ET PATAY
Durant le siège de Paris, une population de deux millions d'êtres humains avait été séparée par le blocus du reste du monde. Hommes, femmes, enfants vivaient d'une vie nouvelle sur cet immense radeau qui s'appelait la grande cité. Point de nouvelles, point de consolations, point de secours. Quelquefois un homme traversait, au péril de ses jours, les lignes prussiennes, apportait aux assiégés des renseignements fantastiques bientôt démentis par les faits, un pigeon laissait tomber de ses ailes des paroles d'espoir qui duraient moins que ne durent les roses; la vérité, nul ne la connaissait, nul ne la connaît encore tout à fait aujourd'hui.
LA FRANGE RETROUVÉE. i33
Nous savions vaguement que 418,000 (chiffre officiel) de nos soldats étaient prisonniers en Allemagne, que toute l'armée de Bourbaki, moins le corps de Bressolles, s'était, disait-on, réfugiée en Suisse, et que Belfort, vaillamment défendue par le colonel Denfert, résistait encore. C'était tout; c'était assez, hélas! Lorsque l'armistice fut conclu, Paris se précipita avidement vers la vérité ignorée.
Jamais, je crois, peuple ne ressentit une émotion pareille à celle qui agita la France lorsque après la capitulation de Paris et la conclusion de l'armistice, il fût donné au pays coupé en deux tronçons, à Paris séparé du reste du monde et à la France, décapitée de Paris, de se retrouver, de se serrer dans une étreinte que la comrpunauté des souffrances eût dû rendre fraternelle et que la rivalité de la province et l'exaspération de Paris rendirent aigre et douloureuse. Après tant de jours de lutte, après des mois de souffrance et de séparation, on allait donc reprendre la vie commune, jeter un regard sur cette chère France qu'on ne connaissait plus , apprendre enfin, apprendre la vérité tout entière sur ce qui s'était passé dans le pays durant le blocus de Paris. On pouvait,— quel étonnement! — sortir, s'échapper, respirer l'air, voir des arbres, des champs! Jamais prisonniers délivrés, voyant tomber devant eux les portes de la prison, ne ressentirent, n'éprouvèrent une joie et un étonnement plus profonds. Le bien-être en quelque sorte physique de la griserie et de la fuite étouffait,
i3l LA GUERRE NATIONALE.
pour un moment, Fâpre douleur que l'idée, la morsure de la capitulation mettaient au cœur.
Tout d'abord, la curiosité, cette passion qui faisait seule vivre TÂngély, nous aiguillonna. On ignorait tout, ou ce qu'on savait — et c'était peu de chose — on le savait vaguement, par bribes, par ces dépédies bizarres, exagérées au point de départ, torturées au point d'arrivée, batailles douteuses ou victoires qui ressemblaient à des défaites, plans de campagnes, marches ou contre-marches que nous avions tant de peine à suivre clairement sur la carte. Nous ressemblions à un enfant qui épelle. En toute sincérité» sur les événements qui s'étaient écoulés en France pendant l'investissement de la capitale, nous en étions encore à l'alphabet.
J'ai noté — sur le vif — mes impressions lors de ce premier voyage à travers la France retrouvée et, dans leur abrégé, ces notes mêmes ont leur intérêt de vérité et de pittoresque.
2 février 4874.
Je pars demain matin. Quelle France vais-je retrouver? Ces contrées parcourues en juin dernier, brûlées du soleil, mais superbes encore, dans quelle misère vais-je les revoir? L'invasion a passé par là, sinistre, dévorante. Je connais mieux la Chine que le pays que je vais voir; je connais mieux l'histoire fabuleuse de l'Inde que l'histoire française que je vais apprendre ! Quels visages vais-je retrouver ou
ne pas retrouver, hélas? Voyage vers Finconnu. A la garde du sort! Mais quel plaisir aussi de quitter la grande ville devenue prison, et de ne, pas assister au spectacle qu'elle nous donne ! Élections sans morale jusqu'ici, une sorte de fusion sans bonne foi de républicains et de parlementaires. Sur la même énumération, un homme qui a écrit les Misérables et un autre qui a voté Texpédition de Rome; ces élections se font dans le brouillard. On ne choisit pas, on accepte. En outre, elles se traitent selon la tradition de l'opposition à FEmpire. On fait du mandat de représentant une sorte de décoration. Tel s'est fait remarquer par une belle action ou un scandale. Vite à la Chambre I Mais est-il républicain, orléaniste, bonapartiste? qu'importe! 11 a commandé un corps de francs-tireurs ou un fort de Paris; il s'appelle Poulizac ou SaissetI A la 6hambre ! Des chefs de bataillon ont posé leur candidature sous les balles. Affronter un obus, c'était faire une profession de foi. Vive le courage! il est
rare, même en France. Mais on ne fait pas de la politique d'une pareille façon. La mission de député exige non-seulement de l'énergie, mais de l'intelligence et du savoir, non-seulement de l'intrépidité, mais de la science. La république n'appelait ni Kléber ni Marceau sur les bancs de la C4onvention. Hélas I aujourd'hui les hommes sont si rares qu'on les prend ou plutôt qu'on les cherche partout et sans en trouver nulle part. On porte peu de jeunes gens. La jeunesse est comme la joie, elle fait peur. Tant
mieux; le parti de la France jeune, ardente, résolue, demandant, exigeant des hommes nouveaux, des idées nouvelles, une refonte complète du monde routinier, ce parti — le parti de l'avenir à la condition qu*il soit honnête — sera plus fort dehors que dedans.
