Campagne de France, Impressions et souvenirs
« Cinquante mille de ces malheureux soldats s'étaient mis en tête, après la défaite de l'armée de la Loire, de faire une manifestation.
(( Nous étions partis de Bourges dès le matin à sept heures, sur la route d'Annoix; il était pénible de voir cette marche : la route était toute couverte de verglas; les soldats avaient peine à se tenir debout; les chevaux de l'artillerie tombaient à chaque instant; on avançait peu; enfin, vers midi, on donna l'ordre de s'arrêter; les régiments entrèrent dans les champs aeigeux qui bordaient la route, et bientôt mille feux étincelèrent sur cette plaine blanche. La pluie survint; les hommes déjà fatigués s'irritèrent du nouveau contre-temps; mais rien de grave jusque-là. Tout à coup se répand cette nouvelle : a Gambetta est au ! « camp! » Ohl quelle triste scène alorsj Les zouaves j (de marche) donnent le signal : ii A bas Gambetta! « Vive ta paix! » Ces cris, répétés successivement de régiment en régiment, deviennent bientôt universels ; des émissaires de la ligne (l'indiMpline était grande) viennent exciter les mobiles; on eût dit à un moment que chacun, mettant son fusil sur son épaule, allait retourner dans ses foyers. »
Ailleurs, un oflScier de notre armée disait avec une
amertume profonde à ses soldats qu'il entraînait au
feu : « Allons, petits Français, souvenez-vous donc
un peu de vos grands-aïeux I » C'est là surtout, c'est
alors que M. Gambetta se montra vaillant et résolu.
La délégation, devant l'approche des Prussiens, avait
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été forcée de quitter Tours pour se réfugier à Bordeaux. Gambetta suivit Tannée, la refit, la retrempa, donnant du cœur aux généraux, au combat ramenant les traînards des grandes routes, insufiOant à ces malheureux soldats écrasés, gelés, meurtris, un peu de sa flamme ardente, allant, venant, se multipliant: aujourd'hui à Bourges auprès de Bourbaki, demain à Lyon suivant le convoi du commandant Arnaud assassiné, un autre jour avec Ghanzy, plus tar;i à Lille, partout enfin où son activité a besoin de se dépenser et d*agir. Voilà ce qui fit de lui la vivante incarnation de Tidée de lutte. Voilà ce qui doit nous faire oublier ces bulletins exagérés aux chiffres grossis, aux faits rendus trop consolants. Puisque l'arrogant vainqueur dictait à la France battue des conditions inacceptables, puisque la diplomatie n'avait pas eu le talent, ou la nation la raison de conclure la paix, puisque la guerre, non pour le salut» mais pour l'honneur, était nécessaire, encore fallait-il que ce pays lassé reçut le coup de fouet de cet enthousiaste. Là fut le rôle de Gambetta, et ce rôle d'inspirateur, il sut le remplir. 11 le remplit si bien que toutes ses erreurs, ses illusion^, ses fautes, ses chimères sont presque oubliées aujourd'hui, et que de son œuvre une seule image demeure, le pays luttant en désespéré contre l'étranger. Deux choses militent eu faveur de Gambetta : la haine qu'ont pour lui les Prussiens, la rancune que lui garde la réaction. C'est qu'il n'était point facile de contraindre la
France à se battre. Pour moi, je le répète, j'eusse voulu qu'après Sedan la paix se fît. Je la croyais utile, inévitable. Mais .le pays, tout en ne voulant point céder, par amour-propre, et s'avouer vaincu, n'avait pas le grand sentiment du dévouement suprême qui affranchit et qui sauve. Vint cet homme qui le contraignit à marcher. Il eut la foi, et il la communiqua à bien des gens. Or presque tous en manquaient, et surtout dans Tarmée, généraux et soldats.
M. R...m'a raconté que, lors des derniers combats, après l'affaire du Mans, il se rendit au quartier général deChanzy, qu'il trouva triste mais résolu. On dîna et, durant tout le repas, le général se montra plein d'ardeur, plein de foi, un vrai soldat décidé à lutter jusqu'à la fin, et jusqu'à la fin gardant l'espérance de la victoire. Il se retira d'assez bonne heure pour travailler, et M. R..., demeuré avec l'état-major, témoigna vivement de la patriotique satisfaction qu'il éprouvait à trouver le général dans de telles dispositions.
