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L'ATTAQUE BRUSQUÉE ET LE BOMBARDEMENT

D’après ce que nous venons de voir, l'offensive contre la terre est parfois destinée à se heurter à des obstacles sérieux. Il convient donc de se demander tout d’abord dans quels cas et dans quelle mesure on peut en espérer le succès.

Aussitôt que les risques à courir par la flotte sont sensibles, la préoccupation principale de l'amiral doit être celle des forces navales ennemies. C’est une faute de compromettre ses bateaux avant d'avoir conquis la maîtrise de la mer, de vouloir cueillir les bénéfices de la supériorité maritime avant de se l'être assurée. L'exemple de Lissa en constitue la plus éclatante démonstration : quand Tegetthoff parut, l’un des cui-

rassés italiens, le Formidabile, était momentanément hors de combat à la suite de sa lutte contre les forts, et deux autres se trouvaient occupés à la tentative de débarquement.

Il faudrait faire aussi reproche aux Chiliens qui, en mai 1879, laissaient deux petits navires en bois garder le blocus d'Iquique sans leur assurer la protection de leurs corvettes cuirassées. Surpris par les Péruviens, les Chiliens perdirent un de leurs bloqueurs; et il fallut une imprudence de l’autre côté pour changer en désastre ce succès de leurs ennemis (l’Independencia se laissa entraîner sur des roches, où elle s’échoua).

Il ne suffit pas de posséder la maîtrise de la mer pour avoir le droit de risquer ses navires; il faut être certain de ne pouvoir la perdre. C'est ainsi que les Japonais ménagèrent avec raison leur matériel devant Port-Arthur par crainte d’une escadre russe de deuxième ligne, qui vint en cffet avec Rodjestvensky.

Supposons le moment venu d’opérer librement contre le rivage. Dans un grand nombre des guerres que nous étudions, la disproportion des flottes permettait des sacrifices. Les attaques, menées dès lors à fond, avaient chance de réussir à atteindre leur but immédiat, qui est de réduire assez le feu des batteries pour rendre la flotte assaillante maîtresse des eaux territoriales. Cela ne suffit pas toujours. À Kelung, à Tamsui, notre escadre triompha dans le duel d'artillerie, mais ne put mettre à terre assez de monde pour compléter son œuvre.

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En face de défenses organisées et munies d'un personnel courageux, une flotte décidée à l'effort nécessaire est-elle sûre du succès ? On a pu le croire à diverses époques. Les trois guerres les plus récentes ne nous ont pas offert l'exemple d'une telle action poussée à bout; nous n'avons donc pas la réponse indiscutable de l'expérience. En l'état actuel des choses, toutefois, on est peut-être autorisé à penser qu'une telle espérance ne saurait être raisonnablement laissée à la marine. Mais cela à la condition que la côte, pourvue d'une garnison suffisante, sera défendue par des batteries hautes convenablement placées. Celles-là seules se sont montrées à l'abri d'une destruction rapide. Leur présence, compliquée des réseaux de torpilles dont on dispose au voisinage d’un point d'appui sérieux, semble assurer l’inviolabilité pratique du front de mer sur une longueur limitée.

Trois opérations peuvent néanmoins être encore tentées contre le port ou les forces navales qu'il renferme : ce sont le bombardement, l’ « embouteillage » et le blocus.

Des bombardements, nous avons à citer dans la dernière guerre plusieurs cas. L'un à Vladivostok, le 6 mars 1904, fut sans effets. Il avait duré une heure. Environ deux cents obus avaient été tirés à dix mille mètres, obus à explosif d’origine anglaise, qui pour la plupart n’explosèrent pas. Les batteries russes ne firent pas de réponse. Port-Arthur fut bombardé à plusieurs reprises. Signalons en particulier l'attaque du 9 fé-

vrier 1904, au lendemain de la première surprise de torpilleurs, et les essais matériellement peu fructueux de tir indirect par-dessus le cap Liao-ti-chan, lesquels se poursuivirent surtout de mars à mai; enfin la participation de la flotte aux dernières canonnades contre la place assiégée et à bout de ressources.

Les résultats furent toujours maigres. Il faut dire que les distances étaient grandes. Le faible rendement des opérations de ce genre, mis en évidence par des raisonnements théoriques, est confirmé. Par contre, il semble que l'artillerie japonaise ait subi comme conséquence une usure préjudiciable. Soit en effet mauvaise fabrication, soit fatigue, les grosses pièces paraissent assez médiocres dans la suite. Le 10 août, sur seize canons de 305 en fil d'acier sept sont mis hors de service. Il en est de même à Tsoushima pour les trois grosses pièces du Xasouga, que leur seul tir met en avarie. Enfin on relève à Port-Arthur le cas d'un projectile de 280 qui arrive par le culot, ce qui laisse à supposer une vitesse de rotation insuffisante pour le maintenir sur sa trajectoire et, par suite, la destruction assez avancée des rayures dans le canon.

Si l'occasion s'était rencontrée, par la suite, de plus nombreux combats en haute mer, l'amiral Togo eût certainement regretté d’avoir imposé à ses pièces une fatigue inutile.

Ces enseignements concordent, sauf pour les distances adoptées, avec ceux des guerres précédentes. Ni aux ports, ni aux villes elles-mêmes, les bombardements

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n’ont en général causé de dommages sérieux ; pas plus à Porto-Rico où l’escadre américaine fit une vaine démonstration, qu'a Wei-ha-Wei que les bateaux japonais canonnèrent à 4000 mètres pendant huit jours. C’est à petite distance, en prenant les forts à revers et dans les angles morts, et grâce à une énorme supériorité de valeur morale et militaire, que les marins de Courbet détruisirent les défenses de la rivière Min; et ce n’est pas là un bombardement dans l’acception ordinaire. L'intérêt du bombardement réside presque tout dans l'effet moral. Il représente une contrainte psychologique. C'est pour cela que c’est contre les populations désorganisées et démoralisées que son emploi est le plus fréquent et le plus fructueux. Aussi devons-nous approuver l’amiral Bouët-Willaumez qui, en 1870, se refusa au dernier moment à donner l'ordre de bombarder le port allemand de Colberg. Il avait cependant préparé lui-même tous les détails de l'opération. C’est beaucoup par scrupule humanitaire qu’il hésita, et cela lui fait honneur. Sa modération n'en était pas moins sage : ruiner ou rançonner la ville n'eût servi qu’à grossir aux conditions de la paix la note des exigences prussiennes. On peut supposer que les Japonais ne se firent pas de longues illusions sur l'efficacité de leur tir direct ou indirect dirigé contre Port-Arthur. S'ils continuèrent, c'est sans doute comme adjuvant au blocus, pour entretenir et l'opinion publique et leurs équipages dans le sentiment d’une offensive continue, pour tenir l'escadre bloquée en alerte et renforcer le désir déjà trop

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prononcé chez ses chefs de rester à couvert dans la rade intérieure.

Il s'agissait avant tout de masquer les transports de troupes, en empêchant l'évasion de toute force navale capable de tenir la haute mer. C’est dans le même dessein que furent combinées les tentatives d’ « embouteillage » de Port-Arthur.

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