Journal d*uii offkier d$ Varmée du Wùn^ page f
12i LA GUERRE NATIONALE.
spectacles!/ Et, tandis que la maladie fauchait les soldats par milliers, des bruits inquiétants ou absurdes couraient la ville et donnaient aux malheureux assiégés des vertiges de colère ou d'espoir.
Le .mercredi 26 octobre , V Indépendant de la Moselle publiait ce qui suit :
« La paix serait, dit-on, déjà signée. D'après le traité, nous conservons nos frontières, et la contribution à payer à la Prusse est de quatre milliards, sans compter le Luxembourg, que nous achèterions pour le compte de la Prusse. De plus on assure que la famille d'Orléans est remontée sur le trône en la personne du comte d'Eu. Ces importantes . nouvelles auraient été envoyées à Metz par le général Boyer. » ,
Trois jours après, les habitants de Metz apprenaient la vérité âur tous les bruits qui passaient , vagues et menaçants, sur la cité! Metz capitulait. Bazaine se comparait, dans sa proclamation dernière, à Masséna, Kléber et Gouvion Saint-Cyr, qui avaient « éprouvé le même sort. » Il oubliait Dupont et. Baylen. A ses soldats irrités il ordonnait d'éviter « les actes d'indiscipline, comme la destruction d'armes et de matériel. » Il ajoutait, ce qui était mensonger, que « l'armement ferait retour à la France après la paix. » J'ai sous les yeux ce dernier numéro, encadré de noir, où VIndépendant donne le texte de la capitulation. De vieux soldats, des officiers pleuraient. La veille, un parent de ce Bouchotte qui jadis, avec Carnot, avait
organisé les armées républicaines, M. BouchoUe, riche minotier, recevait du maréchal la croix de la Légion d'honneur; il la refusa : a Je ne veux pas, dit-il, accepter une décoration de la main qui a signé la capitulation de Metz. » Alors commencèrent les essais de révolte contre Tordre militaire ; les gardes nationaux voulaient combattre ; des soldats, les larmes aux yeux, demandaient des chefs; le général Bisson^ celui-là même qui vient d'être mis en disponibilité pour avoir, à Bordeaux, conseillé à ses soldats de voter aux élections de juillet pour des républicains, proposait de percer les lignes et de sortir par Ars avec dix mille hommes choisis. D'autres, furieux, parcouraient les rues. La grosse cloche communale, la Nulle, sonnait le tocsin dans la nuit. Livrer ses armes, ses drapeaux, se jeter, se donner à renûemi, quelle honte! Généraux et soldats avaient la fièvre et voulaient tenter une lutte suprême, éperdue, désespérée.
A dix heures du soir, les généraux de division recevaient cette lettre confidentielle :
Général,
Veuillez donner des ordres pour que les aigles des régiments d'infanterie de votre division soient réunies, ce soir, dans le logement que vous occupez. Demain matin, à sept heures, elles seront transportées, par les soins du général commandant l'artillerie, dans un fourgon fermé, sous l'escorte d'un ofiBcier et de maréchaux des logis d'artillerie, à l'arsenal de Metz; elles devront être enveloppées de leurs étuis et vous préviendrez les chefs de corps que ces
1» LA GOBRRE NATIONALE.
aigl6B SBAOHT BftULBBS à FarBeiial. Le direeteor de cet éte-
blisMment les reoeyra et en délivrefa les récépiasés ma
corps.
Le maréchal de France, commandant
le $^ corps Sarmée.
Par ordre:
Le général, chef d'état-major général, Hehky.
a (Tétait ao noaveaa mensonge, ajoute le général Bisson (qui commandait la 2« division du 6* corps) ; les aigles n'ont pas été brûlées, mais bien livrées à Pennemi comme le dernier trophée de notre honte, n Elles seront suspendues sans doute à Potsdam, audessus du tombeau du grand Frédéric, à côté de ces aigles des régiments de la garde du premier Empire, aigles que les soldats de Blûcher arrachaient du moins aux mains crispées de nos grenadiers morts.
