CHAPITRE VI
Tandis que ces tristes événements se déroulaient en province, Paris investi résistait noblement, comptant sur la province à l'heure où la province comptait sur lui. Pour quiconque réfléchit , il est évident que la brutale séparation, la scission fatale qui s'opéra en France au moment du siège de Paris, ont été la cause des catastrophes qui ont suivi. Il n'est pas sain pour une population de deux millions d'hommes d'être enfennée durant de longs mois. 11 est aussi dangereux pour une nation d'être séparée durant le même temps de sa capitale. Les fossés creusés par l'armée assiégeante semblent aussitôt faire d'un même peuple deux mondes profondément distincts.
Ceux qui n'ont vu Paris qu'après la capitulation, les remparts déserts, les gourbis abandonnés, les casemates vides, ne peuvent se faire une idée juste de l'attitude résolue de sa population. La province, mé-
3H t.^ GI9EBRB NATIONALE.
contente d'être troublée dans son repos pour aller au secours de Paris, qu'elle eût volontiers laissé, seloD l'expression d'un correspondant du Journal du Havre, u cuire dans son ]us », en voudra toujours à Paris des efforts infructueux qu'elle a faits. En revanche, Paris gardera longtemps rancune à la province de son injustice et de ses terreurs.
L'idée de la province était celle-ci, qu'on retrouve partout reproduite dans les journaux du Midi et du Nord :
(( Le roi Guillaume brisera ses hordes contre le feu écrasant des seize forts détachés protégeant une enocâûte délieiidue elle^-m^e par ^twur&^mpt-qwiêorze hauions. £a ^dm^tlant mém^ que l'^^oiote et 1^ forts soient pris par surprise oq à Isi suite d'un «s^auÉ qui ferait perdre ^ l'enneipi plmieur$ mnUiine$ ée^ mille hommes, le g(^éral Trocbu a oi^ftuM la ÇÊmme des barricade* par dits ri$6rve$ é^elonnèes, qui wnH* trout reonemi au|[ prises avec la pup^latiou tout ^^ tière. »
ÉvidemmQot 1« pfovîi)oe pouviât croire Paris mm^ cible, et certes, si les Prijissi^QS eussent abordé à» front les iMuitioaç ^ les lisrricftâes, ils eusa^at p^dn dqs milliers d*ho9iQies et succombé peut«élre. Msi» la guerre aujourd'hui a'e^ ni chevalcaresqu^ m m* prudeut^. Au lieu de mquor la vie d^ leuit, les ch^fs prussiciuii préfirirœt nous affama et ooua bém^ barder, ce qm At d» ee S}âf# m bloeqs, blo<»u»4U# pouvait ssule^r«»u)pre Tarmés de seeoups tasrt aOewlat-
LES ASSIÉGÉS Et LES BX-lLÉS. 215
£tt réalité, les Prassietis n'ont poim pris ce Paris ôa a« sont entrés pitdusèmeâtt déposant leurs sabres pottT vinter les galeries du Louvre qui n'étaient point dans la zone neutralisée, siffles^ tiérnés et mitraillés par 1^ laisis des gaiitins de la rue»
L'attitcide de Parti, avant ^t après la eapitulation, «^ait été digne, 64 la province eut le mauvais goût 4>il ringratilude de le contester. Sans doute elle était 4éçii# défis ses ^ipoirs. Mais ne Pétions^nous pas après le mde hiver, sans bois et sans pain ? Et, pous* ses par notre humeur ft*ançaise , n'avions-nous pas WM^ gens de Paris ou de province, été bien loin, Irep loin, bêlas I dans nos espérances?
fikMS ndus étions regardés comme sauvés au k septembre, parce iiue, abattant les écossons impériaux et les a^^ ûojus avkms hissé te fier drapeau de la Ré^ pubit<{ue. Poussée par le peuple, dont le courroux ne raisenoait pas, la (^petation de Paris s'était consii^ Étléeen geuvemement provisoire. On avait, malgré «Ite, prodàmé lœtte République qui venait ainsi, sans IléoMee d'inventaire, prendre la lourde, Técrasanie MOGOssion de l'Empire. Jusqu'au dernier moment, quoi qu'ea dii^t aujourd'hui ceux qui parlent bien tant du érimê dUr 4 s&ptembre, la gauchè avait résisté à r^itralnenient populaire. Mais nulle puissance au iBonde ne povrait empêcher ce jour-là que la Repuèliqoe ne fôt pas. Le mintin, Paris, rebondissant sous lé sottie de Sedan, criait : A bas l*Empire! à midi : Vive lu fmnwî à deux lieures t Vive ttt RépxtbVif^tU! !
