurs et ses bourreaux I Pauvres peuples livrés à de tels gens ! Et n'en vient-on pas à mépriser rhistoire et à railler le sort quand on voit de quelle trame Tune est tissée et quels doigts agitent et font mouvoir la destinée! Soyez donc un génie, — génie funèbre, soit, mais cerveau puissant, — comme Bismarck, pour être ainsi dupé, ou plutôt non, pour servir de compère à un diplomate d'aventure, et soyez le peuple de France , si grand jadis, si malheureux aujourd'hui pour être vendu , acquis ou troqué par de tels acheteurs!
Malgré la passe accordée par M. de Bismarck, M. Régnier n'était point encore dans Metz. 11 lui manquait, pour y entrer, l'assentiment du généralissime de l'armée allemande, le prince Frédéric-Charles. Celui-ci, devant le désir de pénétrer dans une citadelle assiégée, exige au moins des renseignements sur le but de la visite. « Je lui expliquai, écrit l'agent, l'utilité qu'il pouvait y avoir à ce que le gouvernement de la régence traitât lui-même de la paix, en s'entourant, dans une ville française non envahie, des Chambres, du Sénat et d'une partie de l'armée avec im maréchal de France à sa tête. Il m'accorda d'entrer de suite à Metz. » Un colonel offre sa voiture à M.Régnier, qui, certes, n'a pas à se plaindre de l'ennemi; on fait huit kilomètres de chemin, on arrive aux avant-postes, on fait les sonneries d'usage. Les
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dairoDS français répondent. Voilà le parlementaire dans nos lignes.
Enfin M. Régnier arrive à Metz. C'est le 23 septembre. On le conduit au quartier général. Le maréchal Bazaine, a qui était en trbs-banne santé et faisait sa partie de billard, » Tintroduit dans son cabinet. On cause. Le maréchal proteste de son dévouement à TEmpire, assure à M. Régnier que l'armée de M^tz est bonapartiste *, et lui montre, entre temps, ses lettres à Frédéric-Charles et les réponses du prince prussien. Que dire (en passant) de ce chef d'armée qui entre en correspondance suivie avec l'ennemi et reçoit et envoie des billets, tandis que ses soldats reçoivent et envoient des balles?
D'ailleurs, Bazaine comprend parfaitement et vite <;e que M. Régnier demande. « Au bout de deux heures, tout était nettement résolu, tracé; le maréchal me donnait carte blanche. » L'agent volontaire d'Hastings s'est repenti, plus tard, de n'avoir demandé au maréchal qu'une signature au bas de la fameuse photographie, à côté du nom du prince impérial. Il croyait que ce ample autc^raphe de Bazaine ^ffirait à M. de Bismarck pour que le chancelier de la Confédération vît en lui, Régnier, le représentant de l'armée française. Mais, après tout, on ne prend point M. de Bismarck sans vert, et le Germain ne s'en rapporta point à la parole de M. Ri^ier.
1. On Ta bien vu par les protestations des officiers français contre toute restauration impériale.
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M. de Bismarck télégraphie donc au maréchal : « Le maréchal Bazaine autorise-t-U M^ Régnier à traiter de la reddition de Varmèe de Metz? » — A quoi M. Régnier fit ajouter : «En restant dans les conditions convenues avec ce dernier. » (Ce qui signifiait : en réservant la garnison de Metz«)
Le lendemain, le maréchal répondait : a Je ne puis répondre affirmativement à ces questions. J'ai dit à M. Régnier que je ne pouvais disposer de la capitulation de Metz. » Réponse évasive. Il n'avait été convenu, prétend M. Régnier, que de l'armée sous les m^jirs de Metz.
Dès qu'il y a confusion, ambiguïté, M. de Bismarck se retire. Il cesse les négociations. Que \L Régnier aille mieux faire valider et expliquer ses pouvoirs. Jusque-là, bouche clo»}. Mais le temps presse; M. Régnier insiste, persiste. Seulement M. de Bismarck n'entend plus rien. M. Régnier n'hésite pas : il retournera à Hastings; il y retrouvera le général Bourbaki, sorti de Metz, non pas sous le cache-nez de M. Régnier^ mais en bourgeois et parmi des ambulanciers internationaux qui avaient obtenu d'entrer à Metz et d'en sortir pour soigner et emmener des blessés. Pauvre général Bourbaki! On lui dit: Chislehurst vous demande, allez à Cbislehurst. Mais c'est quitter son poste ! c'est abandonner la ville où le devoir àmi le retenir I — Après tout, il s'agit du pays. On le démontre clairement au général, dont la tête est peu faite pour les combinaisons et les ^com-
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plications diplomatiques. Le maréchal Bazaiae le presse d'ailleurs. Bourbaki accepte, il partira ; Ganrobert aussi serait parti à la place de Bourbaki, mais il boitait. Sa jambe le retenait au rivage» Ainsi poussé et conseillé, Bourbaki sortit de Metz.
Bourbaki arrive à Cambden-Place, près Chislehurst» Il se présente à Tex-impératrice, étonnée, stupéfaite. Le général se croyait attendu.
— Vous m'avez demandé, me voici!
— Mais personne ne vous demandait. On ne vous attend pas. Que venez-vous faire?
Voilà un général écrasé, furieux, dupé et terriblement mécontent.
