‹ La guerre nationale, 1870-1871Chapitre 41 sur 53 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un des projets les plus audacieux de cette campagne fut celui dont M. Gambetta confia Texécution au général Bourbaki. Il s'agissait de la trotUe fameuse, de débloquer Belfort assiégé, d'ouvrir cette porte sur FAlIemagne, de couper aux envahisseurs toute retraite et de menacer leurs communicatioDs, tandis que les autres armées marcheraient délibérément sur Paris. Ce projet, conçu par M. de Serre ou par M. Ponlevoy, n'avait qu'un inconvénient, mais il privait Tarmée de secours en marche sur Paris d'une force considérable. Paris étant l'objectif absolu , les opérations de l'Est devenaient excentriques, sinon inutiles. Et pourtant si l'armée de la Loire eût poursuivi son premier avantage, si la fatalité eût permis que la France retrouvât sa fortune passée, les opérations autour de Belfort devenaient dangereuses pour l'ennemi. Mais il se passa pour

rarmée de l'Est marchant sur Belfort ce qui eut lieu pour Tarmée de la Loire marchant sur Paris,

Depuis les premiers jours d-octobre, le 14* corps alïemand, les 50,000 hommes de Werder qui venaient de prendre Strasbourg descendaient vers la Meurthe et les Vosges. Conter ou seulement indiquer tous les combats qui eurent lieu soit à Raon-rÉtape, soit à Saint-Dié, serait dépasser de beaucoup le cadre de ce livre. Nous n'avons pas la prétention d'écrire Thistoire complète de la guerre de 1870-71, mais seulement la volonté d'ajouter quelques pièces authentiques au dossier.

Le 22 octobre, Werder, après avoir repoussé Cambriels sur les bords de TOignon, le forçait à se retirer sur Besançon. Le 27, bataille près d'Épertenne, Werder continuant à marcher sur Gray. Puis, détachant vpn Beyér et le prince Guillaume de Bade sur Dijon, Werder leur donne ordre de s'en emparer. Le combat fut violent sur les hauteurs de Saint-Apollinaire. Dijon, après avoir reçu des grenades et vu s'allumer l'incendie, capitula. Mais ses paisibles remparts, ses rues bourgeoises où semble passer l'ombre joyeuse de Piron, avaient bravement reçu un nouveau baptême de feu. Dijon devait, au surplus, connaître comme Orléans les multiples angoisses de la délivrance et de la réoccupation. Le 26 et le 27 novembre, les garibaldiens ei^sayaient de reprendre la ville, puis se repliaient sur Autun. Toute- cette contrée paisible, cette riche Bourgogne, vit des combats, et la Côte^

éFOr, comme le disait Garibaldi, devint an moment la Côte-de-Fer.

On se battait à Nuits, le 18 décembre. Le général von Glùmer et le général Cremer s'attribuèrent l'an et l'autre la victoire. Le bruit courut de la mort de Guillaume de Bade (son adjudant seul avait eu le bras cassé). La vérité est que les troupes de Cremer, après un combat vigoureux, abandonnaient Nuits. Portés sur les hauteurs, nos soldats avaient criblé l'ennemi d'une grêle de balles. « Victoire chaudement disputée, » disaient les bulletins prussiens. Si bien disputée que ce général improvisé, M. Cremer, put, sans passer pour trop hâbleur, la présenter comme un succès pour ses armes. Il n'en était rien, mais nos troupes s'étaient fièrement comportées, et le général ennemi von Glûmer leur rendait hommage.

Cependant le moment approchait où, combinant les efforts des troupes garibaldiennes avec celles dont on <}onfiait le commandement à Bourbaki, la direction militaire allait tenter son mouvement vers l'Est. Cette armée garibaldienne, cosmopolite et bizarre, mais intrépide, ardente, avec ses corps isolés, chasseurs du Mont-Blanc, francs-tireurs de la Croix-de-Nice, francstireurs de la Mort, compagnie de la Revanche, bataillon des Enfants-Perdus de Paris j carabiniers de Gènes, corn-' pagnie Espagnole, compagnie Franco-Hispanienne, etc.; ces bataillons aux costumes divers, pittoresques au point de l'être trop, feutres retroussés, plumes au vent, bottes au mollet, composés de héros dont le

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cœur battait bravement sous des costumes d'opéracomique, ayant à leur tête des audacieux et des braves, mais traînant un peu trop d'inconnus après eux, ces bataillons hybrides, qui retrouvaient sous le feu la communauté d'action et d'élan, avaient une unité, une pensée, une âme, dans Garibaldi.

Esprit politique médiocre (il l'a montré depuis la guerre), Garibaldi est surtout un cœur, un dévouement, un soldat, une idée. Il personnifie la patrie italienne. Il a voulu payer, lui tout seul, la dette de la France envers l'Italie. II a apporté à la République française ce qu'il avait, son épée et sa vie.

