Le Siège de Belfort, par L. BeUn, page 119 et suiv
tain qu'à cettQ heure , Belfort débloquée est libre ! » Belfort était perdue. Le 26 janvier avait lieu l'assaut infructueux contre les Perches dont nous avons parlé, puis l'ennemi commençait et poursuivait très-activement des travaux d'approche devant ces ouvrages, dont il n'était éloigné, le 5 février, que de quatrevingts mètres environ.
Le tir ennemi était formidable, tant par le nombre que par la nature et les dimensions des projectiles lancés. La place ne pouvait y répondre que très-faiblement et d'une manière peu efficace, par l'envoi de boulets pleins de 16 et de bombes, réservant les obus oblongs de 12 et de 2/| qui lui restaient (environ 18,000 en tout) pour les jours d'attaque.
£t les maladies, la variole, faisaient des victimes nombreuses! L'écho des Affiches de Thann donnait naguère la liste des morts d'après les registres de l'état civil.
La liste en a été longue, disait ce journal, et elle Ye^ été encore plus si tous les décès arrivés dans les postes avancés et aux grand^gardes avaient été déclarés. Les épidémies, plus que le feu ennemi, ont contribué à étendre la mortalité, qui s*est accrue par la maladie connue sous le nom de pourriture d'hôpitah espèce de gangrène qui survient aux plaies des blessés. Nos ambulances perdaient 95 malades sur 100; aussi ne faut-il pas s'étonner que, sur la fin des hostilités, les planches aient manqué pour la confection des cercueils. Les rats en ont fait leur profit en dévorant les cadavres entassés avant leur inhumation et dont on rencontrait les débris sur la voie publique.
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Enfin, le 8 février, les Perches étaient abandonnées, et bientôt le colonel Denfert recevait du gouvernement Tordre de rendre Belfort. Il adressait aussitôt à la population cette proclamation dernière :
Citoyens et soldats,
Le gouvernement de la défense nationale m'a donné, en vue des circonstances. Tordre de rendre la place de Belfort. J'ai dû en conséquence traiter cette reddition avec M. le général de Tresckow, commandant en chef de Tarmée assiégeante.
Si les malheurs du pays n'ont pas permis que la résistance vigoureuse offerte par la garnison, la garde nationale et la généralité de la population reçût la récompense qu'elle méritait, nous avons pu du moins avoir la satisfaction de conservera la France notre garnison, qui va rallier, avec armes et bagages et libre de tout engagement, le poste français le plus voisin.
Connaissant Tesprit qui anime les habitants de la ville au milieu desquels je demeure depuis plusieurs années, je comprends mieux que personne Tamertume de la situation qui leur est faite. Cette situation est d'autant plus pénible qu'on prétend nous faire craindre qu'au mépris des principes et des idées modernes, le traité de paix que nous allons subir ne consacre une fois de plus le droit de la force et n'impose à TAlsace tout entière la domination étrangère.
Mais je reste convaincu que la population de Belfort conservera toujours les sentiments français et républicains qu'elle vient de manifester avec tant d'énergie. En consultant du reste Thistoire même du siècle présent, elle y pui-
sera la légitime confiance qne la force ne saurait prévaloir contre le droit.
Vive la France I Vive la République!
Le colonel-commandant, Denfert-Roghereau.
Belfurt, le 16 féTiier 1871.
Puis, le 18 février, à midi, il sortait, à la tête de la dernière colonne de la garnison de la ville qu'il avait si bien défendue. Comme le capitaine du navire en détresse, le gouverneur quittait son bord le dernier.
Alors Belfort' devenait comme un lieu de pèlerinage. De Porrentruy, du vallon de Saint-Imier, des Franches-Montagnes, les gens venaient pour contempler les ruines de la malheureuse cité. « Le cœur se serre, disait un témoin, à Taspect de ces maisons sans toiture , dégarnies de fenêtres, lézardées, de ces murailles écroulées. Partout dans la ville on ne voit que boulets, éclats d'obus et môme des projectiles qui n'ont pas fait explosion. )>
Mais Belfort devait avoir, dans cet écroulement sinistre de tous les espoirs de la patrie, cette consolation, cette joie : la cité restait à la France, à la France qui en est ûère et qui l'aime comme elle aime toute cette Alsace dont on l'a amputée comme de la chair de sa chair.
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C'était à Sarrebruck. L'armée, confiante encore, pénétrait sur le territoire ennemi, renversant le poteau de la douane rayé noir et blanc qui disait : Ici l'Allemagne commence! Les bataillons du 66^ s'avançaient, protégés par l'artillerie, lorsqu'une balle prussiienne jeta à terre un officier, un jeune homme, sous-lieutenant sorti de l'École, et qui, pour son premier jour de bataille, avait mis des gants glacés, des gants blancs, comme pour un bal.
Il tomba roide mort, frappé d'une balle au front, foudroyé. On le mit sur un brancard, ses bras ballants pendaient tandis qu'on l'emportait, et lui, les yeux ouverts, face au ciel, semblait regarder l'immensité bleue de ses prunelles fixes, et qui ne voyaient plus rien.
C'était le premier mort, le premier mort tombé un jour de bataille. Pâle, mais souriant, ironique, fier, ce jeune homme paraissait heureux d'être mort ainsi, en un jour de victoire, et d'être tombé dans son uniforme sans tache, galons luisants et képi neuf.
Il était mort heureux, en effet. Il avait pu croire que la patrie marchait au succès, et que le régiment rentrerait vainqueur, sous les bouquets de fleurs et les sourires des femmes. Il était mort heureux, en pleine illusion, en plein rêve.
Gloire et paix à ce premier mort !
C'était à Belfort. Au rempart, près des canons, des artilleurs se groupaient, énergiques, calmes sous les bombes. Ils chargeaient, pointaient, tiraient. La guerre
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approchait de sa fin. On eût dit que ces hommes le sentaient. Lears coaps étaient plus prédpités , plas violents et plas justes. Aatoar de Paris, dans le Nord, sar la Loire, T armistice était signé, k Belfort, le canon grondait toujours.
Lorsque Ton vint dire aux canonniers de cess^ le feu, une pièce était chargée encore. Bahl encore une volée de mitraille! Un artilleur s'approcha, y mit le feu, et au même moment, comme si le dernier dbm prussien eût été pour lui, il tomba, le crâne fonda. Citait le dernier mort.
Belfort devait avoir cette gloire de tirer pour la patrie le dernier coup de canon sur Tennemi. Tout allait être fini — pour combien d'années? — lorsque Belfort amènerait son pavillon. Et , comme s'il eût répondu à l'appel du premier mort de Sarrebruck, l'artilleur, le dernier mort de la campagne, tombait avec la cité courageuse.
Gloire et paix à ce dernier mort !