C'était le courant, le torrent fatal, impétueux, orageux.
Ceux des républicains qui pensaient et voyaient juste ne se sentirent jamais aussi vaincus que lors« qu'ils se virent ainsi vainqueurs.
La République n'avait plus pour résister à l'invasion qu'un tronçon d'épée. Au 10 août, elle eût eu l'armée intacte de Mac-Mabon, au k septembre elle n'avait que l'armée démoralisée de Vinoy. N'eût-il pas mieux valu laisser à la régence le soin de recueillir le funeste h^itage? « Nous voudrions bi&[i qu'il n'y eût pas de révolution à Paris, me disaient les généraux allemands, sur le cbamp de bataille de Sedan, la régence nous accorderait tout ce que nous voudrions et la paix serait faite. » Mais la pauvre France, perdue par l'Empire, en appelait à l'idée républicaine, qui l'avait autrefois sauvée. Elle ne raisonnait pas, ne pensait pas ; elle se jetait à la République et lui disait : Sauve-moi ! — 11 fallait que la France, qui en juillet était en retard sur la Prusse de quatre ans au moins, prît brusquement l'avance en septembre. 11 fallait que, sans armée, elle résistât à d'innombrables soldats victorieux. 11 fallait l'impossible. On le tenla. On eut la sublime intrépidité de le tenter. Folie héroïque, disait alors ïrocbu. Et Rochefort, hochant la tête : « La France, en proclamant la République, me fait Teffet d'un malade qui appelle le médecin à l'heure où l'agonie commence. »
Les politiques du parti républicain avaient essayé de laisser aux auteurs de la guerre la responsabilité de la
paix. Gambetta lui-même attendit longtemps avant de jeter la république à la foule électrisée et impatiente qui la réclamait. 11 sentait bien que la république allait avoir à soulever le plus lourd des fardeaux. Qu'était-ce que 1792 à côté de 1870! Jamais l'invasion ne s'était présentée sous cette forme mathématique, scientifique, froidement résolue, compassée, méthodique, terrifiante. Ils avaient tout : le nombre écrasant et la précision méticuleuse. La république, pure de cette guerre, allait la continuer, téméraire, insensée dans son héroïsme. Qui le voulut? le pays. La sagesse alors était de laisser au bonapartisme la honte de la paix. Mais Paris, sûr de son courage, de son énergie, de son patriotisme, grisé par les souvenirs glorieux des jeunes volontaires d'autrefois, Paris, en renversant l'empire, imposa à ses successeurs la continuation dé la guerre et leur donna pour mandat impératif la victoire.
Généreux, ignorant de la force de l'adversaire et de l'immensité de nos désastres (plus de cadres, plus d'armée), ne demandant qu'à se sacrifier, Paris oubliait qu'il était bien tard, et que, pour sauver la patrie, il eût fallu en saisir le drapeau un mois plus tôt, avant Mouzon, Garignan et la capitulation de Sedan.
La sagesse voulait qu'on fît la paix en septembre; mais qui eût osé alors parler de paix au peuple? Le peuple, lui, ne désespérait pas de la France. Alors commença cette lutte inégale, superbe de témirité,
Uê LA GUERRE NATIONALE.
glorieuse par ses efforts, désolante par ses résultats, mais q»i, du moins, aura sauvé, aux yeux du monde, riionneur de la France !
