LE DUEL ENTRE LA TERRE ET LA MER : LA DÉFENSIVE
Il est un enseignement des guerres maritimes que nous devons relever, bien qu'il concerne la face terrestre du duel entre les deux éléments : c’est celui qui se rapporte à la défense des côtes. Nous ne ferons toutefois qu’une allusion rapide à ce qui n’est pas de la compétence propre des marins.
Il y a d’abord l’organisation destinée à faire face à un débarquement : surveillance, troupes et artillerie aisément mobiles, chemins de fer stratégiques le long des côtes, etc. Aucun de ces moyens ne pouvait être mis en œuvre par les Russes contre les Japonais, parce que les débarquements avaient lieu soit en pays neutre (la Corée), soit sur une ligne de côtes trop étendue pour être gardée en entier.
Le dernier demi-siècle n’est d’ailleurs pas illustré d'exemples absolument probants à cet égard, en ce sens que les côtes menacées et violées au cours des expéditions qui y figurent étaient pour la plupart demi-
désertes et dépourvues aussi bien de transports par voie terrestre que d'organisation militaire. En Mandchourie, les Japonais possédaient dans la population des auxiliaires et des espions ; à Cuba, les Américains durent à l’aide des insurgés de prendre pied sans coup férir à Nueva Salamanca, près de Santiago. Dans ces conditions, 1l est évident que la terre ne faisant pas de résistance, l'invasion ne trouvera pas d'obstacle à se créer un point d'appui et d’approvisionnement sur le rivage.
Notons pourtant trois tentatives sans succès. La première est celle qui, en 1856, s’en prit à l’île de Lissa et occasionna la bataille navale. Il faut remarquer qu’elle fut d’abord menée avec hésitation et mollesse, et qu'elle aurait sans doute fini par réussir si l’escadre de Tegetthoff n'était venue y mettre fin. C’était cependant en territoire civilisé, peuplé et défendu. Mais une ïle, offrant à l'attaque un grand développement de rivages, et réduite à ses propres ressources, toujours très limitées quand elle est petite, échappe difficilement à la conquête par mer.
Les deux autres échecs sont ceux que nos marins essuyèrent à Formose en 1884 : le 5 août devant Kelung, et le 8 octobre à Tamsui. L'erreur qui les rendait inévitables consistait à s'en prendre directement à des points fortifiés et munis de puissantes garnisons, et aussi à n'employer que des effectifs infimes, composés de matelots sans expérience de la guerre sur terre.
Venons maintenant aux défenses contre l’ennemi flottant. Il y a d’abord les batteries. Ne parlons pas pour
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le moment de leur destruction, mais seulement de leur action contre les bateaux. La guerre qui vient de finir a montré que des batteries bien placées et bien armées exerçaient une protection réelle sur une assez grande surface. Celles qui entouraient Port-Arthur permirent à Makaroff de se mouvoir librement dans une zone littorale où l'ennemi n'osa jamais l’approcher. Lors de la première apparition de l'escadre japonaise devant le port, le 9 février 1904, celle-ci déclara n'avoir reçu d'avaries que par le feu des forts, avaries pas très notables, il est vrai, mais suffisantes pour engager l’amiral Togo à ne pas se rapprocher à moins d'une dizaine de mille mètres de la côte. La même précaution fut prise lors du bombardement de Vladivostock par l’amiral Kamimoura.
Pour apprécier cette attitude à sa juste valeur, il faut ajouter que les Japonais avaient comme première consigne de ménager leurs bâtiments. En exposer quelques-uns à être mis définitivement hors de combat aurait été risquer de payer trop cher même la destruction d'une part importante de la flotte russe; car le Japon ne possédait aucune réserve à porter en ligne par la suite contre les escadres de renfort qui pourraient venir d'Europe. L'événement a donné raison à ce calcul. {l permet toutefois de conserver un doute dans l'esprit; les batteries n’ont pas eu à faire jusqu'au bout leurs preuves dans un engagement à fond contre les bateaux.