Juvisy, 3 février.
La convention conclue avec les Prussiens porté : Qu'on pourra circuler, avec un laisser-passer, de six heures du matin à six heures du soir. Nous étions à six heures à la porte d'Italie. Nuit bleuâtre, tiède; des silhouettes de maisons noires sur un ciel pâli. Avant de faire un pas, nous rencontrons déjà deux obstacles (on en trouve partout en France et en toutes choses). D'abord nous ne pouvons sortir avec notre cheval qu'avec un permis spécial ; ensuite les portes ne s'ouvrent qu'à sept heures, quoi qu'en dise officiellement lé texte de la convention. Nous ne franchirions point les fortifications sans l'officier de service au 9® secteur, un de ces officiers de marine polis, élégants et sympathiques adoptés par le peuple entier de Paris.
La porte franchie, nous suivons cette route de Villejuif que je parcourais durant le siège, plein d'espoir, alors qu'elle était sillonnée par les mobiles, les spahis et les chasseurs d'Afrique. Des gens qui sortent à pied, marchant dans la boue, nous suivent, le sac au dos et le bâton à la main. Ce sont ou des candidats ou des négociants qui se hâtent. Ces ombres noires s'agitent dans la pénombre de l'aurore. A six cents
mètres de l'enceinte, nous rencontrons les avant-postes prussiens. Une barrière, des chaînes et des chevaux de frise barrent la route, et derrière les palissades marchent lentement les sentinelles prussiennes, le fusil en bandoulière, A gauche, vers Nogent, de grandes roues de carriers se découpent sur le fond rouge du ciel, sur Thorizon labouré de rides saignantes. Un officier sort d'un café dont l'enseigne bizarre est celleci : Au Café de mon onde. Il nous demande nos laisser-passer pour les faire viser par les autorités allemandes. La foule grossit à la barrière, un peu étonnée, presque respectueuse, hélas! en regardant les Prussiens qui, d'un pas lourd, montent leur faction. Ces soldats sortent de partout, des logis, des baraquements. Uniformes soigneusement astiqués, casques luisants à pointes jaunes. Un détachement du génie, en rangs serrés, s'avance, forme ses carabines en faisceau et travaille. Je retrouve là ces mouvements automatiques, mécaniquement et admirablement réguliers qui sont la caractéristique de l'armée prussienne. La foule est décidément surprise et demeure muette devant cette discipline et cet ordre. Quelques individus même poussent ce sentiment si loin qu'il devient lâche. Après la fanfaronnade exagérée, l'extrême platitude. Un vieillard, un feftnier de Choisyle-Roy, caresse la manche d'un officier prussien et le supplie de le laisser passer. L*officier retire brusquement son bras. Gon^me on reproche au paysan sa
vilenie :
« Eh bien, quoi! dit-il, ne sont-ils pas nos midtres maintenant? »
C'est un maraîcher» un de ces ei^loiteurs qui n'ont ni patrie, ni haine, ni amour national. Figure souriante et rasée. Je me détourne de lui avec colère et dégoût.
L'officier revient, appelle les noms de chacun. On passe. Nous montons jusqu'à Villejuif, jusqu'à cette briqueterie où je causais un jour avec les mobiles de TAin. Le fort de Bicêtre détache ses arêtes vives sur l'horizon. Mais, au lieu de la silhouette d'un alerte marin en sentinelle, on aperçoit maintenant upe lourde ombre d'Allemand. A l'endroit où Ton a enterré les morts de Villejuif, la terre laisse échapper une odeur écœurante de cadavre. Les morts empestent l'air. Tout près de là, alignés au cordeau, des Prussiens font l'exercice. Plus loin ils démolissent la barricade élevée par nous et qui défendait le village. Puis vient la campagne, plate, lugubre, désolée, la route où Ton eqfonce jusqu'aux chevilles dans la boue, les, arbres sciés, les tranchées coupant les champs dévastés, tout cela fondu dans une atmosphère jaune, pluvieuse, pénétrante. De temps à autre nous croffîûos quelque train d'équipage allemand, quelques cavaliers, quelque voiture étroite et longue venue jusqu'ici du fond de l'Allemagne ou des Vosges, et regorgeant de soldats* Tout ce monde nous regarde d'un air curieux ou fatigué, sans insolence. La route, à partir du chemin de Choi&y, était coupée de fossés profonds, ravinée d'obstacles; ainsi les Prussiens, tout
en nous assi^eant, se fortifiaient, prévoyaient la retraite. Jamais on ne fit la guerre avec plus de prudence.
Nous nous arrêtons à Juvisy, descendons de voiture et entrons dans une auberge. Ahl quel étonnement et quel cri de joie ! Je n'oublierai jamais notre gaieté d*enfants. Tous, en môme temps, nous crions : « Du pain blanc et frais et du fromage de Brie I » Qui pourrait croire que cela est pour nous un régal inappréciable? Le pain surtout, ce pain frais, savoureux, à odeur de noisette, si différent du pain noir, gluant et plein de paille que nous dévorions à Paris!