De pUfô réfléchis eussent traité. Nous sommes des fous. Mais là du moins cette folie est belle. Nous avons I
CûiUinué la lutte, épuisant nos ressources au lieu de |
les épargner pour la revanche future, mais nous avons !
succombé avec gloire. Sauver l'honneur, pour les \
nations, cela vaut mieux que sauver sa vie, car c'est j
se donner le droit de vivre dans sa fierté. '
Revenu de Sedan, après le 4 septembre, les yeux encore attristés de la vision des morts de Bazeilles et de Givonne, je ne partageais pas alors la confiance inébranlable des Parisiens. J'avais vu de trop près cette machine d'acier qu'on appelle l'armée prussienne. La république était proclamée depuis deux jours quand j'arrivai, regardant sans joie ces affiches où brillaient les mots que j'aime: Liberté, Égalité, Fraternité! J'étais comme tout homme qui, son rêve réalisé, a peur de le voir s'envoler, et je comptais avec angoisse tout ce qui menaçait la pauvre et chère république naissante. £n quelques mois, en quelques heures, il lui fallait réparer les fautes des vingt ans d'empire. Ce qu'elle avait fait en 92 ou plutôt en 93 et 94, après des années de fièvre qui poussaient au dévouement, 1789, 179a, 1791, il fallait qu'elle le refît en 70, après des années d'affaissement et de démoralisation. Était-ce possible? Les maladies du pays : Tégoïsme, l'abdica tion volontaire, l'amour de la jouissance et l'oubli du
devoir, n'étaient-elles point endémiques, passées dans le sang? Refait-on, en bloc, une armée? Refait-on un peuple? Une heure de fumigation dissipe-t-elle les miasmes amassés depuis des années? Âhl pauvre république, quelle tâche t'imposaient maintenant ceux qui te maudissaient la veille et qui t' allaient calomnier demain !
L'homme qui devait plus tard représenter le patriotisme à outrance, effréné et fiévreux, me parut alors très-perplexe. Gambetta à Paris, comme plus tard à Tours, ne se dissimulait pas l'énormité de la tâche qu'il entreprenait. L'œuvre était lourde à mener, non-seulement à bonne fin, mais à dénoûment. La partie était comme perdue. Dans les premiers jours de septembre, au ministère de l'intérieur, il me parut, je le répète, soucieux et presque accablé! Je ne cachais pas à un de ses plus fidèles combien Tœuvre à accomplir était écrasante.
— Que voulez-vous l me dit-il (c'était M. Spuller), nous n'avons pas pris le pouvoir, nous l'avons ramassé.
Un jour, j'étais — non pas en solliciteur, je me hâte de le dire, car beaucoup sollicitaient alors, même parmi les bonapartistes, — j'étais dans le cabinet de Gambetta, qui me paraissait à la fois affairé et attristé, lorsque tout à coup quelqu'un entre tenant à la main une dépêche :
— Vinoy, dit-il, est arrivé avec son corps d'armée.
— Vinoy !
220 LA GUERRE ÎVATIONALE.
Gambetta se redressa brusquement et rebondit à ce nom. Il s'illumine, il se frotte les mains.
— Vinoy! Allons, vite, des affiches! Deux mille affiches! Vinoy ramène son artillerie, n'est-ce pas? Mettez qu'il nous apporte ses caissons, ses canons, ses munitions! Vite, vite! des affiches partout!
Il semblait ne pas douter du succès. D'une minute à l'autre, il reprenait espoir. L'arrivée des troupes de Vinoy, qu'il n'avait pas vues et qui entraient à Paris dépenaillées, avec l'aspect de militaires d'hôpitaux, avait tout fait. Trochu, à la même heure, hochant la tête, demandait ce qu'il allait faire de ces soldats harassés et démoralisés, déjà las de se baltre avant la bataille, et qui pourtant devaient former le noyau de l'armée du siège.
Voilà la dififérence des deux tempéraments.
Gambetta est enthousiaste; cette chaleur de sang l'emporte, l'entraîne. Ajoutez-y la facilité et la loquacité méridionales, avec cela l'éloquence toute latine, antique et par conséquent exagérée, éloquence de rhéteur plus que de politique, l'éloquence qu'il fallait d'ailleurs pour remuer les masses, — vous aurez l'explication de ces télégrammes superbes et de ces dépêches énigmatiques, de ces adjectifs, de ces citations, de ces coups de clairon sonnés à l'oreille de la France et qui semblaient faits pour électriser à la fois le pays et l'homme qui les écrivait.
