Soissons en 1814 avait subi un pillage de six heures
fH LA GUERRE NATIONALE.
« Gomme en I8I/1, c*est l'arrondissement de Vervin3 qui est le privilégié de la guerre. »
Dès le 9 septembre 1870, la catastrophe de Laon semblait désigner le département de l'Aisne à la rigoear des Prussiens. Le garde d'artillerie Henriot, par dévouement et fureur patriotique ou par imprudence, on ne sait, faisait sauter la citadelle, blessait le grand-duc de Mecklembourg et faisait, hélas! plus de victimes parmi les Français que parmi les Prussiens. M. Anatole de la Forge, préiet de TAisne, installait, Laon étant occupée, la préfecture à Saint- Quentin. Il y proclamait, du haut de ce bijou d'architecture gothique, l'hôtel de ville, il y faisait acdamer la, République. Dès ce moment la ville se préparait à la défense : on faisait sauter les ponts, on constroisait des barricades, la garde nationale était pldne d'ar* deur. Le 7 octobre, le bruit se répandait que les Prussiens, ayant quitté Laon, se dirigeaient sur Saint- Quentin. Vers minuit, on crie aux armes, on bat la générale, les gardes nationaux vont sous la pluie, à leurs postes respectifs. C'était une fausse alerte, mais le lendemain devait être fiévreux pour la cité. Une barricade partant de l'ancienne maison du receveur de la navigation et allant sur le quai du port Gayant en couvrant l'octroi, défendait le pont qui mène à la ville et qu'on avait coupé. Barricade colossale faite d'arbres et de chevaux de frise, les murs de brique près la gare étant crénelés. Un ami, dans une lettre intime, me raconte simplement et nettement ces heures de bataille :
8 octobre 1870.
C'est aujourd'hui samedi, jour de marché ; la ville est remuante comme à Tordinaire. Le temps est sombre. De gros nuages noirs courent et traversent rapidement l'atmosphère. Il fait froid. Est-ce parce que je n'ai pas dormi la nuit dernière? mais il me semble que la journée se passera mal.
40 heures. Le tocsin sonne à grande volée. On bat la générale. Les Prussiens sont à Si kilomètres de la ville. Favorisés par l'a brume et cachant leur marche à travers les bois, ils sont arrivés aux portes du faubourg sans être aperçus. Les boutiques se ferment précipitamment, les hommes courent prendre leurs fusils et se portent aux lieux de rassemblement. La générale redouble I Le lugubre tocsin sonne de plus en plus, les coups redoublent. On entend la fusillade, c'est la première barricade du faubourg qui est attaquée. Les rues sont pleines de monde, les femnles affolées, les enfants pleurent. Pèle-mèle indescriptible. Tout est sombre. Nous partons pour le cimetière. On a crénelé les murs. Les caveaux, les tombes serviront d'abris ou de blockhaus si l'ennemi veut entrer de ce côté de la ville.
Nous voyons au loin la cavalerie prussienne, sur les hauteurs du Mesnil. L'infanterie un peu plus bas. Lamousqueterie redouble d'intensité. Les pompiers pour ne pas être tournés sont obligés de se replier sur la barricade du canal.
Le préfet arrive un revolver d'une main, une épée de l'autre; il encourage les hommes. Les gardes nationaux se portent aux meurtrières de la barricade et tirent sur les Allemands, qui avancent en bon ordre. Bien touchés, ces mes-
sieurs entrent au galop dans les petites rues transversales. Le feu continue. Un pompier est tué d'une balle au front. En revanche, les Prussiens tombent drus, mais ils n^abandonnent pas l'attaque. Ils reviennent à la charge avec foreur. Pendant deux heures on tire de part et d'autre. Ici un mot superbe. Quelqu'un parla de se rendre. Le préfet demande aux gardes nationaux qui Tentourent s'ils y consentaient ? Comment ça, répond l'un deux, v^là seulement qu*(m commence à s^ échauffer!
Il est deux heures, les Prussiens enlèvent leurs morts et . leurs blessés, ils semblent abattus. On nous annonce qu'ils battent en retraite.
La pluie redouble d'intensité.
Cinq heures. Le tocsin sonne de nouveau. Sont-ce les Prussiens qui réviennent? ont-ils tourné la position et rentrent-ils avec des renforts ? Non, ils s'éloignent définitivement, mais avant de nous quitter ils incendient un moulin...
* Rien de plus beau que la réponse de ce pompier citée dans la lettre précédente : « Via au prcwme qucha qu'minche a s* échauffer. » Le patois picard lui donne encore un héroïsme plus piquant. M. Anatole de La Forge, chevaleresque et résolu, avait été blessé en dirigeant la lutte derrière la barricade.
Saint-Quentin, ville ouverte qui se permettait de donner l'exemple aux villes fortes, devait payer cher son courage. Le 21 octobre, le colonel von Khalden , à la tête de dragons et de Mecklembourgeois, arrivait, féroce et dur, réclamant la capitulation immédiate, menaçant de piller, de brûler, imposant, réquisitionnant, exigeant la remise de toutes armes, jusqu'aux
cannes à épée, dans un délai de deux heures; cela 50US peine de mort. Une vingtaine de voitures de réquisition suivaient cette armée aux types slaves, hideux et farouches, mangeant, tout en demeurant à . cheval, des harengs saurs en les croquant par la tête et prenant à pleines mains, dévorant du lard cru. La commission municipale fit bravement son devoir. Elle fut un moment menacée de la prison, et les conseillers attendaient sur la' place le départ pour TAUemagne. On paya. De pauvres gens, des femmes apportaient leurs économies, deux francs, trois francs, les quelques sous possédés et cachés.
Saint-Quentin, encore aujourd'hui occupé et menacé* du sabre par le général qui commande, a souffert et supporté fièrement, en cité laborieuse et honpête, cette souffrance imposée. Elle est habituée aux sièges, aux douleurs de la guerre, à ces illustres pil--
lages dont parle P.-L. Courier. Elle a vu les Espagnols en 1557. Une inscription que j'ai relevée dans son hôtel de ville parle avec raison et fierté de la fidèle persévérance de ses citoyens (1653).
A Saint-Quentin, les Saxons en mai allaient et venaient, paisibles, leurs officiers affectant une politesse excessive, les soldats assez attristés de l'occupation et soupirant après le départ. Ceux-là mêmes qui ne connaissent point le français ont appris ce mot retour et le prononcent bien souvent, toujours avec un sou-