Les Prussiens opt beaucoup pillé les maisons vides. Ils prennent les couteaux, les fourchettes, les meubles, les tapis des billards. Une vieille femme, ridée et cassée, me disait :
« En 1815, ils éidient plus polis. »
C'est à Juvisy qu'on iwrend le chemin de fer pour Orléans. Les Prussiens l'exploitent. Gela est écrasant de voir cette ligne française occupée méthodiquement, froidement par des soldats allemands, desservie par des wagons venus d'Allemagne, militairement dirigée, les ingénieurs, les machinistes, les hommes d'équipe, les employés se mettant à l'œuvre. Cette raideur correcte, cette science incroyable de la vie pratique, ce sang-froid admirable vous stupéfient. Ces gens-là sont chez eux, non point en conquérants, mais en occupants, en exploitants, mi-partis ingénieurs et négociants. C'est de Tamëricanisme militaire. Il y a du Yankee dans l'Allemand. Ajoutez que dans les
wagons de marchandises on aperçoit vaguement des chaises, des canapés, des rideaux entassés et que, sans se gêner, le plus naturellement du monde, les vainqueurs expédient sur l'Allemagne. Avec quelle sûreté de main le tour est fait!
On paye 10 francs de Juvisy à Orléans.^ La monnaie qu'on vous rend est allemande; le billet jaune porte :
Fahr billet
von
Juvisy nach Orléans
iO francs
Eisenbahn helrieht Commission,
Des officiers vont et viennent, saluent, s'excusent et semblent demander pardon de la liberté grande qu'ils ont prise de nous envahir.
J'écris ces lignes sur la table à toile cirée d'un petit cabaret situé au bord de la Seine, tout près du pont stratégique construit par les Bavarois, et où. Tan dernier, en été, on venait gaiement inanger des fritures de goujons. Aujourd'hui le cabaret bruit, plein de propos, de clameurs, de gens et d'unifcH'mes. Des voyageurs causent des élections prochaines, côte à côte avec des Poméroniens qui se disputent pour quelques groschen. Des chasseurs bavarois trinquent, des officiers prussiens boivent au comptoir des petits verres d'eau-de-vie. Le vin bleu coule, le fromage est dévoré en hâte. Ces ennemis mangent coudé à coude
sans rage. Là-bas, sur la rive, un détachement de Prussiens tire de l'eau, et près de la grève entasse, pour remporter ou le brûler, tout un chantier de bois navigué. Tableau pittoresque et triste que celui de cette salle où l'on s'empile , voyageurs le sac à l'épaule, soldats de la landwehr le sabre au côté. Des aflSches des fêtes de l'an dernier pendent tristement aux murs salis. Une lumière assombrie pénètre dans le logis. On aperçoit, du côté de la porte, un coin de ciel gris, d'arbre dénudé, et, à l'horizon, une maison sans portes et sans volets. Une petite servante, accorte, pétulante, va des Français aux Prussiens, rude à ceux-ci, plus rude à ceux-là, versant le vin, le café ou le rhum, et disant :
a Je voudrais bien voir partir ces lourdauds de Prussiens , mais je suis persuadée que les francstireurs eussent été encore plus ennuyeux qu'eux. »
La discipline prussienne a étonné et conquis, semble-t-il, ces pauvres gens tremblants devant le pillage et l'incendie.
Nous sortons. La gare est encombrée de wagons chargés de bagages, regorgeant de blessés. Ce sont des soldats de l'armée de Frédéric-Charles. Ils viennent du Mans. La plupart d'un certain âge, dans leur maturité et leur force, portent la barbe longue et appartiennent à la landwehr. On expédie sur le quartier général de Versailles des voitures entières de cigares et de tabac. Un seul soldat ivre dans cette foule. Aussitôt un sous-oflScier le prend par le bras et l'em-
mène. Les maisons de Juvisy, je Tai dit, sont pour la plupart vides et pillées.
Orléans.
Nous montons en wagon. Le service est fait avec lenteur. A Étampes, je descends vivement, oubliant un moment Toccupation prussienne et humant l'air. Quand je remonte en voiture, un officier m'arrête; il faut montrer mon laisser-passer qu'il examine à la lumière d'un bec de gaz; puis il me le rend. La vapeur nous emporte à travers les plaines du Loiret. Nous entrevoyons, dans la nuit éclairée par les reflets lunaires, les haies arrachées, les murs criblés de Toury, d'Artenay et de Cercottes. Un officier allemand explique, à côté de nous, comment les Français allaient écraser les Bavarois, lorsque, brusquement, intervint une partie du corps d'armée de Frédéric- Charles.
Aux gares, de gros Allemands nous regardent passer, ruminant et fumant en paix leur pipe de porcelaine. Des soldats montent leur faction dans la banlieue, portant leur fusil Dreysé suspendu par une courroie de cuir et couché sur leur poitrine, comme un enfant qu'on berce. Ils mettent sur votre laisser-passer quelques mots d'allemand timbrés à l'encre bleue , qui produisent l'effet disgracieux de l'estampille sur les livres. On écrirait volontiers sur le passe-port, comme le satirique sur le petit volume de ses Guêpes : Page salie par le fisc.
Je reconnais d'ailleurs que ces Germains vous imposent ces petits et gros ennuis avec une politesse stricte et d'une façon point blessante. C'est une chose triste à dire , mais la plupart de nos employés d'administration sont beaucoup plus désagréables , lorsqu'ils vous réclament vos billets, que ces conquérants lorsqu'ils examinent vos papiers. Évidemment il y a de l'affectation dans la tenue des Allemands. Le pillage organisé et le salut correct rentrent tour à tour dans leur consigne. Mais, en France, le régime qui nous a dominés durant vingt ans avait tellement fait de tout fonctionnaire, depifls le garde champêtre et le conducteur de trains jusqu'au préfet, un despote au petit et au grand pied, traitant l'administré ou le client comme un vilain corvéable à merci, que le parallèle vous étonne. Et rien ne montre mieux Tétat d'obéissance effroyable — obéissance à l'Autorité et non au Devoir — dans lequel était tombée une nation pourtant si tapageuse et si frondeuse !