Gambetta, encore une fois, ne croyait pas en septembre à la victoire. Il n'eut une véritable certitude
OU du moins un viril espoir que lors de la bataille de Coulmiers. Cette victoire lui ouvrit rhorizon. Il semblait que la fortune venait de se lasser. Orléans était repris. La cité de Jeanne d'Arc était libre. L'ombre de la brave fille avait, semblait-il, conjuré le sort acharné contre ce pays de France qu'elle aimait tant. Là, Gambetta fut heureux, sûr de la victoire. A Tours, dans les bureaux, il rayonnait. Et dès ce moment, il s'acharna intrépidement à cette idée de la guerre à outrance qui l'aveugla à la fin , mais qui en somme a fait son renom et sa personnalité.
Pourquoi évoqué-je ces souvenirs effacés? Il n'y a pas un an de passé depuis septembre, et comme tout cela est loin ! Je me présentais, le 8 septembre, au ministère de l'intérieur, à l'heure où chacun demandait une préfecture, pour obtenir simplement un laisser-passer pour parvenir jusqu'au général Trochu, à qui je voulais parler. Je me rappelle combien j'étonnai les familiers du ministère en leur demandant cela. Voir le général Trochu I et pourquoi faire? Lui parler! et pour quoi lui dire? En réclamant ce laisser-passer, j'avais l'air de réclamer quelque chose d'impossible. On n'eût pas bronché devant la demande d'une place de préfet, mais ce bout de papier, ce diable de bout de papier! Que pouvais-je bien vouloir au général?
Je voulais simplement lui dire ce que j'avais vu à Sedan et lui donner quelques renseignements militaires dont il pouvait faire son profit. Républicain de
la veille, on voit que j'exigeais peu de chose de la République. J'ai d'ailleurs Tamour-propre de l'avoir, selon mes moyens, servie un moment sans lui avoir coûté ni demandé un centime. Enfin j'obtins mon laisser-passer. Tous les gens qui attendaient, me voyant serrer un papier dans un portefeuille ne doutèrent pas que je n'emportasse quelque commission officielle. L'un des solliciteurs me demanda gravement si je n'étais point nommé directeur du Théâtre- Français. Je dépliai le papier.
— Lisez. Voici tout ce que j'ai obtenu.
Et il lut : « Laissez parvenir M. J. C... jusqu'au général Trochu. Signé : Clément Laurier. »
— Ce n'est que cela? dit-il.
— - Ce n'est que cela.
Lui fut préfet. Il m'a, je le sentis bien, dès ce moment pris pour une dupe.
Le général Trochu me reçut d'une façon charmante, la main tendue, en homme du monde et en soldat. 11 n'ignorait rien, je dois l'avouer, de ce que j'avais à lui dire. Je subis aussitôt le charme que ce causeur aimable, militaire irrésolu, -— on le vit bien depuis, — sait donner au tour de la conversation. Il me charma, et m'attrista ; ses espérances avaient les îailes terriblement déchirées par les dernières défaites.
« — Si j'avais une armée de secours, me dit-il, je pourrais vaincre. Je défendrais les environs de Paris, tous ces villages qui, au lieu de me servir de postes avancés, vont servir d'abri aux assiégeants. Ah ! si
LES ASSIÉGÉS ET LES EXILÉS. ifei»
j'avais les cent vingt mille hommes de Ma€-Mah<m autour de Paris I Mais qu'est-ce que Tarmée deVinay Nous sommes à la disposition des Prussiens; avec leur artillerie, s'ils veulent attaquer brusqoement, ils prendront un fort, ils prendront deux forts, trois forts, Issy, Vanves, Montrouge ; ils bombarderont le faubourg Saint-Germain, ils mettront le feu çàet là... Enfin, il faut pourtant bien sauver rhocMneur et la République, car je suis d*avis que la monarchie, sous toutes ses formes, constitutionnelle ou autoritainev est usée I Mais nos adversaires sont gens si pratiques^ ne donnant rien ni au galon ni aux démonstrations^ sacrifiant tout à l'utilité de l'œuvre entreprise l » — Et il répétait : « Il me faudrait une armée de. secours. »
Il Teut, un jour, cette armée, composée de la garde nationale parisienne; mais le jour où il put s*en servir (il le fit trop tard), les armées de province étaient battues et Paris n'avait plus de vivres.
