CHAPITRE XII
Un soir de janvier, tandis que ce pauvre pays de France espérait encore dans la destinée qui se jouait amèrement de lui, le mystique roi Guillaume, certain maintenant de poser sur son front la couronne du kaiser allemand, envoyait cette dépêche à son peuple :
Versailles, 29 janvier.
Hier soir, un armistice de trois semaines a été signé. La ligne et la garde mobile seront internées, prisonnières de guerre, à Paris. La garde nationale sédentaire veille au maintien de l'ordre.. Nous occupons tous les forts.
Paris restera cerné et pourra se ravitailler quand les armes auront été livrées. ^
Une Constituante est convoquée à Bordeaux dans quinze jours. Les armées restent en campagne, et conservent leurs positions respectives avec elles.
Voilà la première récompense pleine de bénédictions
pour le patriotisme , l'héroïsme et les durs sacrifices.
Je remercie Dieu pour cette nouvelle grâce. Puisse la
paix suivre bientôt!
Guillaume.
La paix devait suivre, en effet, la paix atroce, disséquant et tailladant la patrie. A cette heure naême, le général Pourcet , marchant sur Blois, emportait le faubourg de Vienne, chassait les Prussiens qui, battus, faisaient sauter le pont reliant le faubourg à la ville. A cette heure, Faidherbe réorganisait Tarrnée du Nord, Loysel était vers le Havre, Chanzy espérait encore. M. de Moltke a montré depuis le plan rapide et foudroyant qu'il comptait mettre à exécution pour en finir avec la résistance française. Mais M. de Bismarck a avoué, en revanche, qu'il n'était point fâché de conclure la paix. Son fameux et farouche mot à ses officiers après l'armistice : Enfin la bête est tuée! ressemble autant à un soupir de soulagement qu'a une plaisanterie de boucanier.
Il y avait de la terreur en effet dans la haine que nous portait la Prusse. Maintenant elle va affecter de remplacer la haine par l'insultante pitié. Mais la terreur subsistera vaguement. Elle éclatait, évidente, dans tous les actes de cette campagne, surtout dans cette féroce proclamation de Frédéric-Charles à son armée :
Sens, 1er décembre 1870.
Soldats, déployez toute votre activité ; marchons pour partager cette terre impie.
U faut exterminer cette bande de brigands qu'on appelle Farinée française.
Le monde ne peut rester en repos tant qu'il existera
UK PEUPLE FRANÇAIS.
Qu*on les divise en petites parties, ils se déchireront
entre eux, mais l'Europe sera tranquille pour des siècles*
Soldats ! vous qui avez du cœur, le moment est venu de
vaincre ou de mourir I
Frédéric- Charles^.
Le digne pendant de cet ordre du jour du prince, c'est son mot farouche et menaçant : Nous irons partoutf partout, partout !
Je n'ai pas voulu, on le remarquera, multiplier les exemples de cette haine et de cette sauvagerie. J'ai préféré raconter les rares dévouements français. D'autres ont écrit le livre noir de l'invasion prussienne ^.
1. La proclamation du grand-duc de Mecklembourg (17 septembre) disant à ses soldats de laisser vendanger librement les vignes et de respecter les propriétés est moins allemande mais plus humaine.
2. Un article de M. Pigonneau dans la Revue des Deux Mondes , énumère, par exemple, la série des objets que les Prussiens ont dérobés à Versailles. « Princes et généraux s*ofirent mutuellement, comme cadeau de Noël, les vases de Sèvres et les objets d*art pillés au château de Saint-Cloud. On peut demander au préfet de police allemand, M. Stieber, dans quel fourgon sont partis pour la Prusse la pendule, les vases et les statues de l'appartement qu'il occupait sur le boulevard du Roi. On sait quels sont les officiers du 47 « et du 58® qui, à VilIe-d'Avray, faisaient vider les caves, emballer les pianos, briser et souiller d'ordures le buste de Corot. On sait quels sont les gentilshommes qui ont volé l'argenterie de M°'* Furtado, à Rocquencourt. On ne voyait
J'ai essayé de d(HiDer quelque feuillets du livre d'or français, ou plutôt du livre pourpre, pourpre de sang généreux.
Je voudrais maintenant tirer la morale de cette guerre. Ehî bien, il faut le déclarer, pour châtier les lâches par la honte, il faut le déclarer, après avoir montré les dévouements et les héroîsmes, que si beaa-
qae portes et fenêtres arrachées, parqaets soulevés, meubles brisés, marbres de cheminée palvérisés, glaces broyées sons les talons des bottes, jouets d*enfant déchiquetés à coups de sabre, robes de femme déchirées, lampes et ustensiles de ménage semés dans les champs, salons transformés en écuries à côté des écuries yides, cartes et livres jetés au vent ; tel était Taspect que présentait, dès la première quinzaine d'octobre, une zone de vingt kilomètres Autour de Paris. ■ Depuis, le désordre est devenumine. Mais que voulez-vous, disaient les officiers prussiens aux habitants de Versailles, vous êtes trop riches!