11 écrit à lord Granville, le priant* d'intercéder auprès du roi de Prusse pour lui demander la permission de traverser de nouveau les lignes ennemies et rentrer dans son commandement. (Standard du 5 octobre.) Il jette feu et flammes contre ce M. Régnier, qui Ta fait sortir de Metz. Il écrit aux journaux, il tempête, il réclame. M. Régnier réplique. C'est un feu continu d'articles dans la presse anglaise. Et M. Régnier, coupable de n'avoir pas réussi, est conspué par ceux qu'il a prétendu servir, et seul, cuvant sa défaite, il en est réduit à publier des mémoires justificatifs, tout en se disant que peu s'en est fallu, grâce k lui, que Bazaine fût le grand connétable d'une régence de France. A quoi tiennent les empires I
Tout cela au fond est lugubre, et je veux oublier, pour n'en point trop souffrir, qu'il s'agit de la patrie,
et que ces intrigants s'agitent sur son corpS mutilé, comme grouillent des vers sur un cadavre. Les heures cependant passaient, et tandis que Paris organisait sa défense, et que se formait, s'exerçait et se disciplinait l'armée de la Loire, nous espérions que l'armée de Metz , tenant l'ennemi en respect, le fatiguant, le combattant, trouverait le moyen de passer à travers les rangs des assiégeants. Le maréchal pouvait le faire dans les premiers jours du blocus; à la fin, l'œuvre était ou trop dangereuse ou impossible. Mais, dès le début, après l'insuccès plus apparent que réel des premières affaires, et surtout après le 4 septembre, Bazaine sembla désespérer du succès final, et, loin de songer à forcer les lignes d'investissement, il s'occupa dès lors à faire de la politique. Bonapartiste absolu , son but était d'assurer une armée à l'Empire. Les protestations des ofiiciers publiées par VIndépendance belge, et réunis depuis en brochure, ne laissent point de doutes là- dessus. L'armée devinait, sentait ces menées sourdes. On a imprimé dans un journal (le Gau-lois) le texte d'une note qui aurait été communiquée au prince Frédéric-Charles, le 12 octobre 1870, par le maréchal Bazaine , et où le commandant en chef de l'armée de Metz propose au prince prussien de laisser libre la garnison de Metz pour combattre « le parti violent » de Paris. Je veux douter de l'autbenticité de cette pièce, mais ce qui est plus grave, c'est que la Gazette de la Croix, qu'on peut prendre en pareil cas pour bien informée, dit, à propos desn^ocîa-
tions du général Boyer avec Bismardc , que Bazaine négociait non-seuleq[ient indépendamment du gouvernement provisoire, mais en contradiction avec le gouvernement *. Ce gouvernement, né, non pas d'une révolution politique et d'nn coup de main , comme veulent le faire croire aujourd'hui les bonapartistes (les mêmes qui Tacceptaient le h septembre au soir), ce gouvernement, né d*une révolte inévitable de la conscience nationale et d'un soubresaut de l'honneur français blessé au cœur à Sedan, Bazaine ne le rec(Minat jamais. Le drapeau impérial. demeura sur l'hôtel de ville de Metz pendant une grande partie du siège. Un jour, le 11 octobre, des officiers de la garde nationale arrachèrent l'aigle du drapeau et le jetèrent sur la place. « Cette manifestation, dit le général Coffinières de Nordeck , m'attira une dépêche assez dure du maréchal. » C'est ce que Bazaine appelait ne point faire de politique.
On peut suivre pas à pas la marche lente de l'armée vers la capitulation en feuilletant ces journaux que s'arrachaient les officiers et les soldats et qui ranimaient chaque jour dans Metz le patriotisme et l'esprit de résistance. J'ai entre les mains Vlndépendont de la MoseUe, de M. Mayer, qui fut, en novembre, prisonnier des Prussiens. Pauvre journal, imprimé sur
1. Papiers du gouvernement du 4 septembre, publiés par la Commune. La Commune n*y a guère trouvé dintéressant que ce qu*eUe a appelé le Dotsvsr Baaame (page 15).
STRÂS^BOURG £T METZ. 123
une seule feuille de papier, jaune ou vert, gris ou bleu, papier d'affiches, le papier blanc faisant défaut! Plus d'une fois ses colonnes sont presque vid^, montrent des trous, des places blanches, traces de lambeaux d'articles, de phrases, supprimés par la censure militaire 1 Des lettres, des communications importantes ne peuvent paraître. On organise , non la défense, mais^le silence. Et pourtant le journal collabore, lui aussi , à toute œuvre patriotique. Il est un peu le clairon de la bataille. U Indépendant rappelle aux soldats de Metz les grandes gloires du passé, les siëges soutenus par Metz vierge et comment on résiste, comment en 1552 recula l'ennemi, comment Charles VII de France et Charles-Quint d'Espagne apprirent tour à tour ce que vaut le courage messin, et comment, à défaut de héros superbes, un pauvre diable,ie boulanger Harelle, sauva la cité dans une nuit d'avril de l'an 1[|73. Hélas 1 peine inutile : les gloires du passé ne devaient pas nous éviter les hontes du présent. On sentait venir le (fênoûment lugubre. Écrasée par l'inaction, l'arméeluttait vainement contre k famine. Faire une trouée n'était déjà plus possible. On avait bien des chefs que désignaient les soldats, Ladmirault, Clinchant; mais les troupes épuisées pourraient-elles suivre? Les chevaux s'affaissaient à la corde et frappaient douloureusement la terre « à l'heure où naguère on leur donnait l'avoine *» ; quels