Ainsi nous avions supporté tant de souffrarices pour succomber ainsi. On conçoit que Paris en ait pu ôtre aigri, la province mécontente. Et que devaient dire ceux qui, depuis si longtemps, pour se consoler de leur captivité, n'avaient, en pays étranger, que Tes^ péranoe de nos victoires? que devenaient-ils ces captifs de Spandau, de Mayence ou de Landau, qui n'avaient supporté les lourdes journées à l'étranger que dans la conviction qu'ils reverraient un jo«ir leur pays affranchi?
Car on les oubliait aussi , de septembre à janvier,
ces braves gens, dont répidémie, Tennui, la maladie et parfois le coup de feu d'une sentinelle éclaircissaient les rangs pressés ^
Il faut avoir connu cette longue et lente vie d*exil, cette existence loin du pays, ces interminables journées pour comprendre tout ce que souffre l'homme séparé de sa patrie. Les dangers du combat, l'appréhension quotidienne de la mort ne sont rien à côté de ces lourdeurs, de ces torpeurs, de ces angoisses, de ces désespoirs mornes des heures de captivité. Être seul dans une ville inconnue, n'avoir pour compagnons que des camarades de hasard, dont la tristesse augmente votre tristesse ou dont l'absurde gaieté insulte à votre ennui et aux maux de la patrie. Bâiller sa vie, comme disait Chateaubriand, mais la bâiller en se disant qu'à ce moment même, dans la patrie déchirée, peut-être la mort pénètre dans le foyer des parents, des amis; écouter avec fièvre les on-dit stupides des nouvellistes de hasard, des flâneurs bien informés; ne pouvoir confier sa douleur à personne et se heurter toujours à quelque indifférent ou à quelque ennemi ; regarder, du haut de sa fenêtre, toujours le même coin de petite ville endormie, toujours les mêmes toits, les mêmes murailles, les mêmes pavés, les mêmes passants; aux mêmes )ieures, le même incident quotidien, la diane sonnée le matin, la mélancolique retraite battue le soir et emplissant les rues de ses coups sourds, les lumières des
1 . Voir à TappcDdice sur le traitement des prisonniers la noteC.
tavernes qui s'allument rouges derrière les rideaux blancs, lorsque descend le crépuscule, le ciel sur lequel se détachent prosaïquement les cheminées voisines, et qui pâlit doucement au couchant, la sentinelle qui va et vient automatiquement devant sa guérite, le crieur de journaux qui jette sa note gutturale et annonce gaiement quelque catastrophe nouvelle ; — et cela tous les jours, et cela durant des semaines, durant des mois, sans cesse, sans variations, avec la funèbre uniformité d'un balancier de pendule, voilà l'intime souffrance plus forte que la douleur physique elle-même, que ressent l'être humain arraché au sol natal, privé de lettres, de communications, de nouvelles, d'espérances, et qui, au contact de ce spleen journalier, sent à Theure où la nuit vient, où quelque inconnue joue près de lui un air entendu autrefois, au temps de joie, sent peu à peu Tair manquer à ses poumons qui gonflent et les larmes emplir ses yeux qui n'aperçoivent plus la pâle étoile contemplée à l'horizon et regardée avec un soupir I saintes et navrantes nostalgies du captif, pleurs douloureux, sanglots de l'exilé, qui vous comptera et qui vous a compris ou entendus dans Timmense concert de cette dure année?
D'autres, il est vrai, supportaient plus délibérément ces maux.
Un journal allemand publiait alors un petit tableau assez vrai, finement vu et peint à la façon de Meyerheim et de Knauss, d'un campement de prisonniers
français *. On y voit l'orgueil du Germain vainqueur, la naïveté béate du lourd Allemand tout bouffi de sa victoire, mais on y trouve une leçon à l'adresse de notre vanité nationale. Ayons le courage de subir de telles vérités :
On a établi un camp de prisonniers français près de la petite ville de Wesel, dans le Rœmerwaard, île du Rhin entourée par un bras du fleuve étroit et souvent à sec pendant les basses eaux. Là sont de longues rangées de tentes élevées, dont chacune loge quinze hommes.
Le camp est entouré de baraques de bois qui servent d'ambulances provisoires, de boutiques, d'abattoirs, de cuisines, etc. Sur les retranchements de la forteresse sont postés des canons dont la bouche est tournée vers le camp pour bien faire comprendre aux prisonniers leur position.