L'agitation de la nuit, la colère des gardes nationaux, les résolutions des soldats tombèrent peu à peu devant le spectre livide de la famine et aussi devant le manque d'unité et de direction qui rend inutiles toutes ces généreuses crises. La défense désespérée que rêvaient les plus résolus devint une désespérée tristesse. Metz capitula. Le soleil blafard du 29 octobre éclairait, à travers une froide petite pluie fine, ce camp français où, dans la boue visqueuse, mornes €t le cœur gros , les soldats de Crimée, d'Afrique et d'Italie préparaient leur sac et prenaient dans le faisceau ce fusil qu'ils allaient donner à Tennemi.
STRASBOURG KT MBTZ. \%1
<;'étaîent de braves gens, dont quelques-uns avaient senti crouler sous leurs pieds les pierres de Malakoff fumant; qui, aux jours ensoleillés de Magenta et de Gavriana , avaient vu fuir les habits blancs* dans les vignes italiennes, et, sous le ciel plombé du Mexique, perdus dans les Terres-Chaudes, au bout du monde, avaient bravement donné la chasse aux chinacos ! La montée de l'Aima, le ravin d'Inkermann, Tassant de Sébastopol, la tour de Solferino, les couvents crénelés de Puebla, que tout cela était loin! Gomme toutes ces victoires étaient effacées par cette défaite! Il fallait se rendre, il fallait connaître cette chose sinistre : la capitulation , et cette douleur : la prison et l'exil, les baraquements de Mayence ou la forteresse de Spandau.
« Bientôt le clairon retentit, dit un témoin, un soldat*, il sonne, eneore une fois, le refrain du régiment. Ce refrain, comme on Va entendu dans les grands jours des batailles ; dans la vie paisible de la caserne, que de souvenirs il rap> pelle! Il sonne aujourd'hui la dernière heure du régiment! Les rangs se forment encore une fois, on répond à un dernier appel! Quelques régiments reçoivent les adieux de leurs chefs ! Puis les compagnies ont fait à droite et défilent silencieuses. Alors les larmes, les sanglots contenus, éclatent. Le front courbé, Tœil humide, les soldats se suivent, fléchissant sous le poids de leur sac ! »
1. Trois mois som Mstz, pur un officier d'infanterie à Tannée du Rhin (Lille, A. Degana, éditeur).
Ils pleuraient, ces soldats, ces naïfs et ces humbles, ils pleuraient sur l'honneur sali, sur le riment prisonnier, sur ce chiffon à trois couleurs qu'on leur volait; sur leurs souvenirs de cantine, sur leurs vieilles histoires de conquêtes! Ah! pleurs sublimes des petits, des inconnus et des pauvres, pleurs du soldat qui veut mourir et qu'on condamne à vivre, larmes dévorées avec rage ou bien avec je ne sais quelles voluptés amères, larmes que nulle main ne recueillera, que nul ne comptera, ne peindra, n'essuiera, larmes de patriotisme et de fierté vraie, larmes du soldat songeant au pays, que vous effacez de hontes et que vous lavez de défaites* !
Quelles souffrances! Demandons à nos ennemis eux-mêmes dans quel état les généraux avaient laissé tomber ces malheureux et héroïques soldats de Gravelotte et de Mars-la-Tour.
(( Il faut avoir vu cette misère pour s'en faire une idée, dit la Gazette de Weser du 2 novembre, en parlant de la garnison de Metz prisonnière et campée à Ars-la-Quenexy. Le premier jour, dans la boue, sous la pluie, il en tomba plusieurs sans vie sur la route; après la première nuit de bivouac, on dut retirer cent dix cadavres de leur camp. Ils crient tous famine, et si on leur donne un peu de pain, ils le dévorent et
1. L'armée de Metz a livré, du 14 août au 29 octobre, 3 grandes batailles, tenté 2 sorties, perdu (tués ou blessés) 25 officiers généraux, 2,099 officiers et 40,339 sous-officiers et soldats. EUe a soufTert ; elle ne demandait qu'à souffrir encore.