Les Américains n’ont pas osé forcer la passe de San-
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tiago de Cuba. Au cours de la guerre sino-japonaise, pendant le siège de Wei-ha-Wei, alors que l’escadre nipponne n'avait plus grand’chose à craindre en haute mer, l'amiral Ito n'affronta pas les forts à moins de 4000 mètres. Mais on était certain de prendre la place par terre, et l'escadre pouvait être considérée comme se bornant à monter la garde pour empêcher les bateaux chinois de s'échapper.
Il n'en reste pas moins qu’en de certaines circonstances, qui peuvent être fort nombreuses, des batteries bien armées sont, pour les cuirassés eux-mêmes, un adversaire assez redoutable pour qu'on ceroie devoir s’en tenir à distance. Cet avantage est lié à l'efficacité de l'artillerie contre la cuirasse et les ponts cuirassés, et en même temps à la valeur et à la complication des grosses unités flottantes qu’on est d’autant moins enclin à exposer dans un combat inégal qu'il est moins facile de les remplacer au cours d’une guerre.
Les batteries rendent aussi des services précieux contre les petites unités, d’abord par l'éclairage de leurs projecteurs, ensuite par l'effet de leur artillerie légère. A ce sujet, nous avons l'exemple des attaques de torpilleurs et de brûlots devant Port-Arthur, et celui des tentatives d'embouteillage de ce port. Alors que la crainte des torpilleurs engageait les bateaux russes de haut bord à rentrer pour la nuit dans la rade intérieure, la surveillance et la défense du goulet étaient laissées à des canonnières et aux forts. L'échec de ces tentatives montre que les moyens susdits furent suffisants,
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La défensive terrestre comporte encore les phares et sémaphores : les premiers utiles par leur extinction, les uns et les autres complétant, avec les postes accessoires, le service de surveillance des guetteurs. Ceux-ci utilisent les lignes télégraphiques aériennes, souterraines et sous-marines, et la télégraphie sans fil. Ces moyens d'informations, employés sur une petite étendue autour de Port-Arthur, ont permis de suivre d'un peu plus loin les mouvements de la flotte japonaise. Leur utilité s’est réduite à peu de chose. Lissa nous fournit au contraire une preuve de l’importance qu’ils peuvent prendre. Le premier soin de Persano, avant son attaque contre l’île de Lissa, avait été de couper le câble qui la relie à la petite île voisine de Lésina, et par là au continent. Seulement, si l’on avait bien, en interrompant ce câble à la plage même de Lésina, pris la précaution de mettre le poste télégraphique hors de service par un bouleversement rapide, on avait négligé de détruire les instruments. Ceux-ci, réinstallés au sommet d’une montagne, servirent à prévenir Tegetthoff, qui accourut à temps pour surprendre son adversaire au moment favorable.
Nous rentrons dans le domaine véritable de la marine avec les torpilles. Les batteries de torpilles automobiles installées à terre n'ont pas encore fait parler d'elles. Les torpilles fixes, permanentes ou mises en feu à volonté, n'ont guère à leur actif de succès récents. C'est à la guerre de Sécession que remontent leurs
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titres de gloire; ils y furent éclatants autant que nouveaux. Elles assurent, à moins d’un dragage ou d’un bombardement préalable, une garantie des passes étroites; elles ont surtout exercé une action morale. C’est la crainte, d’ailleurs vaine, d’une défense de ce genre, qui empêcha Tegettholff de se jeter à Ancône, le 27 juin, trois semaines avant Lissa, sur la flotte italienne, en pleine période d'organisation. Le commandant de l’aviso italien de grand'garde avait eu l'idée de se replier sur le port par plusieurs changements de route, pour faire croire à l'existence d’une ligne de torpilles.