Des sentinelles sont postées tout autour, de distance en distance, et il n'y manque pas même le uhlan redouté, qui se montre de temps en temps aux prisonniers et fait le tour du camp à cheval.
Cette petite ville militaire offre un tableau aussi animé qu'intéressant.
La plupart des rues sont ornées de petits jardins que les habitants de chaque tente ont dessinés et plantés en vrais descendants du célèbre Le Nôtre. Ces jardins offrent toutes espèces de dessins, d'arabesques et de figures, où celle du « cœur » domine.
1. Voy. n° 32 du Moniteur officiel du département de Seineet-Oise. {Versailles, bureau général de vente, chez M"* A, Le Dur, libraire (mise en réqmsition), rue de la Paroisse^ n^ 3^.)
Les bordures sont formées par des pierres de couteurs différentes, là où l'on a pu en trouver, par des fleurs o« des plantes vertes et rampantes.
De gracieux moulins à vent, délicatement travaillés ei peints de diverses couleurs, comme on en mel dans les champs de lupins, se dressent au milieu des jardinets, et, par le battement de leurs ailes, effarouchent les moineaux.
Un artiste, doué d'un talent original, sans autre resBonrce que des ficelles et des morceaux de bois, a construit diven petits appareils mécaniques que la moindre brise met em mouvement et qui excitent l'étonnement des nombreux spectateurs.
Devant d'autres tentes, nous trouvons toutes espèces de constructions ai. monumentales », des pyramides, des colonnes revêtues de gazon vert, des grottes où se cachent divers bibelots élégants.
Au milieu de ces tentes, de ces jardins, de ces moRUments, fourmille et s'agite un monde de soldais de ligne, de chasseurs, d'artilleurs, de hussards, toujours en mouvement, où des causeries intarissables sont accompagnées des gestes les plus animés. Dès (e lever du soleil, les tentes se replleni^et leurs habitants s'étendent sur leurs couvertures déployées, les uns écrivant, les autres réparant les dégâts de leurs costumes, d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre , se livrent aux douceurs du far niente. Nous trouvons un groupe occupé à un jeu de dames improvisé. Un autre tue le temps à l'aide d^im jeu de loto non moins ingénieusement arrangé. QuelqnesHUis jouent avec des boules et des quilles qu'ils se sont IMbriquées eux-mêmes. Les tyrcos et les zouaves ne mancfuent pas non plus, et nous en possédons même quelques types qui fournissent d'excellents sujets d'études aux peintres de
Fécole de Dusseldorf venus exprès pour les voir. Depuis le kabyle bronzé jusqu'au nègre d'un noir foncé, nous avons toutes les nuances possibles dans les turcos. Quelques-uns se promènent aujourd'hui habillés d'une paire de pantalons allemands, parce que leurs larges pantalons-jupons, ayant souffert de graves avaries, ne répondaient plus aux exigences du climat ni à celles de la décence. Le bonnet militaire prussien, enfoncé jusque sur la nuque, fait aussi une étrange figure sur la tète à demi rasée de ces vrais enfants du désert.
Parmi les Français proprement di(s, nous rencontrons quelques types splendides du a vieux troupier », dont les médailles attestent qu'ils ont fait les campagnes de Grimée, d'Italie, de Ghine et du Mexique. Où sont leurs vaillants capitaines d'alors : Canrobert, Mac-Mahon, Palikao^et Bazaine? Prisonniers eux aussi I D'étranges pensées doivent traverser la tète de ces hommes quand ils ont devant les yeux, tout le long du jour, le Rhin, ce fleuve qui a été le but de leur ardente ambition, et quand ils comparent le passé avec le présent. Encore aujourd'hui, ils veulent à peine croire à la chute de Strasbourg; et, pour ce qui est de Paris, un vieux sergent me répondit, avec un clignement de l'œil ineffablement dédaigneux : « Monsieur, je vous donne une année entière, et vous ne l'aurez pas. »
A côté de ce vrai soldat, il se trouve aussi, dans cette foule bigarrée, quelques types moins héroïques, que nos landwehrmœnner^ chargés de la garde du camp, ne regardent qu'avec un certain mépris. On les voit toujours en mouvement, se glissant par bandes dans les prés, ramassant des racines et des herbes « pour la salade », et remplissant leurs poches de gros escargots, qui sont pour eux un morceau délicat.