En revanche, on a dit que M. de Bismarck avait, le propriétaire lui refusant de la vendre, fait enlever la pendule de I*appartement qu'il occupait rue de Provence. Il n'en est rien. M. de Bismarck voulut faire avec son hôtesse, car c'est une dame qui le logeait, échange de politesses. Il lui donna la plume avec laquelle il venait de signer la capitulation de Paris, autant valait dire le traité de paix. — « C'est une relique », fit-il. Le lendemain, il demandait à M"* *** si elle voulait lui céder sa pendule. — f( Je voudrais la garder arrêtée à l'heure où nous avons signé le traité. » — M*"* *** refusa. — « Madame, dit M. de Bisnojurdc, vous ne m'avez pas compris, je payerai votre pendule le prix que vous voudrez. » — Nouveau refus. « Eh bien, madame, fit le diplomate, vous n'êtes pas aimable !» — Et il n'ajouta plus un mot. L'hôtesse de M. de Bismarck était persuadée qu'en se retirant le chancelier de la Confédération avait emporté à Berlin la pendule. Point du tout : elle retrouva la pendule à sa place et elle n'en a pas moins gardé la fameuse plume du traité de Versailles. Triste souvenir pour des Français.
coup ont f^t noblement leur devoir, le plus grand nombre a failli à sa tâche. Pourquoi? L'idée de sacrifice était morte depuis longtemps en France , le sursam corda était un cri oublié : « Ayons une armée qui sache mourir, disait sur son lit de mort le général Ladreyt de la Charrière, tué à Montmesly (2 décembre), et la France est sauvée! » Le courageux soldat disait: Une armée. Nous dirions, nous : Une nation. Mais quelle France, hélas I nous laissait l'empire I
La France d'ailleurs a eu trop longtemps la réputation d'un peuple frondeur, ingouvernable, emporté. Je ne crois pas, au contraire, qu'une nation soit aussi facilement dirigeable que celle-ci. Quel peuple subirait avec une pareille condescendance des gouvernements si divers, des dictatures si intolérables? Grandes ou petites tyrannies, despotismes de compatriotes ou d'étrangers, la France baisse la tête devant tout cela. Elle a pris l'habitude de servir.
Je me rappelle l'étonnement d'un oflScier de l'armée du Rhin rentrant en France après sa captivité. Il s'attendait à trouver la patrie en deuil , les cités en larmes. Tant de souffrances et tant de hontes avaient été accumulées en ces derniers moisi
« — J'avais peur de me montrer, disait-il. Sans doute nous et nos soldats nous avions fait notre devoir, mais rentrer au pays, vaincus, prisonniers, retrouver une patrie qui pourrait nous dire : Pourquoi ne m'avez-vous pas mieux défendue? C'était dur I Ah ! qui se fût attendu au spectacle offert par la France I Quelle
surprise! quel sans-souci et quel sans-façon dans la défaite I Des toilettes, des sourires , des frissons de soie aux rayons du printemps , une profusion de retroussfs aux jupes féminines et de galons aux képis masculins, un oubli du malheur, une gaieté, une santé, tout cela merveilleux et pimpant! D'autres en riraient. Moquez-vous de moi : j'en ai pleuré. »
Cf est que la France éprouvait encore alqrs le besoin de s'étourdir. Elle a dû depuis reconnaître la nécessité de s'amender sous peine de périr.
Cest que la pauvre France aussi, soyons juste, a tant de fois été trompée, déçue ; c'est qu'elle est tant de fois tombée du haut de ses enthousiasmes, qu'elle en est demeurée toute meurtrie. Elle est lasse de ses désillusions et de ses chutes. Elle ne croit plus à rien ni à personne. Tour à tour, ceux à qui elle s'est abandon* née avec le plus de passion l'ont, pense-t-elle, odieusement trahie. Les plus honnêtes l'ont délaissée , les plus purs l'ont livrée. Toutes ses espérances ont brutalement crevé comme des bulles de savon. Elle ressemble à ces amoureux torturés qui se vengent de leur déception par le scepticisme et le dédain. Sa devise nouvelle est celle de la désespérée Valentine de Milan. Plus ne lui est rien, rien ne lui est plus. Elle laisse passer le flot bourbeux des événements roulant dans leur écume, elle ne sait quels hommes inconnus, puissants d'une minute, nés d'un orage comme les batraciens, et qui vont on ne sait où, emportés par une popularité boueuse. Que lui importe! Et qui sait
si Ceux qu'elle ignore ne la serviront pas mieux que ceux en qui elle croyait, elle espérait? Sa foi éteinte la condamne à l'ironie. Nation à prendre. Indifférente et molle, elle appartient à qui voudra l'enchaîner ou la violer, soudard ou bandit. Elle n'a pourtant qu'à s'en prendre à elle-même de ses chutes. Après avoir tout subi, était-elle digne de tout effacer ? Quoi ! elle aura acclamé durant vingt ans le despotisme et la
débauche sous toutes leurs formes , elle aura bafoué de toutes façons l'honnêteté et la grandeur, elle aura raillé tous les dévouements, haussé les épaules devant tous les héroïsmes, sifflé tous les martyrs; elle aura tout accepté, tout acclamé, tout conlre-signé, cela par des millions de paraphes ; et le jour où la rude main d'un Borusse, d'un Frédéric-Charles, pulvérisera le pouvoir qu'elle subit, elle, la France, cette grande nation, croira qu'il suffit — sans avoir même eu l'honneur d'abattre le colosse abhorré, — de jeter au vent un mot sublime et grand, République, pour se laver de toutes ses lâchetés passées, de ses servilités, de ses complaisances, pour se donner des mœurs libres , un sang nouveau, et pour faire des hommes? Allons donc I
Le châtiment des despotes est dans leur cœur, le châtiment des peuples esclaves est dans leur échine. Habitués à se courber, ils se courbent devant tout et devant tous. Ils ne choisissent pas, ils ne décernent pas le pouvoir au mérite , fût-il obscur. Ils acceptent et ils acclament. Ils placent leur suprême espoir en des
mains doot ils ne connaisseot ni la fermeté ni la pureté. Que leur importe I je le répète. Il leur faut un maître, il leur faut déléguer cette puissance à quelqu'un, se décharger de l'accablant fardeau de veiller et de travailler soi-même à son propre salut. 11 leur faut abdiquer, en un mot. Et ils abdiquent, et, après avoir élevé au rang d'idole le maître nouveau, ils l'injurient bientôt et le traînent, farouches et menaçants, aux gémonies.