— A la bonne heure, et cela donne, en vérité, l'espoir de vaincre I
— Oui ! oh ! oui ! monsieur, répondirent quelques ofliciers,le général est enthousiaste, énergique; il ne doute de rien, mais il est le seul soldat de son armée qui raisonne ainsi I
De cette réponse caractéristique il faudrait rapprocher le mot du général Chanzy lorsqu'il vint à Paris «
rendre compte de ses opérations militaires au gouvernement de la défense :
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— Les soldats ne marchaient point !
— Eh! dit quelqu'un, que ne les faisiez-vous fusiller?
— J'en ai fait fusiller au début, répondit Chanzy, mais je me suis arrêté. Je ne pouvais pas fusiller toute l'armée I
Il faisait fusiller aussi plusieurs de ces paysans qui livraient nos blessés, vendaient leurs indications à l'ennemi ou, comme en Normandie, démolissaient les télégraphes militaires pour faire, avec les fils télégraphiques, des clôtures à leurs jardins. A une telle race et à une telle armée il fallait des généraux énergiques. Le général Chanzy en était un. Jeune encore (quarante-sept ans), la figure sympathique, militaire et française, il a toute la vigueur du tempérament ardennais, toute l'audace d'un lutteur intrépide. D'abord mousse, puis saint-cyrien, officier de zouaves, chef de bataillon à Solférino, lieutenantcolonel en Syrie, colonel en Afrique, partout il s'était distingué et aflSrmé. A Coulmiers il avait contribué pour sa bonne part au succès de la journée. Il enlevait, à la tête du 16* corps, les fortes positions occupées à Patay par l'armée ennemie. Mais c'est surtout aux jours cruels de la retraite, par son sang- froid, sa présence d'esprit, son impassibilité et sa résistance, qu'il devait s'illustrer. Gambetta pouvait dire avec raison qu'un tacticien s'était révélé. Un tacticien et un patriote. Jusqu'à la fin Chanzy espéra la victoire, rêva la délivrance de son pays des Ardennes, de son pauvre village de Nouart, ravagé par les
Allemands. Aussi bien il servit vaillamment la République, il tint fermement le drapeau déchiré de la France. Sa retraite, où pendant plus d*un mois presque chaque jour il livra bataille à un ennemi supérieur en nombre, qu'il arrêta presque toujours et qu'il battit quelquefois, a pu être surnommée par l'étranger la retraite infernale. C'est au général luimême qu'il appartient de la raconter.
A Josnes, le jeudi 8 décembre, il attaquait le grand duc de MecMembourg, que le général Camon avait combattu la veille. C'était devant Poisly et Cravant. 11 repoussa les Prussiens, qui, le lendemain, sortaient de Beaugency en masses profondes. Tous «es villages qui environnent la ville, Cravant, Ourcelles,Villejouan, voient des combats terribles où l'armée d'Artenay montre qu'elle existe encore. Les coups sont formidables, et la vallée des Buis a vu tomber et a englouti bien des cadavres allemands. A ces combats glorieux, le général Chanzy avait donné le nom de bataille de Josnes ; « N'oubliez pas que vous êtes les soldats de Josnes ! » disait-il à son armée, la veille de la bataille du Mans. Le général Trochu a écrit qu'une bataille n'est jamais perdue , mais qu'on la croit perdue. Chanzy réussissait à donner le mirage et la certitude de la victoire à ses soldats repoussés, mais qui, tout en cédant le terrain, infligeaient de dures pertes à l'ennemi ; oui, cette pauvre et misérable armée tenait tête à Frédéric-Charles, aux meilleures troupes de la Prusse, aux vainqueurs de
Kœniggraetz et de Rezonville. Chaque jour an combat, jamais une défaite. Jusqu^à la déroute du Mans, à travers les bois, les routes, dans les haies, dans la neige, Chanzy tint tête à l'ennemi. S'il n*eût pas livré la grande bataille, qu'il perdit après une journée de lutte où l'action était demeurée non-seulement indécise, mais avantageuse pour nous, s'il avait fait, dans cette contrée créée pour la guérilla et la chouannerie, une guerre de tirailleurs et d'éparpillement aux Prussiens embarrassés de leur artillerie dans cette boue et ce pays couvert, nul doute qu'il n'eût jamais été vaincu. Ses troupes firent sentir plus d'une fois leur force aux Allemands, et le général Chanzy pouvait mander au ministre de l'intérieur, en date du Mans, le 28 décembre :
Le général Jouffroy , détaché avec une division de garde mobile, a surpris Tennemi le 27 décembre et l'a battu après un vif engagement entre Fontaine et Montoire.