Ceux qui font la meilleure impression sont les artilleurs, grands gaillards, calmes et posés, la plupart venus de TAlsace et de la Lorraine, et qui servent d'interprètes entre leurs compatriotes et les Allemands.
Ces artilleurs rendent de grands hommages à rartillerie allemande, dont ils louent surtout la sûreté dans le tir et la rapidité dans les manœuvres. <c A peine étions-nous en batterie, disent-ils, v'ian : nous voilà démonlés. »
Le vrai « chic » français est représenté par quelques jeunes sergents, nets, proprets, tirés à quatre épingles, et qu'on voit se promener les deux mains dans les poches, ce qui parait de rigueur chez le soldat français. Leur extérieur et leur démarche indiquent bien qu'ils ont reçu une éducation supérieure au pioupiou, mais aussi qu'ils ont atteint le plus haut degré de la vanité personnelle.
Au point de vue ethnographique, comme au point de vue militaire, moral et philosophique, cette « réduction » de la nation française offre à l'observateur attentif l'occasion d'études extrêmement intéressantes. Le trait caractéristique est cette incurable légèreté qui enlève à ces hommes le sentiment de leur position et de la situation, plus terrible encore, de leur pays. Une preuve de ce caractère vraiment français est la pièce suivante, adressée au commandant du camp par une société a d'artistes, » qui voulaient établir, dans le camp, un théâtre dont le nom aurait été Folies-Captives. Cette pièce était accompagnée d'un dessin donnant assez exactement le modèle de la scène, la liste des acteurs, musiciens, etc.
Rien n'est révoltant comme ces prisonniers bâtissant un théâtre pour donner, dit la lettre adressée au
commandaDt du camp, une distraction aux soldats exilés, et une idée complète des mœurs françaises aux distingués visiteurs. Quel oubli de toute fierté I Des vaincus faisant rire les vainqueurs, comme les Grecs, Grœculi, amusaient les Romains! Allons, éveillez-vous, vertu, orgueil, mépris, et répudiez ce cabotinage qui s'était introduit dans les mœurs, et qui menaçait de faire de la grande France un peuple d'histrions, avec Paris pour théâtre et pour cabaret!
Je les ai revus, ces prisonniers, à leur retour. A Busigny, près Saint-Quentin , un train venant d'Allemagne, avec ses wagons couverts d'inscriptions gothiques, tracées à la craie, déposait les soldats qui retrouvaient leur patrie, mais la patrie déchirée et saignante par la guerre civile. Pauvres gens! L'émotion était grande en regardant ces visages maigres, tannés, ces uniformes en lambeaux. Il y en avait de toutes les armes et de tous les corps, des débris de tous nos revers. Les uns avaient été pris à Wœrth, les autres à Forbach, d'autres à Verdun. Képis informes, pantalons frangés, capotes déchiquetées comme les haillons d'un loqueteux, on lisait sur toutes ces faces creusées la souffrance profonde. Tous ou presque tous portaient la barbe longue, barbe poussée depuis la défaite, poudreuse, point peignée. Beaucoup avaient modifié leur uniforme, portaient une casquette d'ouvrier ou une veste bourgeoise. On eût ri de la mascarade si elle n'eût pas été si triste. Presque tous avaient des mots de vengeance à la bouche. Un vieux soldat
du 12^ disait : « Ils ont attaché les camarades au poteau, et ils les ont tenus la baïonnette devant le menton durant des heures. Nous qui traitons les prisonniers en camarades I Laissez faire, à la "revanche on s*en donnera du camarade I » Tout cela entremêlé de quelques mots d'un baragouin semi-germain et de jurons qu'ils prenaient pour de l'allemand.
Des officiers, dans un coin , assis , les galons de leurs uniformes jaunis, fanés, décousus, leurs cabans à doublure rouge salis et fripés, regardaient devant eux et fumaient d'un air ennuyé; on les envoyait rejoindre, à Cambrai, le corps d'armée en formation pour se rendre à Versailles, et marcher sur Paris. La guerre fratricide après la guerre insensée !