Je ne me lasse pas de remettre la tête à la portière et d'inlerroger les longues plaines, sans accidents de terrain, où se livrèrent, aux mois de novembre et de décembre derniers, les combats de Goulmiers, de Patay, gigantesques batailles dont l'issue pouvait amener la délivrance des Parisiens. Vainqueur, le général d'Aurelles de Paladines entrait, tambour battant, à Étampes. Le dernier de ces combats dura trois jours. Après avoir tâté notre aile droite et notre aile gauche, qui le repoussèrent, Frédéric-Charles en-
fonça notre centre , et le refoula de trente lieues en arrière, tandis que les deux ailes reculaient, Tune jusqu'à Bourges, l'autre jusqu'au Mans. C'est à la suite de ce revers que Chanzy, combattant quatorze jours de suite, opéra cette retraite agressive et furieuse que les Prussiens eux-mêmes appellent retraite diabolique. Sur notre route, la terre piétinée, les villages effondrés, les maisons éventrées, les murs crénelés, les haies brisées, les fosses creusées, les squelettes de chevaux blanchissant dans la plaine, les vols funèbres de corbeaux, les spectacles éternels des désolations qui tant de fois, depuis août, depuis Forbach, se sont offerts à nos regards, les scènes cruelles et les vestiges de l'invasion, nous apparaissent sur une terre désolée, que les cultivateurs, un peu entardés, à cette heure, se décident à labourer.
Des gens d'Orléans se précipitent sur nous à la gare des Aubrais, nous demandant des journaux de Paris, des nouvelles. Un journal de Paris, c'est la manne pour ces pays conquis, occupés par l'ennemi, condamnés aux renseignements prussiens, séparé3 du monde I
L'entrée à Orléans est désolée. Une gare vide, occupée par des détachements prussiens. La promenade 011, sous les arbres, l'an passé, s^ssis sur un banc, nous regardions les hirondelles voler sur l'horizon rouge du soir, la pauvre promenade ravagée, boueuse, au terrain défoncé, est occupée par des équipages allemands. Des juifs poméraniens , aux vastes houppe-
landes vertes ou jaunàlres, à brandebourgs, vont et viennent avec leurs poches bourrées comme celles de Bertrand. Point de place dans les auberges. Des sentinelles aux portes des principaux hôtels : « Tout est pris par rétat-major de ces messieurs » , nous répond un hôtelier, avec une évidente admiration de ces mes^ sieurs. Nous cherchons un abri dans un café , et là, en foule, roulés dans nos manteaux ou nos couvertures, nous dormons, les uns couchés sur les canapés, les autres assis sur des chaises, d'autres encore étendus sur les tables de marbre avec leur sac de nuit pour oreiller.
Les renseignements fournis par les Orléanais nous donnent les nouvelles des batailles de novembre et décembre. D'Âurelle de Paladines, au dire de tous« aurait dû poursuivre von der Tann après la bataille de Goulmiers, et plus tard, dans sa retraite, défendre Orléans après Artenay. Il a péché par manque de décision. Il a permis à Tarmée qui assiégeait Metz de venir renforcer le corps d'armée bavarois, et par conséquent de reprendre Toffensive. Quand on songe que ce général ne s*est battu à Goulmiers que sur Tordre formel de Gambetta, on ne peut s'empêcher de sourire de ce guerrier condamné à la victoire. A Artenay, deux corps seuls furent engagés; on cite un bataillon de chasseurs à pied qui soutint seul le choc de Tarmée prussienne lorsque la bataille était perdue, et sauva le reste de Tarmée par son dévouement. Il y a toujours de ces faits d'armes qui mettent à couvert Thon-
t46 JLÂ GUERRE NATIONALE.
neur et consolent des revers. C'était un dimanche. Les fuyards entrèrent à Orléans vers une heure dans la nuit, et le flot s'écoula par le pont d'Olivet. Le lendemain' matin les Prussiens revenaient.
A Orléans, les réquisitions sont fréquentes, terril Mes. L'ennemi prend tout, arrache, fait entrerses chevaux dans les salons, et change les boudoirs en chenils. On éprouve à voir caracoler dans les rues, les Prussiens élégants et sémillants, un serrement de cœur. Ils ont épargné la Bibliothèque, qu'ils, fréquentent assidûment. Ils connaissent notre littérature jusque dans ses curiosités et ses poetx mwiores. Le poète qu'ils admirent le plus, c'est Béranger « parce qu'U est le plus raisonnable, » Schlegel a prouvé que la raison germaine est sujette à l'erreur, mais cette préférence pour Béranger est significative. Béranger a plus naïvement et plus sincèrement que tout autre chanté la patrie, la raison, le bon s^s, la tendresse. L'artiste seul est inférieur en lui; encore sa simplicité lui donne-t-elle la vraie force.
