‹ La guerre nationale, 1870-1871Chapitre 47 sur 53 · La Prusse et la Qwstion italienne, brochure · texte numérisé non relu

La Prusse et la Qwstion italienne, brochure

secousses de cette demi-agonie à la santé féconde. Dévouons-nous tous, nous oubliant nous-mêmes au salut de la patrie. Il ne suffît pas de Tavoir défendue répée à la main, il faut l'entourer de notre honnêteté, de notre intelligence et de notre amour.

Après quoi, elle reprendra, par la pensée, la place qu'elle occupait jadis , la seule qu'elle ambitionne, celle de Tinitiatrice, celle de Tétoile annonçant aux rois barbares en quelle étable est né le dieu qui délivre.

Soyons, en un mot, et pour parler la langue pitto-* resque, non plus chauvins, mais patriotes. Le chauvinisme, ce frère Gain du patriotisme, nous a perdus. Les rugissements de certains écrivains lors de la déclaration de guerre nous ont attiré la haine passagère du monde. S'ils continuaient, ils nous attireraient sa risée. Le patriotisme consiste à bien aimer son pays, et à le bien servir, par la dignité, le travail et l'honneur.

Aimons-la donc, aimons-la, cette France meurtrie, et travaillons à maintenir l'affection qu'ont pour elle nos frères de Lorraine et d'Alsace. Soyons libres et fiers pour être dignes d'eux. Que la dignité dans le malheur les attire plus que le rayonnement de la victoire. Soyons au moins de grands vaincus pour mériter de redevenir des vainqueurs.

L'histoire fait quelquefois bien ce qu'elle fait. Le dernier maire français de Metz, M. Félix Maréchal, et le dernier maire français de Strasbourg, M. Kûss»

sont morts à peu de jours l'un de Tâutre, comme si les derniers magistrats de la France en Alsace et en Lorraine ne pouvaient supporter le poids du sort. Ce sont ces deux morts, ces deux "martyrs delà fatigue et du devoir désespéré, qui rattacheront les souvenirs lotharingo-alsaciens, comme disent les Allemands, à la tradition française. La Prusse aura beau donner aux provinces annexées les avantages matériels distribués par la rude main des hobereaux, des junclier, avantages dont M. de Bismarck et le féoda* lisme disposent, les Alsaciens et les Lorrains ne se souviendront, je Tespère, que des avantages moraux qu'ils ont perdus. Ils ne se sont jusqu'à présent souvenus que de ceux-là. « N'ayons qu'une pensée et qu'un seul cri , écrivait en décembre 1870 , un Alsacien, M. Schuré : De la poudre et des balles ! » Depuis, la prussification n'a rencontré que plus d'obstacles. M. de Bismarck aura beau faire réimprimer et distribuer par les campagnes les vieux chants populaires alsaciens qui célèbrent l'attachement de l'Alsace à l'Allemagne, 89 a fait oublier ces lieds. Les Prussiens ne se souviennent-ils pas que la Marseillaise est née à Strasbourg , à l'ombre du chef-d'œuvre gothique d'Erwin de Steinbach ?

Non, Strasbourg ne sera jamais le joyau de la covr ronne germanique. Strasbourg est à la France, ou plutôt la France est à Strasbourg. On le vit bien durant les batailles lorsque 17,000 volontaires alsaciens rejoignirent nos armées. On le vit bien naguère, aux

382 LA GOERRE NATIONALE.

funérailles de cette jeune ûlle écrasée par un wagon en allant portei^ des rafraîchissements aux prisonniers français arrivant de Kehl à Strasbourg. On le vit bien lors des funérailles de M. Kûss.

«Au cimetière, raconte M. A. Dumont^, un membre de l'Assemblée de Bordeaux , M. Teutch , rappela le patriotisme du mort ; quand il acheva son discours, un cri immense de « Vive la France! » s'échappa de toutes les poitrines. En rentrant en ville, la milice bourgeœse qui avait accompagné le cortège rencontra à la porte une sentinelle prussienne, et fut arrêtée par le « Qai vive? » habituel. L'officier, s'avançant, répondit à haute voix : a France! » La foule répéta ce mot sacré. »

Un jour, Strasbourgeoîs, un jour vous l'entendrez encore ce nom, ce grand nom d'un pays tombé qui se relèvera. Un jour la sentinelle prussienne dira à une foule accourue sous les murs de la ville : a Wer daf Qui vive, et qui étes-vous? » Et la foule répondra : € France ! » Ce jour-là, le drapeau tricolore ne sera pas loin , et les échos de la forêt entendront encore les chansons françaises.

Mais ne poussons point trop tôt ni follement les cris de revanche ! N'en appelons pas encore aux armes. Soyons libres, devenons forts par la vertu et le caractère. Refaisons des hommes pour avoir un peuple. Et ce jour-là, les ossements du vieux Kûss de Strasbourg

1. L'Alsace sotis le régime pruss.ên (Revue des Deux Mondes du V^ juin 1871).

et de Félix Maréchal, le ùiaire de Metz, tressailleront de joie dans leur tombe.

En attendant, les poètes germains célèbrent Strasbourg, fille de V Allemagne : a Strasbourg, ô Strasbourg , tu ne gémis plus dans les bras du brigand toeldie! » Le brigand, c'est la France. Le sauveur, c'est cette Allemagne qui venait, durant les nuits de bombardement , manger des gâteaux de myrtiles et boire de la bière, tout en regardant les bombes incendier la ville , brûler VHortus deliciarwm et s'abattre sur ce monument, merveille d'art gothique que ces goths n'épargnaient même pasi M. Berthold Auerbach, un lettré , était — quelle honte ! — de ce train de plaisir.

L'Alsace ne l'a pas oublié, ne l'oubliera pas, ne l'oubliera jamais I

Donc travaillons pour l'amour de cette France qu'on nous a prise, et pour l'honneur de celle qui nous reste.

Travail pacifique et profond, refais la France ! Honnêteté morale , réédifie la patrie ! Aimons la liberté et non plus la gloire. C'est le vrai moyen d'être glorieux.

Et c'est pour mettre en relief ces idées que j'ai écrit ce livre.

On n'y trouvera pas un tableau complet de la campagne, mais des choses précises et vraies, écrites au courant de l'émotion, et qui serviront dans quelques années au futur historien synthétique de cette guerre. Oui, nous avons voulu surtout être vrai, mais en

recherchant dans cette vérité, trop souvent cruelle, ce qui pouvait placer en lumière le devoir accompli et le viril courage. Après tout, je tiens à le redire bien haut, ces actes n'ont point manqué, et Thistolre de cette patriotique guerre montre qu'il y avait encore en France des gens dignes de rappeler la fierté du passé, de faire oublier l'amertume du présent et de préparer la revanche de l'avenir.

4 6 juillet 4874.

Vn an après la déclaration de gtierre faite par t empire.

Page 1