TRAITEMENT DES PRISONNIERS FRANÇAIS
On lit dans le Daily Telegraph (septembre 4870) :
<K J'écris dans l'intérêt de l'humanité plutôt qu'avec i^intentionou Fèspérance de vous donner des nouvelles. J'écris, non pour vous raconter ce que j'ai entendu, mais pour décrire ce que j'ai vu. J'écris à la requête de \ 0,000 pauvres Français qui, apprenant que j*étais Anglais, m'ont demandé par une députation de venir et de juger par moi-même, et de faire connaître au monde civilisé comment, eux, captifs, sont traités par les vainqueurs.
« Puisse mon récit vous donner quelque idée de la vérité !
« Vendredi dernier, l'armée de Mac-Mahon, au nombre de 80,000 hommes, se rendit prisonnière de guerre. Pou-
vez-vous croire que depuis ce temps (cinq jours pleins) tous les hommes de cette armée et les officiers qui n^avaient pas voulu signer rengagement de ne pas porter les armes contre la Prusse pendant la guerre ont été laissés à découvert dans un champ, sans tentes, sans couvertures d'aucune sorte et avec une nourriture à peine sufSsante pour les empêcher de mourir? J'appris hier la situation affreuse de ces malheureux, mais je ne voulus pas croire ce qui m'était dit.
« Je viens donc aujourd'hui de Florenville pour voir et juger par moi-môme. Dans un étroit espace, 80,000 hommes Sont entassés comme du bétail depuis qu'ils ont été faits prisonniers, le SI de ce mois. 20,000 d'entre eux ont déjà été dirigés sur TAllemagne, et aujourd'hui, pendant que j'étais présent, 40,000 hommes et environ 300 officiers furent mis en route par le chemin de fer qui doit les conduire en Prusse. Mais je les vis avant leur départ, et j'assistai à la scène la plus douloureuse qu'on puisse imaginer.
a Depuis qu'ils se sont rendus, ces infortunés n'ont pas reçu une once de viande, et ils n'ont eu pour vivre qu'un dur biscuit pour deux jours.
a Parmi les officiers prisonniers j'avais quelques connaissances et deux ou trois amis. Ils m'assurèrent, et leur air affamé confirmait leurs paroles, que littéralement, et non au figuré, ils mouraient de faim. L'un d'eux, gentleman de noble naissance, et d'un courage reconnu, me demanda si je ne pouvais lui procurer un peu de nourriture. Je courus à ma voiture ; j'en rapportai un pain, quelques tranches de viande froide, avec la moitié d'une volaille que j'avais prise à Florenville pour mon lunch. Mon ami, qui, quelques mois auparavant, n'aurait pas daigné dîner dans un restaurant de second ordre, dévora ce que je lui offrais, comme
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un loup afllamé, toutefois après avoir partagé avec san ordonnance.
« ie lui offris quelques billets de banque, mais il m'assura que lui et ses compagnons avaient assez d'argent pour parer aux éventualités. Les autorités prussiennes, cependant, ne leur permettent pas d'acheter ce dont ils ont besoin. Quant aux hommes, ils étaient, si faire se peut, dans un état plus pitoyable encore que les officiers. Ils avaient été laissés pendant quatre jours dans un champ, exposés à la pluie. Ils ne pouvaient changer de vêtements, ils étaient mouillés comme s'ils eussent été plongés dans Teau. Un grand nombre grelottaient de fièvre, d'autres souffraient de toutes sortes de maladies.
« Des centaines d'entre eux pouvaient à peine se tenir debout, tant ils étaient roidis par des rhumaHsmes; mais pas un médecin n'avait été appelé près d'eux. Les médecins français, retenus comme prisonniers, avaient été envoyés aux blessés de leur propre armée, et la plupart des malades étaient misérablement abandonnés.
«( C'était un lamentable spectacle.
« Si l'armée prussienne avait souffert du manque de provisions, ses prisonniers devaient naturellement supporter les mêmes privations. Mais il n'en est pas ainsi. L'armée prussienne est abondamment pourvue à Sedan. Les hommes, chaque jour, ont deux excellents repas de viande.