Les Prussiens se sont retirés vers Château-Renault, après avoir été poursuivis à une distance de cinq kilomètres au delà de Montoire, laissant entre nos mains cent prisonniers, des bagages et des voitures de munitions.
Le but manifeste de l'ennemi était d'attirer l'armée de la Loire en dehors de ses positions du Mans pour chercher à la battre en détail, ou bien de la bloquer dans cette ville. Le duc de Mecklembourg menaçait le chemin de fer du Mans à Alençon pendant que Frédéric-Charles, après quelques démonstrations sur la rive gauche de la Loire, réunissait son armée entre Vendôme
et Blois, afin de tourner nos positions par la vallée da Loir et de couper la ligne ferrée du Mans à Tours.
Ce fut jusqu'au 10 janvier une suite de combats sur l'Huisne et le Loir, et au sud-est du Mans. Le 10, les armées du prince Frédéric-Charles et du grand-duc de Mecklembourg redoublèrent d'efforts, et une action des plus vives s'engagea. Le 10 janvier au soir, le général Chanzy télégraphiait la dépêche suivante :
Le Mans, le 10 janvi^ 187i, 11 h. 30 m. du soir.
Général Chanzy à guerre j Bordeaux.
Nous avons eu aujourd'hui bataille du Mans. L'ennemi nous a attaqués sur toute la ligne. Le vice-amiral Jauréguiberry s*est solidement maintenu sur la rive droite de THuisne; le général de Colomb s'est battu pendant six heures avec acharnement sur le plateau d'Ànvrous; le général Bougeard, qui a eu son cheval percé de six balles, a montré la plus grande vigueur, et les troupes de Bretagne ont puissamment contribué à conserver cette position importante. J'ai annoncé au général Bougeard qu'il était commandeur. Au-dessous de Changé, le général Jouffroy s'est maintenu, malgré la fatigue de sa division et les efforts de l'ennemi. La division Roquebrune ne s'est pas laissé entamer sur la route de Parigne. Nous coucherions sur toutes nos positions sans une panique des troupes du général Lalande, qui, cédant sans résister, devant un retour offensif tenté à la tombée de la nuit par l'ennemi, ont abandonné la position importante de la Tuilerie. Le vice-amiral Jauréguiberry, chargé de la défense de Ponllieu, a déjà pris
ses disposHioDS pour faire reprendre la Tuilerie avant le jour. C'est bien le prince Frédéric-Charles que nous avons devant nous, et qui n'est nullement parti pour TEst. (Nous avons fait des prisonniers dont j'ignore le nombre; tous l'affirment, citent les divisions de son armée et de celle du duc de Mecklembourg, et évaluent l'ensemble des forces engagées ou en réserve à 180,000 hommes.} Le combat n'a cessé qu'après la nuit venue. Je sais déjà que deux de nos colonels sont grièvement blessés. Je crois à des pertes sensibles, mais j'espère en avoir infligé de cruelles à Tennemî. Je m'attends demain à nouvelle attaque.
Ainsi s'écroulait, par suite d'une panique des mobiles bretons qui occupaient le centre et qui, en se retirant, le laissaient vide, ainsi avortait un plan de bataille habilement conçu et bravement exécuté. Posté sur les hauteurs qui dominent, à droite de ta ville, la route du Mans, Ghanzy se défendit encore, disputa la victoire aux Prussiens durant deux jours, le 11 et le 12 janvier. Bataille acharnée et qui ne fut décisive et définitivement perdue pour nous que dans la soirée du 12 ^ Alors le Mans, occupé, sut ce