le vais à travers Orléans, aux environs, cherchant les traces des combats de novembre et décembre. Dans le faubourg Bannier, les maisons sont criblées. Les zouaves pontificaux, lors de la prise d'Orléans, en octobre, s'y défendirent opiniâtrement pendant plusieurs heures, tandis que les troupes de la Motterouge se retiraient^ et que les Allemands envoyaient "leurs grenades jusque sur la place du Martroi. Au sortir du faubourg, dans les vignes, où tomba plus
d'un cadavre, on retrouve encore des débris de ces batailles, une cocarde bavaroise, un bout de ruban d'une médaille du Mexique ; plus loin, après avoir dépassé la gare des Âubrais, criblée de coups de feu, vitres brisées, avec ses palissades destinées à protéger les tirailleurs, on découvre, au bas du talus du chemin de fer, deux tertres de terre boueuse qui recouvrent les morts de ces combats des mois derniers. Le tombeau des Allemands porte une inscription de victoire, mais point de fleurs, poipt de verdure, tandis gue sur la tombe des vaincus fleurit quelque primevère apportée par une main de femme, et flotte un lambeau de drapeau tricolore au-dessous de la croix, où l'on peut lire : Aux défenseurs d'Orléans , reconnaissance. Ce sont des mobiles, des marins, des soldats. Ils dorment pour jamais dans la terre qu'ils disputaient à l'étranger.
A Orléans, les habitants ont cette tristesse écrasée que traîne après elle l'invasion. L'air des pays conquis semble étouffant. L'étranger vous prend, semblet-il, votre part d'oxygène. H vous prend, dans tous les cas, une part de votre logis, de votre foyer, le coin de secret de la maison, la chère solitude, la liberté, le silence. Les fourriers de l'armée allemande ont écrit sur chaque porte le nombre des soldats qui sont logés dans la maison. Chaque famille a son hôte, dont le sabre retentit sur l'escalier avec son bruit agaçant de ferraille. Il faut bien le subir. Le vieux conventionnel Chasles , qui avait su combattre les Prus-
siens, fut biea forcé d'en loger un en 1814. Ne sachant point Tallemand, il lui dit fièrement, lorsque le Germain franchit son seuil : Hoslis, hostem accipio!
Il ne faut pas essayer de consoler les pauvres habitants envahis des maux qu'ils souffrent en leur parlant de ceux qu'on a dû supporter. Ils sourient ironiquement. « Oh î vous, qu'est-ce que c'est que votre malheur? Peu de chose comparé au nôtre. » Et, en effet, toute créature humaine se figure que ce qu'elle souffre n'a pas d'équivalent dans la gamme des douleurs mortelles. Le Parisien parlera au provincial de la famine qui Télreignait, le provincial répondra par les réquisitions qui le ruinaient/Chacun d'eux croira que la somme de ses malheurs fait pencher de son côté la balance. Ce qui irrite, c'est l'injustice de la province, non envahie, envers Paris. Elle semble littéralement avoir espéré que les Parisiens bloqués rfébloqaeraient, si je puis dire , la France. « Vous étiez deux millions d'êtres, nous trente-huit millions, vous deviez vous immoler à nous! » Beaucoup ajoutent :«Les Parisiens ont été lâches ! » — Pauvre ville qui, de septembre 1870 à février 1871, a supporté ce qu'aucune ville au monde, dans l'histoire, n'a souffert de misères et de maux !
Sans doute, pour les plus sévères, l'héroïsme parisien fut beaucoup trop passif, mais il est évident, et il fut inattendu.
11 jaillit, on peut le dire, du cœur de Paris entier. La folie du second siège n'a pas fait oublier le courage
du premier. Nous ne fûmes pas seulement, comme récrivait un homme d'esprit, d'héroïques lapins dans un héroïque terrier, mais encore, quoi qu'on en ait dit , grignotant notre pain noir et mâchonnant notre cheval, bravant le froid, la faim, et lavant dans la neige de ce dur hiver de 1870 les souillures de l'Empire, nous ne demandions qu'à combattre davantage, et nous avons retenu durant cinq mois, arrêté le flot d'une invasion formidable qui n'a même pas osé se risquer sur nos boulevards.
Après Orléans, jusqu'à la Motte-Beuvron , où sont, vers le midi, les avant-postes prussiens, le paysage est désolé, la terre en friche, les plaines peuplées de corbeaux. 11 semble que, dès le Loiret , commence la Sologne; ce pays abandonné par la main de l'homme fait peur. De temps à autre, aux murailles des fermes des traces de balles ou d'obus apparaissent. C'est la guerre qui a passé là! L'armée de la Loire en déroute s'y est battue jusqu'à Vierzon. La retraite ressemblait de ce côté à une fuite. Pourtant on se relOïirnait encore, et on faisait tête aux uhlans. Mais le flot des fuyards entraînait les plus braves. A Vierzon, des soldats effarés, prenant les trains d'assaut, ont été écrasés sous les wagons; d'autres, montant éperdus sur la locomotive en marche, se sont broyé le crâne contre la voûte des tunnels. Leur cervelle avait jailli et rougi la brique. A Vierzon, des cantines en plein air; les soldats dirigés sur le camp de Salbris mangent debout une saucisse et boivent un verre
de vin. Les murailles de la ville sont noires des feux de leur bivac. La nuit vient; les tristes auventaçles marchands de comestibles , éclairés au pétrole, ressemblent, dans leur masse, à quelque kermesse flamande assombrie.