« Tout le pays a été mis à contribution par eux, et il est inutile de parler de Ténormité de ces contributions imposées aux villes et villages qui, s'ils ne peuvent payer, sont pillés par les soldats. Aujourd'hui, je vis quelques milliers de prisonniers français mis en route pour la Prusse. Les soldats ouvraient la marche, les officiers venaient ensuite. Il eût été d'une vulgaire courtoisie de laisser ces
prisonniers s'en aller en paix; mais non; ils étaient précédés par une musique militaire jouant des airs de triomphe.
a On les faisait marcher par sections comme à la parade, et môme quand les officiers restaient un instant en arrière, ils étaient battus à coups de crosse et poussés aux cris de : « — En avant I en avant 1 »
(( Affaiblis, malades, se tenant à peine, souffrant de fièvre, de dyssenterie, mouillés jusqu'aux os, perclus de rhumatismes, ces hommes, officiers et soldats, étaient poussés le long de la route, pendant dix milles, à un pas rapide.
<( J'ai longtemps servi dans l'armée anglaise; j'ai eu la mauvaise fortune d'être prisonnier des Sickes qui, certes, ne me traitèrent pas bien. J'ai été longtemps en Syrie, en Asie Mineure, et j'ai été témoin de ce qu'on peut traiter de brutalité en fait de traitement de prisonniers (sic).
« Eh bien, en prenant toute chose en considération, je le jure devant Dieu, je ne vis jamais rien de plus inhumain que le traitement de prisonniers français de Sedan. Si les hommes en lesquels j'ai le plus de confiance m'avaient raconté ce dont j'ai élé témoin, jamais je ne l'aurais cru. Aujourd'hui encore, après avoir eu devant les yeux des scènes d'une cruauté inouïe, exercée de sang-froid, je puis à peine me croire moi-même , et j'hésite à écrire ce dont j'ai été témoin,
« Mais j'affirme que mes paroles ne représentent que faiblement la réalité, et que, si la presse anglaise ne la fait connaître, des milliers de vies seront à ajouter à celles que coûte déjà cette horrible guerre.
« On me demandera pourquoi je n'ai pas informé quelques officiers supérieurs prussiens de ce dont j'ai été témoin aujourd'hui. Je répondrai que je l'ai fait, et qu'aux deux ou trois tentatives que j'ai faites, je fus poliment prié
de me mêler de mes propre» affaires ; one quatrième fois, je fus reçu par une volée d'imprécations contre la nation française et contre Tarmée française en particulier. ' <r Quant aux officiers, sur le traitement desquels j'appelle l'attention de F Angleterre, il y a une chose quMl ne faui pas oublier. Quand, le t de ce mois, le général de Wim^<fen, qui remplaçait le maréchal Mac-Mahon, blessé, se rendit avec l'armée prisonnier de guerre, tous les officiers qui consentirent à signer une déclaration, par laquelle ils s'engageaient sur parole à ne pas servir contre la Prusse, pendant la guerre, furent mis en liberté avec la faculté de vivre où ils voudraient.
« Une moitié à peu près accepta cette condition. Us passèrent par la Belgique pour rentrer en France; car les autorités prussiennes ne leur permettaient pas de passer à travers les lignes dans la direction du Sud ou de l'Ouest.
« Les officiers qui refusèrent de signer cette déclaration, dans l'espoir que la guerre n^était pas finie, et qu'ils pour* raient s'échapper de captivité ou être compris dans ua échange de prisonniers, ne furent pas les moins courageux de l'armée.
a C'est en faveur de ces hommes que j'écris.
« Que les sociétés anglaises envoient des délégués dans la vallée de la Meuse pour recueillir des renseignements sur les faits que je rapporte. Us verront que tout le pays occupé par les troupes prussiennes a été pillé, ravagé.
« Si les Prussiens, selon leur invariable habitude, font ^es réquisitions dans nos villages, et si les habitants ne peuvent payer la totalité de la contribution, le village est livré au pillage. J'admettrais le système des réquisitions s'il était limité aux besoins. Mais quand on voit des villages, dont le revenu annuel n'excède pas 2,000 livres sterling,
sommés de payer 4 ,000 livres en espèces, 600 cigares de première qualité, 48,000 de qualité moyenne et 600 de qualité inférieure, sans compter 60 boateilles de Champagne, 200 de bourgogne et 4,000 de bordeaux, on se demcmde ce que ferait la puissance prussienne si elle était Maîtresse en Europe,
En Alsace et en Lorraine, les Prussiens sont haïs, redoutés et regardés comme un fléau envoyé par Dieu pour le châtiment du peuple. Si jamais ces provinces sont annexées à la Prusse, Je suis certain que le peuple se soulèvera, comme firent les juifs en Egypte, et fera tout au monde pour se débarrasser de ses tyrans.