Je me rappelle avec quelle ardeur fébrile ce peuple italien se précipitait, en 1866, sur les pas du général. Son Galibardi — car on ne l'appelle 'point là-bas , et je ne sais pourquoi, Garibaldi, mais Galibardi — c'est son Dieu. J'ai vu des femmes s'agenouiller devant lui et lui baiser les mains, ou le bas de ses vêtements. A Palerme, dans le couvent des religieuses où Garibaldi s'arrêta, lors de l'expédition de Sicile, les nonnes confectionnaient des sucreries où Giuseppe portait tout simplement le costume des saints. — Comme il ressemble à Jésus-Christ I disaient ces filles. Elles en étaient toutes affolées.

. A la vérité, il faut avoir vu Garibaldi pour le juger. Cet homme est simple et attire à lui les simples par ce magnétisme bizarre qui fait que les oiseaux viennent se poser sans peur sur les épaules de certaines personnes. L'œil bleu est profond, doux, infini, avec

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des rayons; la voix a des caresses musicales, elle est énergique et timide à la fois. Il rhythme ses discours et les proiK)nce sur une sorte de mélopée qui séduit ce peuple d'artistes et l'exalte. Sous son sombrero légendaire sa figure s'anime, toute ridée, barbe grise à reflets blonds, et si blonds que sous le soleil l'homme paraît jeune. Il a comme pas un le sens des foules, rinstinct du peuple. À Naples, débouchant sur la place de la Citadelle, il se trouve en face d'un régiment demeuré fidèle au Bourbon, soldats résolus, armes aa bras et fusils chargés. Un commandement peut foudroyer Garibaldi et son escorte. Le général fait avancer sa voiture, et lorsqu'il est près du régiment massé là, il se lève droit, porte sa main à son front, et d'un mouvement si harmonieux et si résolu il fait le salut militaire, que les soldats, brusquement, portent les armes et acclament celui qu'ils allaient peut-être fusiller.

Les. Prussiens, gens pratiques, narquois dans leur positivisme, plus éblouis par les faits que par lesid|(es, disaient : « Vomie Garibaldi ne battra jamais le père Moltke. » A la vérité, ils le redoutaient, et ses troypes se montrèrent redoutables.Tandis que Bourbaki et ses soldais, quittant Nevers, se dirigeaient vers la Coter d'Or, Garibaldi (c'était vers la fin de décembre) s'avançait sur Dijon, et l'armée de Lyon (général Bressolles) montait vers Belfort en longeant la frontière suisse. La jonction devait s'opérer à Montbéliard, Mais la température combattait encore contre nous. Cette

armée, faite de recrues, de mobiles, commençait dès les premiers jours de janvier à souffrir terriblement du froid. On s'imagine ce qu^elle dut supporter. Elle s'avançait par étapes à travers- cette France endormie sous un linceul de neige. Les roues des voitures laissaient sur la neige qu'elles fondaient une trace lui- Bànte, semblable à celle des limaçons. C'était un spectacle saisissant et triste que ces colonnes en marche. Les silhouettes des choses se découpaient nettement sur la neige, avec des formes géométriques, comme des ombres chinoises sur un fond de papier blanc. La plaine immense, blanche, un ciel gris et bas, infini , et sur cette double blancheur grise les fonds brûlés des arbres roussis par l'hiver.

Glisse digne de remarque, et qu'on a notée, qu'on m'indique de divers côtés, chaque fois que la température fut plus clémente , le soldat combattit avec plus d'ardeur. Un pâle rayon de soleil donnait de l'àme aux plus abattus; rendait de l'électricité aux muscles. Ces pauvres gens n'avaient pas besoin pourtant que la neige et le gel combattissent contre eux.

Ces malheureux mobiles, et surtout ces mobilisés armés et équipés en hâte, allaient au combat, par ces rudes nuits d'un hiver sinistre, dans un équipage inquiétant. Mal vêtus, pauvrement couverts d'étoffes sans consistance, on les logeait, on les couchait comme au hasard , dans des bâtiments aux fenêtres sans vitres, sur des bottes de paille, sans toiles, sans couverture, avec moins de soin qu'on n'en prendrait

pour des troupeaux. Leurs casernes? des fabriques abandonnées ou des maisons neuves, à peine bâties. Leurs vêtements? il fut presque partout le même, pantalon et vareuse d'un tissu léger, mal cousu, les J)outons tombant , les habits se déchirant et s'effllo^ quant. On croirait qu'on a calomnié les fournisseurs en disant qu'ils ont vendu des souliers garnis de car* ton. Cela est vrai cependant. Des gens ont condamné .de pauvres diables à marcher avec de telles chaussures, dans la boue, dans la neige. Les misérables soldats pieds nus, sans pain, de Béranger, ont été en 1870, par la faute ou le crime 4e l'intendance, les soldats de notre armée. Le Times disait de ceux qui spéculaient sur ces détresses : Il n'y aura jamais de potence assez haute pour pendre ces fournisseurs ^

Un officier de mobilisés établit au surplus, en prenant exemple sur ses soldats, l'état de l'équipement

1. M. d'Aodiffret-Pasquier donnait naguère lectare àTAssemblée nationale de son rapport sur les malversations de M. Place, consul français, achetant des vieux fusils à New- York et s*enrichissant de notre ruine.

Un autre, M. X..., était fournisseur d*armes et de munitions de guerre du gouvernement de Tours.

