L'EMBOUTEILLAGE
On sait que la chose et l'expression, mises à la mode par l'exemple des Américains à Santiago, s'appliquent à la fermeture des rades pourvues d’une seule sortie assez étroite pour se trouver facilement obstruée. Il s’agit seulement d'y couler un bâtiment sacrifié, en un point du goulet tel que le passage soit désormais impossible. Le danger d’ « embouteillage » menace toutes les rades ainsi faites, qui représentent de vraies souricières : Bizerte rentre un peu dans cette catégorie. Quand on peut, en temps de paix, multiplier ou élargir les passes, 1l faut donc y songer. Lorsque c'est impossible, le fait a prouvé qu’une bonne défense terrestre et quelques canonnières de garde doivent faire échouer le plus souvent ces entreprises.
Les Japonais s’essayèrent à trois fois différentes. Dans la nuit du 24 février, cinq anciens bâtiments de commerce tentaient l'opération. Deux seulement arrivèrent à des points où l’on jugea devoir les couler,
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mais ils n'étaient pas encore dans la passe. Quatre autres ne furent pas plus heureux le 27 mars. Aussi le 3 mai en employa-t-on douze. Huit parvinrent au fond de la rade extérieure et se firent couler; mais aveuglés par les projecteurs, incertains de leur situation, troublés par le feu ennemi, ils manquèrent presque tous à atteindre les bons endroits, et la passe ne fut probablement qu'un peu rétrécie. À Santiago, l’unique essai des Américains, avec le Merrimac, n'avait pas été plus heureux. On prétend qu'à Port-Arthur, à la veille des hostilités, en février 1904, un bateau de commerce suspect avait tenté une manœuvre perfide au milieu même du chenal. S'arrêtant tout à coup, il venait de signaler qu'il coulait bas. Heureusement pour les autorités du port, elles avaient sous la main un remorqueur, qui eut le temps d'entraîner le cargo dans la rade intérieure, Il ne lui fut, paraît-il, trouvé aucune avarie. C'est un incident à méditer par tous nos commandants de port. Dans les moments de tension internationale, la défiance la plus extrême et la précaution la plus sévère rentrent dans les devoirs primordiaux de qui a la garde des instruments de la force nationale.
Nous venons de voir l’échec jusqu'ici constant des tentatives d'embouteillage. Encore furent-elles conduites par un personnel d’une audace et d'un dévouement à toute épreuve. IL y faut ces qualités, rares cependant. Les gens qui vont là, sur des bateaux destinés à se couler au milieu de l’ennemi et sous son feu, vont au sacrifice. Même les plus déterminés peuvent en
être troublés. D'autre part, il faudrait une connaissance minutieuse des lieux ; il faudrait s'orienter, prendre des relèvements, dans des conditions singulièrement difficiles, aveuglé par les projecteurs, sous la tourmente d'un tir enveloppant. On manque presque fatalement un but qui demande, pour être atteint, trop de précision, Ÿ arrivât-on d’ailleurs, qu’il serait souvent facile aux embouteillés de rétablir en quelques jours le passage.
Il ne faut pas compter beaucoup plus sur les brûlots et machines infernales essayées aussi devant Port- Arthur sans meilleur succès.