Le train repart, et, cahin caha, traverse, dans les ténèbres, le Cher et le Limousin. Nous nous réveillons pour voir, le matin, à l'aurore, ces bords charmants de la Vienne, fondus dans un brouillard t'ose, dans la lumière humide d'un soleil levant. La rivière coule, pittoresque, le long de cette route d'Aixe, qui est un des coins séduisants de la France. Ces coteaux couverts de givre, souâ ce ciel d'un bleu doux, paraissent plus beaux cent fois après les mois de siège et l'emprisonnement dans Paris bloqué. Voici le périgord maintenant. A Périgueux, des wagons blindés sont dans la gare, tous neufs, n'ayant pas plus servi jque ces mitrailleuses que nous montrait un jour M. Tresca dans la cour des Arts et Métiers. Les plaques de fonte, les embrasures pour laisser passer la gueule des canons, sont vierges et attendent; wagons et mitrailleuses devaient, moins de deux mois après, servir à la guerre civile et, n'ayant pu tuer des Prussiens, égorger, hélas! des Français. Périgueux dépassé, Mussidan, c'est le Périgord noir, puis le Médoc, puis Libourne. Une grande ville dresse au loin, dans la lumière, ses clochers et ses mâts de navire. On entrevoit vaguement à l'horizon un de ces endroits vivants où fourmillent les hommes : c'est Bordeaux.
Bordeaux est en fête. Bordeaux, la ville coquettse, semble mieux attifée encore et plus provocante. La grisette s'est habillëe de soie. Quel tableau et quels étonnements I Imaginez une ville américaine, une cité de Californie, quelque chose d'exotique à la fois et de parisien, le boulevard des Italieos à San-Francisco. Tout se coudoie et s'y rencontre. On salue cent personnes en passant, toutes célèbres. C'est un amalgama de gloires diverses. Des costumes hybrides, des uniformes étincelants, des képis effroyablement galonnés, une cohue de généraux et de colonels. Les amples capitaines foisonnent. Tout cela sémillant, doré sur toutes les coutures, paradant, brossé, lustré, ciré, pimpant, bien cravaté, bien chaussé, bien peigné, charmant et stupéûant. D'où sortent tous ces uniformes, ces casaques de fantaisie, ces chapeaux à plumes de héron, ces vestes de flanelle, ces ceintures rouges, vertes, bleues, ces décorations, ces constellations, ces soleils ambulants? Nous étions plus sévères, à coup sûr, à Paris, et plus sobres dans nos capotes de de rempart, quoi qu'on en dise ici, où Ton vous aborde avec cette phrase stéréotypée : '
— Vousî ahl vous voilà? Vous avez une mine superbe I Allons, tant mieux, je vois que vous n'avez pas beaucoup souffert I
Et qui dit cela? Les Parisiens, ceux qu'on n'a plus revus depuis l'investissement, ceux qui ont pris le dernier train en toute hâte, ceux qui ont gémi sur nos privations en sablant le sauterne et en découpant
des poulets de grain. On les retrouve tous ici, accablés des malheurs de la patrie, et répétant que Paris n'aurait pas Gni comme il a fini s'ils avaient été là!
Pauvre pays ! chère patrie, ainsi livrée aux charlatans de toutes sortes, à ce que nos aïeux nommaient, le paroistre, et à ce que nous appelons la surface et la parade I
On a fait du Grand Théâtre l'Assemblée. Le moi théâtre est effacé du fronton du monument. Il eût ^ru fort impertinent pour plusieurs de nos acteurs politiques, qui ont rempli bien des rôles dans leur vie et endossé bien des costumes. La salle est fort belle. G- estun chef-d'œuvre. 11 faut aller à la Scala ou à la Fenice, ou encore à Madrid, pour trouver une salle aussi imposante que celle que construisit l'architecte Louit, mort à rhopital, par parenthèse, pauvre comme la plupart des gens de mérite. On a jeté un plancher sur la scène. La tribune, haute, majestueuse mais en bois blanc, occupe la place du souffleur. Une toile de fond coupe la scène et fait décor. L'orchestre, les fauteuils» le parterre appartiennent aux députés. On les lorgne du haut des loges. Les' couloirs servent de salle des Pas-Perdus, et les bureaux se réunissent au foyer, en présence de Molière et d'Eschyle, de Mendelssohn et d'Halévy, qui les contemplent du fond de leurs médaillons.
Et c'était là pourtant, dans cette ville où Thomme qui venait durant vingt ans de jouer la France > avait solennellement prononcé l'historique parole i
UEmpire c*e$t la paix; c'est dans ce même lieu que la destinée a voulu que l'Empire, qui avait été la guerre, nous imposât le plus douloureux et le plus affreux des sacrifices, la perte de deux provinces françaises et la nécessité de les livrer pour sauver le pays entier. Si bien que le destin peut répondre, comme un .écho railleur, à vingt ans de distance : L'Empire c'est la paix, mais la paix qui est inutile et qui raine, qui vend Strasbourg pour racheter Bourges, Metz pour sauver le Havre; l'Empire c'est la paix la plus triste qui ait été imposée au pays de France; V Empire c'est la paix de Bordeaux.
Reprenons , où nous l'avons laissé, le récit de nos combats.
Les Parisiens se rappellent une affiche signée de la délégation du gouvernement à Tours (M. Gambetla n'était pas encore parti) qui vint, un matin des premiers jours d'octobre, leur annoncer que Tavant-garde de l'armée de la Loire sous les ordres du général de Polhès avait déjà eu quelques escarmouches avec l'ennemi. Quelle joie! L'armée de la Loire existait donc ! Elle pouvait donc nous secourir I On bénissait M. Glais-Bizoin, signataire de la dépêche et qui devait faire bientôt * aux soldats des discours comme celui-
i. Au camp de Gonlie.