Et pourquoi donc se plaindrait la France? Se jeter ainsi aux gens, se livrer, se pavaner au bras du dernier venu, qu'est-ce donc que cela, sinon le fait de la courtisane? 11 faut choisir, il faut penser, peser, deviner! Il faut, si l'on veut des chefs intègres et des guides sûrs, aller, non aux flatteurs, mais aux conseillers, non aux parleurs faciles, mais aux travailleurs timides. II faut discerner dans l'ombre l'homme qui mérite la lumière. Il faut surveiller aussi et guider ses surveillants. Lorsque la nation se met au labeur elle-même, a-t-elle à se plaindre ensuite si le travail est insufi^ant? S'abandonner tout entière pour se lamenter ensuite , cela n'est que vil. Il faut qu'un peuple s'attelle à l'œuvre commune , au char embourbé. Aide-toi, le ciel t'aidera. Aux nations comme aux citoyens, le conseil est bon.
Au moment où croulait l'espoir national, l'homme qui, jeune, ardent, patriote, avait voulu secouer la peur, — Calto tremente, comme dit Alfieri, — du peuple conquis et réveiller en lui l'âme du passé, l'homme
qui condamnait à vaincre la nation habituée à servir, Gambetta adressait à Jules Favre Une dépêche attristée et superbe, qui ressemblait à un testament de patriote et se terminait par ce dernier appel et ce dernier cri de confiance dans la France écrasée et la République vaincue * :
«... Nous ignorons encore quelle est la vérité officielle, et, jusqu*à ce que nous ayons reçu de vous Tassurance que vous vous êtes décidés à une si lamentable fin, nous tenons les bruits anglais pour mal fondés, et nous y voyons une nouvelle manœuvre de M. de Bismarck. Toutefois la situation intérieure*^ de Paris apparaît comme fortement trou-
blée ; Texpulsion du général Trochu de toutes fonctions et commandements militaires et sa conservation , dès lors inexplicable, à la tète' du gouvernement, le choix ridicule d*un sénateur de soixante-quinze ans pour présider aux suprêmes efforts de l'héroïque capitale, la suppression du droit de réunion et des journaux révolutionnaires, ainsi que les tentatives faites sur Mazas et THôtel de ville, tout accuse clairement que dans la population, comme dans le gouvernement, il n'y a plus ni accord, ni fermeté, ni clairvoyance.
«Je ne puis croire cependant que ces négociations pour la reddition de notre capitale aient pu être entamées sans qu'on ait fait ce gigantesque et puissant effort qu'on promet et qu'on annonce depuis quatre mois, et qui n'a pu être retardé , incessamment ajourné , que par incapacité ou
1. Cette dépèche, datée du 27 janvier, est absolument inédite. Kous regrettons que le défaut d*espace nous oblige à n*en citer que ce passage. Mais on la trouvera bientôt tout entière dans le
recueil de Documents que prépare M. Gambetta.
»* LA GCEKftK 5ATIO!CALE.
efprit de méfcmrr, ■ois ^H fat fiâie, pov povroir aclMrer arec bowmr, iTfliriwe^lediapca» parlff iiUîre. L'îaitiJtear de h réroteMMi et le pramier moCenr de kt Jéiwen de h France ne peii être smfçnmé qa'en a^pefamt la province an deroir, ooaoK à Fboiuiew de le veiiger, eC cet appel ne peat être adressé an pays et écouté par loi qa'â la conditûm que Paris, ooouiie c'est sa traditioii et 900 rôie, se sera réeUement sacrifié poor la patrie et pour la république. Mais si, au contraire, cette proTÎoce, qui depuis trois inois prodigue sou saog et sou or, supporte l'inrasiou et F incendie de ses villes, apprenait — ce qui parait être la triste et cruelle Térité — que Paris a été sysmatétiquement amolli, énenré, découragé par ceux qui le gouvernent, et dont le mandai n^était sacré que parce qu'il avait pour but d'organiser et d'employer les forces militaires et révolutionnaires de Paris, c'est l'indignation chez les uns, la déOaûUance chez les autres, qui foraient place à l'enthousiasme qu'excitait parmi eux le gouvernement du 4 septembre. Que dira cette province, à surtout elle apprend que ce chef militaire introduit dans le gouyemement civil, et doté de la prépolence, n'était qu'un discoureur inÊitigable et un militaire irrésolu, que ses collègues le connaissent sous cette double face et qu'ils ont prière, pour ne pas blesser cette présomption personnelle, laisser capituler Paris et compromettre la France ; qu'ils ont poussé l'inertie, la culpabilité, par leur solidarité avec ce chef, jusqu'à ce point de rester sourds aux rédamations unanimes de l'opinion parisienne;... et c'est ainsi que tous vous êtes laissé conduire jusqu'aux derniers jours, subissant, vous républicains, un pouvoir personnel, méconnaissant la première règle de la tradition révolutionnaire qui est de subordonner les chefs militaires, quels qu'ils soient.