C'est à lui que Ton attribue ce mot odieux, n y a quelques années, au moment où les hostilités semblaient inévitables entre la Turquie et la Grèce, il répondit à Tun de nos hommes d'État :

— Ah! vous pouvez bien les laisser se battre, allez! Ils ne se feront pas de mal : c*est moi qui ai fourni les fusils au rai Othon, et c'est Z... qui a vendu ceux des troupes ottomanes.

Et ces mêmes gens spéculèrent sur l'armement de nos sold^.

et de l'habillement de nos troupes : les k^pis étaient assez bons, mais mal confectionnés, les vareuses d*un drap détestable , les pantalons , trop étroits ou trop courts, s* usant facilement, les chaussures d*un cuir très-perméable, spongieux, sans solidité, les semelles a peine cousues; les guêtres de toile, les chaussettes de déplorable qualité, les fourreaux de baïonnette, les cartouchières , les havre-sacs exécrables, les gamelles, bidons, mal soudés, mal rivés; seules les chemises et les ceintures de flanelle lui ont paru assez bonnes.

Et c'est ainsi , mal équipés, mal instruits, à Tétat de cohues plutôt qu'en ordre de bataillons, qu'on envoyait se battre les mobiles et les mobilisés. Et ils se battaient, les braves gens ; souvent môme ils se battaient bien. Ils avaient, à défaut de la science qui fait le soldat, la résolution qui fait le citoyen ou l'abnégation qui fait le martyr.

— Dès qu'un certain nombre était instruit, me disait un membre du gouvernement de Tours, on l'envoyait au feu, floc, floc, par paquets (c'est le mot dont il se servait).

Quelquefois les paquets se comportaient bien, résis* talent solidement, d'autres fois ils se débandaient, ils lâchaient pied. Ces troupes étaient démoralisées déjà avant de combattre. Le sentiment des imperfections matérielles abattait, dès avant toute rencontre, les courages. Sans doute, lorsque l'enthousiasme excite, la foi transporte les montagnes. Mais

la nation avait reçu en pleine poitrine la nouvelle inattendue de tant de désastres, qu'elle n'était point remise du contre-coup.

II lui fallait du temps pour retrouver, dans le respect du devoir, le sentiment de l'individuelle responsabilité que les dernières années avaient étouffée.

Et comparez, bélas ! notre intendance avec Tintendance prussienne! Chaque corps prussien recevant à heure fixe, tabac, pain, riz, orge, viande. Mais citons des chiffres. Les chiffres prouvent tout.

Les besoins de Farmée allemande devant Paris exigeaient, chaque jour, 448,000 pains de trois livres, 4,020 quintaux de riz ou d'orge, 595 bœufs ou 4,020 quintaux de lard, 444 quintaux de sel, 9,600 quintaux d'avoine, 24,000 quintaux de foin, 28,000 quarts d'eau-de-vie ou liqueurs spiritueuses. La fourniture du tabac est livrée tous les dix jours avec la même régularité.

Chaque corps d'armée (de 25 à 30,000 hommes) reçoit pour dix jours soixante quintaux de tabac à fumer, 4 million 400,000 cigares pour soldats et 50,000 cigares pour officiers. Le transport de ces gigantesques approvisionnements se fait par la ligne du chemin de fer de f Est, qui, depuis le 5 octobre, était en activité jusqu'à Nanteuil, et qui, au 25 novembre, arrivait jusqu'aux lignes d'investissement devant Paris. Dans le courant de décembre et de janvier, les chemins de fer d'Amiens, d'Orléans et de Rouen ont pu être rétablis et utilisés pour le même service.

Et les menus soins pour les blessures du soldat! M. Esmarch, professeur de chirurgie à Kiel, a publié un petit livre : Le premier pansement sur le champ de bataille *. Cette sorte de guide pour les blessés est le vade-mecum du soldat allemand. Et les détails de simple hygiène !

Le journal médical de Londres, the Lancet, insiste sur Topportunité d'un aliment de bonne qualité et suffisant pour les armées en campagne, sous un petit volume, dans le cas où le service de Tintendance viendrait à être en défaut ou le transport des provisions difficile. Les Prussiens ont été fournis, durant la dernière guerre, d*un aliment de ce genre, sous forme de saucisses, appelées erhswxirst^ et composées de pois et de viande fortement compressés. Le docteur Parkes, professeur d'hygiène à Netley, a soumis k l'analyse ces saucisses, et a trouvé pour leur composition, dans 400 parties, les éléments suivants : 46,2 d'eau; 7,19 de sel; 42,297 de matières azotées; 33,65 de graisse; 30,663 d'amidon, etc. La forte proportion de graisse con* tenue dans cette saucisse est surtout à noter. Une ration de six onces contient deux onces de graisse. Le professeur Parkes pense que cet aliment est excellent, surtout pour des hommes ayant à faire de grands efforts corporehs.

Quelle antithèse I quel désordre coupable chez nous! quelle rectitude implacable chez nos adversaires !

Un officier supérieur russe, qui a suivi la campagne de 1870, publiait dernièrement à Pétersbourg un tra-

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