Et voilà dans quel état je devais retrouver ces soldats que je voyais, en juillet 1870, entrer à Metz, et se mettre en ligne, le matin de Forbach. Des troupiers, il y a un an ; des malades, des estropiés aujourd'hui. Mais, sous TafTaissement et dans cette misère même, sous ces vêtements sordides, qui ressemblaient à des costumes d'hôpitaux, je retrouvais l'éclair pourtant, la virilité de la vieille armée d'autrefois, les rudes soldats de France. 11 faudrait peu de temps pour que l'âme reconquît ces corps épuisés. La discipline, le sentiment du devoir, le respect du droit, feront le miracle. La valeur gauloise, je l'espère, est toujours vivante. Quelle étrange chose! Dans ce pêlemêle de hussards, d'artilleurs, de zouaves, de dragons, de voltigeurs, la vue de quelques musiciens
de la ligne me coDsola, pour ainsi dire. Il me semblait que Tannée était reconstituée, soudain refaite et vengée. Il y avait des mois que nul régiment n'avait de musique -(deux exceptés), ou, pour mieux dire, il y avait longtemps que les régiments n'existaient plus.
Un musicien ! Un Soldat inutile ! Celui qui jette la note ardente et le cri du combat, le Tyrtée, si je puis dire, qui lance les bataillons au feu ! Un musicien ! Il y avait encore des musiciens! L'armée française n'était donc pas morte? Et il me sembla entendre les accents cuivrés de la Marseillaise, la Marseillaise d'autrefois, celle de la victoire, qui passaient, réchauffant les vivants et remuant dans les tombes les cadavres des grands inconnus, ignorés, sublimes, tombés pour la patrie.
Ces malheureux n'avaient eu, à l'étranger, des nouvelles du pays que par quelques journaux, tous bonapartistes.
Plus d'un journal, en effet, fit œuvre débilitante durant ces mois tragiques. Le Propagateur du Nord, parlant du général auxiliaire Robio, dont le choix fut d'ailleurs malheureux, répétait, par exemple, que les mobilisés ne devaient point obéir à un tel chef. Mais c'était là peu de chose. Le découragement était semé, infiltré par les feuilles bonapartistes, la Situation d'Hugelmann, le Drapeau de Cassagnac, imprimés à Londres — et, à un moindre degré, par le Gaulois, édition belge.
Le Drapeau, la Situation étaient en outre gratuite-
ment servis à tous les officiers prisonniers en Allemagne. Ceux-ci renvoyaient aussitôt le journal. Vlndhpendance a publié de nombreuses protestations d'officiers contre toute idée de restauration bonapartiste, et j'y trouve des noms historiques de Pontécoulant, Jaurréguiberry, Dupelit-Thouars, des noms illustrés même sous le premier empire, Lannes de Montebello, Pozzo di Borgo, Cuneo d'Ornano, Antomarchi.
En revanche, le Drapeau publiait des listes d'adhésion à son programme bonapartiste. H trouva des approbateurs dans le corps d'officiers de Tex-garde impériale. Mais combien en put-il rencontrer? Le chiffre est significatif, il en trouva cinq.
Ainsi, tous espéraient, tous attendaient, et, en dépit de la reddition successive de tant de places fortes, ils étaient, comme nous, pleins d'illusion sur la fin de 'la guerre, disant que rien n'était perdu, puisque Paris était debout, et que l'armée de la Loire marchait sur Paris.
Or, un soir de décembre, les Parisiens assiégés purent lire sur leurs murailles cette dépêche d'une politesse insolente que M. de Moltke envoyait au général Trochu :
VersalHes, le 5 décembre 1870.
Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que Tannée de la Loire a été défaite hier près d*Orléans, et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes.
Si toutefois Votre Excellence jugera à propos de s'en
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convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un sauf-conduit pour aller et venir.
Agréez, mon général, Texpression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'ôtre votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Le chef d'état-major.
Comte DE MOLTKB.
Paris n'y voulut pas croire. Et pourtant la dépêche disait vrai.
Tandis que nous combattions à Champigny, l'armée de la Loire combattait à Beaune-la-Rolande, à Artenay ; elle était défaite. Le 2 décembre devenait, une nouvelle fois, fatal à la France.