à la magistrature politique et civile^ A ces fautes vous allez en ajouter une autre, et, après vous être laissé traîner en longueur par le général Trochu, vous allez, si les renseignements anglais sont véridiques, vous laisser mener jusqu'à vos derniers grains de blé par les lenteurs habiles et calculées de notre ennemi le plus redoutable, M. de Bismarck. Mais non, ces renseignements sont faux ; je n'y crois pas, n*y veux pas croire : vous changerez les généraux qui manquent de cœur, et ce ne sera qu'après une grande bataille perdue que vous vous résignerez sous la force.
« Quant à la guerre et à la situation militaire où nous sommes placés depuis nos derniers revers, je n'ai que peu de choses à vous dire; dans le Nord, Faidherbe, dont la contenance et le patriotisme, ainsi que les talents militaires, sont au-dessus de tout éloge, répare ses pertes et refait ses troupes, en couvrant d'ailleurs les places du Nord; il ne pourra guère rien tenter avant Je 4" février. J'ai fait passer au général Ghanzy, dont la situation est un peu dégagée, les nobles paroles que vous me chargez de lui transmettre ; elles seront la plus belle récompense due au plus intrépide et au plus confiant de nos chefs militaires; il a reçu des renforts et pourra, je pense, sortir bientôt de ses positions de retraite. Les lignes de la Loire et du Cher sont actuellement le théâtre d'une opération militaire confiée au 20* corps et qui pourra permetire à Chanzy une offensive plus prompte. Nous réoccupons, avec les forces tirées de Nevers, une partie d'Auxerre et Laval» Garibaldi a remporté une véritable victoire en avant de Dijon, dans une bataille qui a duré trois jours et qui a mis plus de 40,000 Prussiens hors de combat. Un drapeau
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ennemi, pour la première fois, est resté entre nos mains. Malheureusement Tarmée de TEst est dans une situation critique. A la suite de cette marche glorieuse marquée par cinq journées et cinq succès : Yillersexel, Ârcey, Montbéliard et Lizaine, Bourbaki est venu le deuxième jour devant Héricourt. Accablé par le nombre, il s'est vu forcé de reculer. U aurait promptement perdu l'esprit, sa- tête s'est égarée, et se vo]ranl poursuivi et, presque cerné, U s'est tué d'un coup de pistolet. Un jour avant ce douloureux événement, il avait demandé à être remplacé, et désigné pour son successeur le général Glinchant. C'est lui qui vieni de prendre le commandement de l'armée et qui cherche à la sauver des étreintes de Tennemi et de la mauvaise situation où elle se trouve. Certes le tableau est sombre, et la fortune nous est bien contraire. Cependant il ne faut pas se laisser aller au découragement, car plus que jamais j'ai la conviction que la prolongation de la lutte, en nous ramenant la fortune, épuisera nos envahisseurs, et, s'ils savaient bien qu'il faudra arroser de sang allemand chaque motte de terre française pour la conquérir et la garder, ils sentiraient r impossibilité de s'acharner à la lutte, à l'extermi*nation de la France.
c Donnons-leur, à force de constance dans les revers et d'activité dans l'organisation de nos forces, la conviction que nous resterons inflexibles dans la politique de la guerre à outrance, et nous aurons gagné sur eux une grande victoire. Le printemps viendra, et ils n'auront pas réalisé le fruit de leur conquête; et, au milieu de l'Europe inquiète et jalouse, ils n'auront pas obtenu de sanction pour l'œuvre de la force. Nous les condamnons à une occupatioii aussi ruineuse pour eux que pour nous,^ et nous n'aurons pas compromis Tintégrité de la France, et à la première occa-
LA PAIX Dli BORDEAUX. 365
sion de trouble ou de conflit européen, nous serons l'allié nécessaire de tous ceux qui auront à se venger des prétentions germaniques... Au moment de finir nous recevons à l'instant une dépêche de Londres qui annonce votre retour de Versailles à Paris avec les conditions de la capitulation. La précision de la dépêche ne laisse guère de doute dans mon esprit, et je reste muet devant une telle catastrophe. Le ballon que vous avez lancé ce matin 27 janvier est passé au-dessus de Niort, de Rochefort, vers le milieu du jour ; il est probablement allé à TOcéan, et nous sommes sans nouvelles oflScielles de vous. Tout, jusqu'à la nature, conspire contre la France. L'expiation est rude, le châtiment démesuré ; seul le souffle de la révolution française peut encore nous sauver. C'est lui que j'appelle et que j'invoque. C'est par lui seul que je compte vivifier ce qui reste encore dans le pays de vitalité et d'énergie.
« Vive la France I vive la République I
«LÉON Gambetta. »
Ou*aura-t-il manqué à ceux qui espérèrent qu'on pouvait galvaniser la nation et la conduire à la victoire ? Cette chose que ne rencontrent pas les plus dévoués et les meilleurs, au courant de la vie humaine, ce jet de lumière qui ne va pas toujours au plus digne, qui met trop souvent en relief les médiocrités OU les pervers, et qui s'appelle le succès; le succès, seule règle des jugements des hommes, balance qui pèse les actions et rejette trop souvent les résolutions les plus fières, accepte les hasards, les loteries du destin ; le succès , qui n'est réellement pesé à sa juste
valeur que par la conscience des sages et n'est remis en sa place que par l'histoire.