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en redemandent encore. Il est douloureux de voir souffrir ainsi tous ces braves gens; il est des barbes grises qui pleurent et crient à la trahison. Beaucoup donnent leurs croix, leurs médailles, pour avoir à manger. D'autres cependant conservent dans ce malheur une noble ûerté : ainsi un sergent-major de chasseurs s'est approché de moi, et, réduit à me demander du pain , a voulu absolument me le payer...»
Ainsi tombait la plus forte citadelle de France, après un siège de deux mois et demi ou plutôt (car il n'y eut pas de siège) après le blocus , sans qu'un projectile eût^atteint ses murailles, sans « nul bombardement, nul assaut, nulle tranchée ouverte, nulle parallèle. » Strasbourg, au moins, lorsque Uhrich se rendit, n'avait plus à défendre que ses remparts battus par le canon et ses rues étaient couvertes de ruines. Metz tombait sans attaque, intacte, comme jadis, mais
non plus invaincue. « La puissance de la France, disait Frédéric-Charles dans son ordre du jour daté de Corny, 27 octobre, est brisée à jamais. » Non certes, mais son honneur et sa sûreté étaient cruellement atteints. Avec Strasbourg c'était l'Alsace qui succombait, avec Metz la Lorraine venait de se rendre.
L'histoire sera sévère pour ceux qui ont conduit ce siège. Dans une lettre rendue publique, le maréchal Canrobert demande au maréchal Bazaine qu'il se soumette « à la justice du pays », au jugement de l'Assemblée. Canrobert est aussi, paraît-il, de ceux qui
1^ LA GUERRE KATIOMALE.
dans rintiinité accusait Bazaine^ Toujours est4I que l'article 209 du code militaire promulgué le 9 juin 1857 punit de mort avec u dégradation militaire tout gouverneur ou commandant qui, mis eo jugement, après avis d'un conseil d'enquête, est reconnu coupable d'avoir capitulé avec l'ennemi et rendu la place qui lui était confiée sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait, et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'hon* neur. » 11 fut un temps où, seul, sans être accusé, un général vaincu eût demandé hautement l'absolu'*tion du pays tout entier et eût voulu mettre avec fierté sa conduite en pleine lumière. Combattant la légende à coups de preuves, il eût pris à tâche d'é^ clairer l'histoire. Et ce tribunal dont le menace un code militaire, il l'eût réclamé lui-même, lui-même il l'eût exigé de la patrie. Ce temps est loin.
Aujourd'hui, dédaigneux du jugement de ceux qu'on a perdus, fatigué, comme le dit de Bazaine le général Deligny, fatigué de mener son armée (mx
1. Basai ne prétend que le 1<^' septembre il n*a pas pa sortir; «Je crois qu'il ne Ta pas su,» me dit le maréchal Canrobert (lettre d'un correspondant, Stuttgard). Ainsi Canrobert laisse échapper des reproches, Ghangamier aussi, quoique à la tribune il dise autrement. La garde nationale de Metz demandait, au moment de la capitulation, qu'on mît le général Ghangamier à sa tête. « Ce fait m'a toujours surpris , dit le général Coffini^s de Nordeck dans une lettre à VIndépendanee bdge (Hambourg, 21 novembre 1870), parce que la garde nationale était républicaine et que le général Ghangamier était un des plus chauds partisans de la régence. »
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champs, débarrassé de ce lest encombrant, on demande à TEspagne, aux chalets de la Suisse ou aux villas d'Italie un peu de fraîcheur et d'ombre ; on est là, souriant, comme on était jadis au château où l'on dormait, loin de son armée mourant de faim ; et, faisant la sieste après la bataille, se consolant de Metz avec le Mexique, on rêve, on cause, on rit, on oublie...
Et le drapeau blanc au grand aigle noir, maigre et farouche, flotte avec ses plis lugubres de suaire sur la flèche dentelée de Metz la Pucelle devenue (pour combien de temps ?) Metz la Prussienne,