'^ a" ^■. -i*ïi
ci': <c Souvenez-vous, mes amis, qu'un Français vaut deux Prussiens et trois Bavarois! » L'armée de la Loire existait en effet, et les Allemands, qui e» doutaient autant que nous, allaient compter bientôt avec elle. Tout d'abord ils la repoussèrent. C'était en octobre. Le 6, à Toury, près d'Étampes, le corps allemand de von der Tann, composé de 13 bataillons du 1«^ corps bavarois et de 17 bataillons du 7« corps prussien avec 120 canons et deux divisions de cavalerie, en tout environ 36,000 hommes, rencontra les avantpostes français * et leur livra bataille. Tout ce pays, Pithiviers, Patay, Malesherbes, accablé de réquisitions et pillé par Tennemi, était fortement occupé par les troupes allemandes. La prenaière affaire de Toury fut pour nos troupes un combat heureux. On prit à l'ennemi un parc de bestiaux, près de deux cents têtes de bétail, quelques prisonniers; puis le général Reyan, devant le déploiement considérable des troupes de von
1. Je prends ces chiffres dans un livre d'un écrivain belge, M. O. Leconte, la Guerre franco-allemande, livre entièrement écrit au point de vue allemand, plus prussien que la Prusse môme au besoin, fort mal renseigné sur la composition de nos armées, en revanche sachant à cent hommes près le nombre des soldats' de chaque corps allemand. Je croirais volontiers que cet admirateur passionné des soldats prussiens a eu communication des notes de Tétat-major allemand. Avec lui on ne peut donc pas se tromper en citant les chiffres des corps d'armée ennemis. En revanche, on commettrait de grossières erreurs si l'on s'en rapportait à M. Leconte sur la force des armées françaises. Je le montrerai en parlant de Faidherbe et de la campagne du Nord.
LA FRANGE BETROUVÉE. iS5
der Tann , se repliant , voulut essayer de défendre la forêt d'Orléans. Le 10 octobre, l'ennemi continuant sa marche attaquait, près d'Artenay, la 2® division de notre armée de la Loire. Eu dépit de la résistance de ces jeunes troupes, les Allemands emportèrent nos batteries, nous prenant trois canons et deux mille prisonniers. Le lendemain, le combat continuait, se rapprochant d'Orléans, où Tarmée de la Loire se trouvait appuyée, massée .entre la forêt eila ville. Le pont fortement gardé, les vignes occupées parles tirailleurs, chasseurs ou turcos, pouvaient offrir une longue résistance. On se battit avec acharnement, les mobiles se montrant plus décidés que les troupes de ligne. Le feu de l'infanterie prussienne se rapprochant pouvait à dix heures atteindre nos troupes. J'aime à prendre des témoignages favorables à nos armées dans les relations de nos ennemis eux-mêmes. « A deux heures environ, dit dans une lettre à la Gazette allemande un aumônier du corps bavarois *, les Français étaient repoussés de tous côtés sur Orléans. Au nord se réunit à Oriéans un long faubourg appelé faubourg des Aydes. Dans ce faubourg, les Français s'arrêtèrent pour la dernière fois et firent une résistance désespérée. De deux heures à sept heures du soir, on se battit autour de ce faubourg, et cette bataille ne peut se comparer qu'avec la prise d'assaut de Bazeilles. Là le 3* régiment du prince Charles a horriblement souf-
L Voy.le Journal du Loiret du 48 noyembre 4870,
fert. Le lieutenant en 1*"^ Diemling du 10* régiment fut le premier qui se hâta de venir à l'appui de ce régiment avec la 5« compagnie; mais bientôt toutes les autres troupes de la 4« brigade le*suivirent. Ici, comme à Bazeilles, on tira sur nos troupes de toutes les maisons, du clocher de l'église et des toits; a\MSsi mihon pour cette raison le feu à plusieurs maisons. » Bazeilles, où, le jour de la bataille de Sedan, les troupes de l'infanterie de marine défendirent pied à pied les maisons contre l'agresseur, a son pendant, les Bavarois le reconnaissent eux-mêmes, dans cette défense acharnée du faubourg Bannier et du faubourg des Aydes par la légion étrangère et les zouaves de Cj^dLrette. Là succomba le commandant Victor Arago, digne et intrépide soldat, au moment où, devant l'église du faubourg des Aydes, il descendait de cheval pour enlever ses hommes. Un éclat d'obus le tua raide.