De quelles acclamations poursuivraient, s'ils avaient réussi, les organisateurs de la défense, ceux-là mômes qui les accusent ou les calomnient I Le monde entier eût applaudi. Mais le monde est du parti de la force. Il n'aime le droit que platoniquement.
Disons le bien haut cependant : s'il nous a manqué la fortune, du moins nous sommes nous montrés plus d'une fois dignes de la mériter. Il suffisait d'un jusie pour que Gomorrhe fût épargnée. Il aura suffi de quelques braves, de citoyens dévoués, de villes décidées à la ruine pour que la France mérite de sortir de son abaissement et de reprendre sa place; — consolation amère, mais réelle. Dans la tourbe de la France impériale, la vraie France palpitait, respirait encore. Elle s'est incarnée dans certains hommes, dans certaines cités, et l'on peut dire qu'en dépit de toutes ses hontes et de toutes ses misères la France ne mourra pas.
Il se trompait l'écrivain allemand qui disait après la capitulation de Paris : Telle fut la petite fin de la grande nation. — La France n'est pas morte, ou plutôt la vieille France seule est morte, mais pour renaître et plus jeune et plus fière, cessant d'être la France centralisée et despotique pour redevenir la libre Gaule, Gallia rediviva!
!«' mars 1871 ! Date sinistre et navrante qui restera dans notre souvenir comme un des jours néfastes de l'histoire de cette aoble France, condamnée par la destinée à la douleur et à la honte.
C'est le 1«' mars 1871 qu'une assemblée française a voté, le couteau prussien sur la gorge, l'amputation, la séparation de YAlsaee et d'une partie de la Lorraine, le démembrement de la patrie, la fin de cette unité française que nos pères de 92 avaient cimentée de leur sang. Vous êtes morts , héros d'il y a cinquante ans ; vous êtes tombés, mais dignes et fiers, sur les champs de bataille ou sur l'échafaud , pour que vos fils, après avoir subi vingt ans de despotisme , s'inclinent devant six mois d'invasion triomphante, et pour que la Prusse que vous battiez , la Prusse maintenant victorieuse impose à la patrie que vous aimiez jusqu'à la rage, la honte et la plaie du plus affreux traité de votre histoire. J'ai présent encore et palpitant le souvenir de cette journée.
Dès la veille nous connaissions les dures conditions imposées par le vainqueur. Et tandis que M. Barthélémy Saint-Hilaire les apprenait à l'Assemblée, un bataillon de la garde nationale bordelaise passait, musique en tête et jouant une marche triomphale, devant le Grand-Théâtre où siègent les députés. La foule heureusement fit cesser la fanfare. Tous ces
gens anxieux, qui attendaient et qui semblaient écouter, épier les échos de l'Assemblée , poussèrent aussitôt une clameur furieuse.
— Pas de musique ! A bas la musique I Pas de musique dans un jour de deuil I
Et les musiciens s'arrêtèrent, le bataillon continuant sa marche avec le sourd roulement du tambour.
Le soir, l'animation était grande sur cette place du Théâtre, où Ton a de la peine à s'ouvrir un passage. Il y avait de la fièvre et de la souffrance dans l'air. C'est peut-être pour cela que, dès le matin, à l'heure de l'ouverture de la séance, les abords de l'Assemblée étaient occupés par des troupes plus nombreuses que de coutume, soldats de la ligne et de l'infanterie 4e marine, avec un escadron de cuirassiers en réserve sur les Quinconces, et dont le soleil faisait scintiller les armes et les casques.
Au dehors la foule et l'inquiétude. Au dedans, le spectacle irritant et attristant d'une assemblée qui se rue vers la paix et qui cède, abandonne des milliers de citoyens français sans avoir la douleur et la dignité qui conviennent devant une telle catastrophe. Elle est imposante pourtant cette grande salle pleine de monde, comble du parterre au faîte, avec des lustres qui éclairent le fond rouge et blanc rehaus&é d'or de ce magnifique théâtre. Là, sur la scène, la tribune se dresse, haute, fière, et d'où peut tomber la protestation dernière du vaincu, le soufflet à la victoire et le verbe vengeur. Des draperies rouges donnent à
la tribune, au bureau du président, l'aspect solennel d'un tribunal. Les secrétaires rapporteurs, des deux côtés de la scène, écoutent et écrivent. Debout , à côté de lampes à abat-jour verts, des huissiers en cravate blanche, suivent les gestes du président, M. Grévy, qui se tient droit, les bras croisés, impassible, et surveillant rassemblée. On doit être ému jusqu'aux entrailles en franchissant les degrés de cette tribune d*où tout ce qui va tomber sera recueilli par la France, par le monde et par l'histoire.
Imaginez, en pareille circonstance et dans une heure aussi terrible, ^une séance à la Convention. Quelles paroles ardentes, quelles résolutions follement mais héroïquement téméraires, quelles fureurs et quels orages! Le jour où l'on vota la mort du roi n'était pas plus solennel que le jour où Ton va voter la perte de trois départements français ! Mais les tribunes sont pleines de dames en toilettes élégantes ; on lorgne, on est lorgné, on écoute, on questionne : Quel est-ce député? Et celui-là? Et cet autre? Ce zouave pontifical portant son bras en écharpe? Ce jeune homme à peine échappé du collège? Ce vieillard, tout à l'heure sorti de Sainte-Périne ? On rit, on fait des mots. On se montre M. Gambetta, debout, appuyé contre une colonne de la salle , au fond du parterre , l'air soucieux et dédaigneux , M. Trochu souriant avec sarcasme, Louis Blanc, tout ému; nul ne se doute que ce petit vieillard silencieux assis à gauche dans les fauteuils du pourtour, et qui semble
juger toutes choses avec l'ironie d*un Machiavel, est un des grands esprits de ce siècle, et s'appelle Littré. On ne regarde guère que les bruyants. On est moins anxieux, hélas I que curieux. patrie! — Je reconnais des Parisiens, des Parisiennes, des boulevardiers venus là pour assister, avides de primeur, à la premihre du traité.