Dans sa glorieuse descente de la rivière Min, Courbet eut affaire aux torpilles sous les hauteurs de Kimpai, qui commandent la passe du même nom à la sortie de la rivière. Il y avait là un fort qu'on ne put songer à aller détruire, parce que les points de débarquement avaient été garnis de torpilles dont on voyait les fils; et la Triomp hante en fit éclater trois ou quatre à coups de hotchkiss.
Le 13 juillet 1893, le commandant Borie, ayant reçu l'ordre de remonter à Bangkok, se présentait sur la barre du Mei-Nam. Il était prévenu que des torpilles étaient placées. Des officiers anglais, dont les Siamois avaient utilisé les conseils, s'étaient hâtés de porter cette nouvelle alarmante à la connaissance du commandant français, espérant l'intimider, Il n'en remonta pas moins, avec l’Znconstant et la Comète, Comme on approchait du bateau-feu, une torpille fit explosion sur l'avant de l’Inconstant, sans lui causer d’avarie.
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En ce qui concerne ces engins fixes, comme au sujet des forts, ce qui résulte des guerres récentes paraît être qu'une portion de côte bien défendue sera considérée comme inabordable de front à petite distance, toutes les fois qu’on saura son personnel instruit et solide. Entre les mains d’un personnel sans valeur militaire, aucune arme n'est redoutable et l’on n'hésitera pas à passer outre.
Restent enfin les torpilles flottantes ou de blocus. Elles ont fait leur apparition avec des effets foudroyants dans la dernière guerre. Nous ne savons pas encore de science certaine, — nous ne saurons peut-être jamais, — à quoi nous en tenir sur l'origine de l'engin qui détruisit, avec le Petropawlosk, l'amiral Makarof et les seules chances que la Russie ait eues de triompher sur mer. Pour certains critiques, ce fut une machine infernale introduite à bord par un espion; mais des torpilles flottaient dans les alentours, comme le Pobieda en fit l’expérience quelques instants plus tard. Les Japonais prétendirent avoir semé pendant la nuit des torpilles en chapelets sur le passage de l’escadre; et cela correspondrait bien à la double explosion signalée sur les deux flancs : il est alors singulier que l'accident ait eu lieu non à la sortie, mais à la rentrée. Pour d’autres enfin, la torpille était d’origine russe, s'était détachée de sa crapaudine et s’en allait à la dérive. Le malheur arrivé à l'Jénisséï et surtout au Boyarin pourrait venir à l'appui de cette explication. D'autre part, les effets exceptionnels de l'explosion ont fait parfois supposer
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qu'il fallait mettre en cause la déflagration spontanée des soutes à poudre; et en tout cas, corroborés par la nature des flammes et des fumées, ils font croire que ces soutes ont été mises en feu immédiatement par la secousse de la torpille. Le cuirassé japonais Hatsuse fut coulé lui aussi par une mine placée à dessein. Des mines, peut-être flottantes, coulèrent le cuirassé Yashima, le croiseur Takasago et trois bâtiments de la flottille japonaise. Le Bayan, endommagé par une mine le 27 juillet 1904, ne put prendre part à la sortie du 10 août. Celle-ci n'eut peut-être lieu de jour que par la seule crainte du danger sous-marin, et elle fut certainement ralentie d'une bonne heure dans ses débuts par le soin de draguer le passage. Une première atteinte reçue par le Sébastopol le 23 juin put retarder l’évasion de la flotte russe. Enfin le même cuirassé en reçut une seconde le 20 septembre.
On voit combien l’arme en question, incertaine et dangereuse, 1l est vrai, pour ceux qui la manient, est formidable aujourd'hui. C’est la une des révélations de la guerre russo-japonaise. Il faudrait nous y arrêter un instant, mais nous retrouverons la question un peu plus loin. Contentons-nous de l'indiquer ici et de noter la protection nouvelle apportée dorénavant, de ce chef, aux approches des grands ports militaires.
Nous avons passé en revue les principaux éléments de la défensive terrestre. Transportons-nous de l’autre côté du champ de bataille, et venons aux moyens dont l’armée navale dispose contre le rivage.