Le soir les Allemands faisaient leur entrée dans la ville et, dès le lendemain, les réquisitions, les contributions s'abattaient sur Orléans. La malheureuse cité entre toutes fut^aignée à blanc. Les Allemands se savaient en pays riche; ils en profitèrent. Les sabres de cavalerie traînèrent sur le pavé de la place du Martroi, et les chasseurs de Munich fumèrent leur pipe au pied de la statue de Jeanne d'Arc. Pendant ce temps, .l'armée allemande continuait sa marche, et nous la verrons bientôt s'emparer de Châteaudun après un combat terrible plus glorieux pour les vain-
eus que pour les vainqueurs. Qu'on ne nous accuse pas de chauvinisme à propos de la défense de la petite ville. Nous sommes de ceux qui trouvent souvent Palafoxà Saragôsse plus héroïque que Lannes. Vitry, Chartres, furent plus facilement occupés que Châteaudun. Le bombardement de la cité beauceronne allait commencer lorsque Chartres se rendit. Deux mille mobiles, après s'être défendus 'dans les bois, furent pris en ville et désarmés. Le 25 octobre, les Allemands emportaient Dreux. Von der Tann, demeuré à Orléans, sui^veillait les bords de la Loire, mais sans craindre d'y voir reparaître les débris d'une armée qu'il croyait définitivement avoir détruite»
L'espoir, en effet, s'envolait des âmes françaises pour y faire place à un découragement profond et à la lassitude. Le pays se sentait aller à la dérive, glisser vers la défaite. Il s'abandonnait lui-même, souriant au mot de patriotisme et regardant curieusement venir l'étranger. « Voulez-vous le mot de ce qui se passe? écrivait un correspondant du journal la France. Personne ne se défend. Jugez-en : Étampes avait demandé des fusils, et en avait obtenu. Le soir où quelques uhlans sont signalés, 50,000 cartouches sont jetées à l'eau, et les fusils sont d'avance rangés sur la place de la mairie, pour que l'ennemi n'ait pas la peine de désarmer la population . Ces fusils ont été brisés sur place par les Prussiens. )>
Ceci se passait à la fin de septembre ou dans les premiers jours d'octobre. Depuis, l'affaissement pu-
blic était allé croissant. « Le soir du combat d'Artenay le jeune prince serbe Carajorges, sous-lieutenant dans notre armée, frappe à une maison de fort belle apparence pour échapper aux Prussiens. On lui répond : « Tout le mal vient de vous. Heureusement que les Allemands nous débarrasseront de votre présence. Allez-vous-en *. » Et pour donner du courage à cette France avilie, habituée par l'Empire à ne marcher que sous la cravache du maître, on venait de nommer M. Crémieux ministre de la guerre. Ce n'était pas assez et le pays entier se désintéressait d'une lutte où se jouaient pourtant son existence et son honneur, lorsqu'on apprit tout à coup que M. Gambetta était arrivé à Tours ; il y fut accueilli avec enthousiasme. Les péripéties du voyage dangereux de M. Gambetta ajoutaient à l'effet moral de sa présence. Qn avait besoin de s'appuyer sur une volonté supérieure et de suivre une direction virile. La France, toujours en quête d'un sauveur, se crut affranchie.
Trois fois, au passage des lignes ennemies, de rudes fusillades avaient été dirigées sur le ballon qui portait M. Gambetta. A Argenteuil, où la première eut lieu, le ballon , autour duquel sifflaient les balles , ne se trouva guère à plus de quatre ou cinq cents mètres de hauteur. Une fois même Taéronaute, tout près de Pontoise, avait laissé son ballon toucher terre. On était en plein pays envahi. A Clermont (Oise), le ballon
I. Lettre de M. Voisin à la Défense nationale de Limoges (30 octobre).
md^^
s'était trouvé à 150 mètres seulement au-dessus d'un campement allemand. Heureusement, les fusils étaient aux faisceaux; les voyageurs n'avaient essuyé que le coup de fusil égaré d'une sentinelle.
Lorsque la France apprit que « Gambetta était arrivé ))^ ce fut un frisson de confiance et d'ardeur par tout le pays. Le jeune tribun, venu de Paris, etqu^ M, Delescluze appelait alors le fin génois, l'accusant de fuir la ville envahie, apportait à la patrie son ardeur, sa jeunesse, son audace et sa foi. La France en avait besoin. Encore quelques jours, et elle allait se trouver réduite à quelques places fortes et à quelques restes d'armée. Les forteresses assiégées et prises étaient : Strasbourg, Toul, Schelestadt et Wissembourg.
Allaient capituler ou avaient capitulé : Metz, Marsal, Sedan, Laon, Vitry-le-François et Soissons.
Étaient assiégés et n'avaient pas capitulé : Paris, Phalsbourg, Mézières, Thionville, Bitche, Montmédy, Verdun et Neiifbrisach.
Non assiégés mais cernés : Longwy, Carignan et Langres.
Belfort était libre, ainsi que Lille, Givet, Besançon, Grenoble et Maubeuge.
M. Gambetta, en dépit de tout, ne désespéra point du pays et empêcha que le pays ne désespérât de lui-même. Il voulut lutter jusqu'à l'extrémité dernière, à outrance, jusqu*à extinction, disait-il luimôme. Extinction , c'eût été folie. Dans une lettre
adressée au préfet de la Charente-Inférieure, capturée par les Prussiens avec le ballon qui la portait, et publiée par eux dans leur journal officiel de Versailles, M. Eugène Pelletan disait : a La situation est celle-ci : GlaiS'Bizoin lève les bras au ciel, Crèmieux gémit et, Gambetta gouverne comme une tête brûlée ^.n Mais cette tète brûlée mit le feu au phosphore des cervelles françaises.
Il sembla que l'arrivée de Gambetta détournait de la patrie la malechance qui nous poursuivait. Dès la fiiî du mois d'octobre , on apprenait qu'un corps de francs-tireurs Liénard s'était battu héroïquement le 25 dans la forêt d'Orléans.
Le 7 novembre avait lieu le combat de Marcheooir*
Les Prussiens s'étaient avancés près de Saint-Laurent-des-Bois pour s'emparer des bois. L'action engagée vers onze heures avec les francs -tireurs de Seine-et-Marne avait été bientôt soutenue par des chasseurs de Vincennes.
A quatre heures, l'ennemi cédait à nos efforts et se retirait devant nous *.