La chose après tout en vaut la peine.
La tribune est tour à tour occupée par tout ce que l'Assemblée compte d'esprits vigoureux, nobles et patriotes. A chaque parole audacieuse, téméraire, gui descend de là-haut comme un trait de flamme, la majorité se cabre. Elle est prudente, elle tient à la paix, elle l'a résolue d'avance. Toute autre pensée la trouble. Je ne vois dans le soin qu'elle apporte à ne pas laisser la discussion s' égaler sur d'autre point que celui-ci, lapaix;ie ne voisqa'un seul bon symptôme, la haine, de la phrase pour la phrase et de la déclamation à effet. « Plus de calebasses sonores », disait un esprit piquant. Il avait raison. La nation n'a plus le temps, elle n'aura plus le loisir de se payer de mots.
Mais plus d'un, j'en suis sûr, je le sens, je le voyais, plus d'un lorsque , par la parole de leurs représentants, les voix suppliantes des Lorrains, des Alsaciens, venaient, montaient, grandissaient, plus d'un s'est senti remué et prêt à la lutte suprême en entendant ces fils de notre France , ces frères , ces enfants de notre mère commune, crier, répéter : « Un même pacte nous unit! La France monarchique nous avait con-
quis ! Mais nous nous sommes librement donnés à la France de 89 et de SO. Donnés à vous, et nous ne nous reprenons pas! Gardez - nous !• Défendez- nous 1 Nous avons encore du sang à verser pour vousl Fautil nous ouvrir les veines? Allons, un signe, un mot, frères, frères de France, les Alsaciens, les Lorrains, les paysans des Vosges sont prêts ! »
Y a-t-il eu rien de plus poignant dans l'histoire que ce terrible débat? Nous avons assisté à ce tragique spectacle. La France répondait : « Je sug trop faible, je suis vaincue, terrassée, désarmée. » La mère répliquait à ses filS/: « Soyez esclaves, je n'ai ni or, ni sang, ni fer pour vous racheter ! »
Tour à tour, cependant, Louis Blanc, Edgar Quinet, Hugo, Tachard, Keller ont jeté le cri de résistance. Tour à tour on a supplié et menacé, la majorité de l'Assemblée nationale a voté l'abandon de l'Alsace et de la plus grande partie de la Lorraine ; 546 voix contre 107 ont répondu : « Vous n'êtes plus des nôtres, la fatalité nous sépare. Nous nous courbons sous le talon prussien. Tout est dit, tout est fini. Adieu I »
M. Keller dont nous sommes séparés par bien des idées, M. Keller, catholique et ultramontain , mais Français avant tout, a du moins eu le temps de protester contre' le traité que l'injustice et la brutalité arrachent à l'intérêt et à la terreur. Il en a appelé à la postérité, il en a appelé à la virilité des peuples et à l'épée des hommes d'honneur. La Prusse sème la haine, la Prusse récoltera la haine. Cette paix est
grosse de massacre. La France redeviendra la France en dépit de ceux qui la veulent anéantir, qui la déchirent et qui Tinsultent.
Âh ! que la patrie paye cher les années de hontes^ d'affaissement et de courtisanerie qu'elle a traversées , qu'elle paye cher ces vingt ans de césarisme et d'empire! Elle a eu, du moins, le courage de jeter hors la loi, comme on le jetterait à la voirie, le gouvernement qui lui a trop longtemps pesé sur la poitrine. Elle a voté d'acclamation, d'un cri sorti du cœur même de la patrie, la déchéance de l'empereur et de la dynastie impériale , et elle l'a voté, coodme par un instinctif et irrésistible mouvement de justice, deux heures avant de voter la perte passagère de la Lorraine et de l'Alsace. Elle a voulu, eùt-on dit, flétrir le criminel avant d'expier le crime. Elle a marqué au front le coupable avant d'accepter la responsabilité de la faute. C'est M. Conti qui l'a voulu. L' ex-secrétaire de l'ex-empereur a été au-devant de ce verdict. Il s'efist dressé, blême et insolent, devant la nation entière, réclamant, revendiquant des droits qui soulevaient la fureur d'une assemblée contrainte à la honte par la lâcheté du gouvernement impérial. Il a osé , devant cette nation que frappe le malheur, parler de la famille d'aventuriers'qu'atteint enfin le châtiment. Il a parlé des Bonaparte, et soudain l'Assemblée entière s'est dressée furieuse, terrible, soulevée par un irrésistible mouvement de justice, et elle a rejeté au néant la réclame impériale faite par un serviteur trop
dévoué et assez maladroit pour ne pas comprendre que le silence et le remords sont les seuls refuges des grands coupables.
Voilà ce qui, dans l'écroulement de nos espérances, dans la chute profonde de la patrie, dans le désespoir de ceux qui comprennent, savent, aiment le pays, redoutent l'avenir, voilà ce qui console et ce qui venge. L'auteur de tant de maux est exécuté par la conscience publique au moment où il faut s'incliner devant les effroyables désastres qu'il a causés.
N'importe, ce sera un des plus cruels souvenirs de ma vie que le spectacle de ces représentants montant l'un après l'autre à la tribune pour déposer dans l'urne le bulletin qui disait la guerre ou qui consentait à la paix. Quel défilé sinistre, et quel tableau! Tous groupés au pied de la tribune attendaient leur tour. Chacun montait , tenant en main son vote. Le bulletin blanc signifiait la paix avec la cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, le bulletin bleu signifiait la guerre. Et qu'ils tombaient pressés , fréquents, l'un après l'autre ces bulletins blancs! Ils montaient, les députés, ils jetaient dans l'urne verte ce morceau de carton qui voulait dire : « Strasbourg est à l'Allemagne I Le drapeau blanc et l'aigle noir s'étendront sur Colmar! Nos soldats alsaciens porteront le casque prussien dans deux mois I Adieu, les monts d'Alsace, les houblonnières , les villages pensifs, les honnêtes travailleurs lorrains, les populations patriotes des vallées de l'Est! Adieu, Phalsbourg, qui n'a cédé
qu'au nombre 1 Adieu, Bitche, qui ne s'est x>as rendue, Sarreguemines où nous allions en juillet plein d'espoir dans les destinées de la France, et Wissembourg, terre arrosée de notre sang, et Metz, que nul étranger n'avait violée avant la capitulation de Bazaine, et Thionville et toutes ces ûères et mâles cités, françaises hier, françaises jusqu'à l'âme , allemandes , pis que cela, prussiennes demain I »
Douleur inoubliable. Eux, les députés de la maj(^té, opéraient froidement, sans être émus , Tamputation. Ils causaient, souriaient, songeaient peut-être que les places devaient être prises au restaurant de Bayonne, et qu'ils dîneraient un peu tard. Lorsque le président Grévy lut le résultat du scrutin, lorsque la sentence tomba du haut delà tribune, il y eut un frémissement dans le public, et des larmes dans bien des yeux. La majorité, elle, écoutait vaguement ces chiffres, et plus d'un député, même de ceux de la gauche, n'était plus là pour écouter le résultat d'un tel vote. Et lorsque, au nom des députés d*Âlsace et de Lorraine, un représentant vint, déposer sur la tribune française les remercîments à la mère patrie pour tout ce qu'elle avait fait dans le passé et l'expression des vastes espoirs de ce qu'elle pourrait faire dans l'avenir, lorsque ces députés déclarèrent qu'ils quittaient dès à présent une assemblée où ils ne représentaient plus rien, nulle voix ne s'est élevée pour affirmer la sympathie éternelle de la France, la foi de tous dans le droit et la revanche des vaincus ; nul ne s'est opposé
à cette retraite déchirante des délégués de nos frères d'Alsace et de Lorraine.
Qu'on ait voté la paix avec la persuasion qu'on empêchait des malheu1*s plus grands de fondre sur la patrie, qu'on ait abandonné des départements entiers pour sauver le reste de la nation , nul n'a le droit de demander compte à un homme du vote qu'il émet dans le calme inébranlable de sa conscience. J'en ai vu plus d'un de ceux qui votaient la paix, pâlir devant la résolution que lui dictait son devoir. M. Henri Martin, Thonnôte et patriotique écrivain , chancelait, prêt à défaillir, se rattachant aux tentures, le teint livide, après avoir déposé dans l'urne le bulletin blanc qui disait : « Je cède et me reconnais vaincu » ; mais qu'on n'ait point trouvé dans son âme, dans son cœur, un cri, une expression de consolation et d'espoir pour ces Alsaciens et ces Lorrains qui partaient; qu'on les ait laissés sortir sans leur jeter une parole de certitude pour l'avenir et de reconnaissance, c'est là ce qui navre et ce qui paraît impossible et affreusement cruel. Quoi I pas un de ces accents qui sortent du profond de l'être? Rien, et c'est tout! Et par une petite porte les députés de l'Alsace et de la Lorraine s'en vont I C'est épouvantable. Heureux les morts, heureuses les dupes sublimes qui sont tombées sur les champs de bataille pour aflûrmer l'idée , trop vieille, paraît-il, et presque ridée, de patrie!
Et c'est ainsi que finiraient les nations si les générations nouvelles n'étaient point là , leur apportant
leur contingent d'efforts, d'idées et de dévouements. Certes nous avons entendu bien d'éloquentes paroles, des plus autorisées et des plus belles; mais le cri de la jeune et vaillante France, la protestation vengeresse de la patrie, virile et vivace, l'avons-nous entendue? Non! Il nous reste donc à l'affirmer et à en appeler, pour refaire la patrie, à son courage et à son dévouement.
Ainsi finit la Guerre sainte.
J'aurais voulu, je le répète, qu'elle fût plus implacable et faite par une nation plus résolue.
Le roi Joseph , chassé de Madrid , écrivait de Briviesca, le 2k août 1808, à son frère Napoléon P*" :
(( 11 faut deux cent mille Français pour comprimer les Espagnols^ et cent mille échafauds pour maintenir le prince qui sera condamné à régner sur eux. Sire, on ne connaît pas ce peuple : chaque maison sera une forteresse, et chaque homme a la volonté de la majorité. Deux mille domestiques m'ont quitté à la fois, malgré les forts appointements que j'avais donnés ; nous ne trouvons pas un guide, pas un espion. »
Voilà l'exemple qu'il fallait suivre.
Mais assez de nobles pages se rencontrent dans le livre de notre deuil. Que si beaucoup trop se sont contentés de hurler leur patriotisme ou de le mettre
en cantates, d'autres Tont affirmé en ouvrant leurs veines S
Jamais l'héroïsme n'est perdu. Il devient à la fois un exemple et un remords.
Et puis, après tout, comme a dit un Anglais, Harrisson : Qu'on me trouve une nation qui ail eu un si vaillant réveil! Est-ce la Prusse après lénaf Est-ce r Autriche après Sadowaf Ah! si V Angleterre voyait tout à coup aux portes de Londres un million d^ ennemis après qu'on aurait livré ses armées, si elle avait dans sa capitale un gouvernement traître qui paralyse la défense — comme Vempire avant septembre — et fasse perdre un mois dans cette crise suprême, oh! que
1. J*aarais voulu, dans ce livre, donner place à la marine ou plutôt marquer cette place par une page bien due certes à ces hommes qui avaient su conserver et surent montrer à l'ennemi les vieilles qualités françaises, l'intrépidité chevaleresque unie à l'attachement au devoir, la résolution virile et le sans-souci dans le péril, l'alacrité joyeuse et l'amour du danger, l'habitude du sacrifice stoîque. Certes on était en droit d'attendre autre chose de. cette flotte dent on célébrait, par avance, les exploits dans la Baltique. Mais il en était d'elle comme de nos autres institutions qite l'Europe ncms enviait. Lorsqu'il fut question de céder la moitié de notre flotte à la Prusse : « Qu'on la cède donc tout entière et qu'on en refasse une autre, dit un amiral, c'est un service que la Prusse nous aura rendu. » Les défauts de notre organisation maritime ont été énumérés; nos vaisseaux étaient des monuments, mais non maniables, des colosses trop lourds, mais en revanche le personnel de notre marîne était et il est tout à fait supérieur. Devant les marins prisonniers, les Prus-< siens faisaient le salut militaire. Ils avaient raison. La marine française a conquis, en cette funeste guerre, un renom impérissable. Partout où furent les marins, là furent le dévouement
VAngleUrre alors ait ce réveil héroïque de la France, je le souhaite, je le désire, je veux le croire et je Ves" fibre!
Et maintenant , chantez l'empereur d'Allemagne , poëtes de Germanie ! Peintres , jetez sur la toile l'image de, ses hauts faits ! Professeurs de blason, ôtez une de ses têtes à l'aigle germanique : l'Allemagne est une , l'aigle héraldique n'a plus qu'un front et qu'un bec. Fondez de nouveaux canons, mangez vos milliards à préparer de nouvelles ruines ! Rêvez la paix, le calme, le repos, avec ce rouge vieillard à votre têtel II faudra pourtant se battre encore. Avec qui? Avec tous! N'y a-t-il pas le Limbourg à prendre, et la Hollande et la Belgique ne sont-elles pas « les frontières naturelles du nouvel empire prussien? » L'Jn-
et l'honnêteté. Officiers instruits, soldats disciplinés. Les canonniers, les pointeurs étaient admirables, les fusiliers intrépides jusqu'à la témérité. Ils se lançaient contre les fusils Dreysse avec la hache d'abordage. La marine, séparée du jcontînent, où s'agitait la désorganisation, la marine, fille de la mer, avait su garder intacte la vertu française ; elle vint à terre et montra aux soldats ce qu'est le Devoir.
Et plus d'une fois, loin du pays, elle combattit. Dans les eaux de la Chine, la Vénus, frégate française, coulait la Hertha après un combat de deux heures. Le commandant prussien avait adressé un défi à l'amiral Duperré qui le releva. Lorsque l'armistice interrompit les hostilités, la corvette VAugusta, qui avait capturé plusieurs de nos petits navires marchands, était tenue en respect dans la baie de Vigo par un navire français qui la voulait couler. L'armistice la sauva. Encore une fois la marine ou plutôt les marins français ont sauvé l'honneur du pavillon.
dtistrie Zeiiung le proclamait en toutes lettres, l'autre jour. L'aigle de Prusse étend vers toi ses serres, 6 lion belge , et vers tes léopards , Angleterre I L'aigle est vorace I L'aigle de France a longtemps vécu de chair humaine. Le Germain a pris sa place et son appétit.
Au temps passé, Voltaire souhaitait aux Allemands plus d'esprit et moins de consonnes. Je leur souhaiterais moins de lauriers et plus de liberté. Mais la liberté est étouffée sous le poids de ces feuilles vertes •et saignantes. Le militarisme va régner, le progrès humain a reculé.
, « C'est le testament du grand Frédéric, disait M. de Bismarck en 1859*. Il faut rendre la Prusse plus allemande et l'Allemagne plus prussienne. La Prusse alors aura accompli sa mission. Elle cessera d'être comm^ Prusse, mais elle sera devenue l'Allemagne (es wird oufgegangen sein in Deutschland). »
Non, M. de Bismarck se trompe, l'Allemagne au contraire cessera d'être Allemagne et deviendra Prusse. Luther est oublié pour Blùcher. La forêt hercynienne n'entendra plus que le wer da? des soldats.
Eh bien, nous, vengeons-nous en sachant être libres. Bedevenons dignes des aïeux. La France ressemble à une convalescente qui respire à peine entre la mort qui fuit et la vie qui revient. Sachons entourer de soins pieux cette mère, la faire passer sans