‹ La guerre navale moderneChapitre 22 sur 39 · LES MANŒUVRES DU CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

LES MANŒUVRES DU CHAMP DE BATAILLE

Ce n'est pas tout d’avoir le meilleur matériel, les unités navales et les armes les plus efficaces : il faut encore en faire l'emploi convenable. Le premier enseignement des guerres de tous les temps, c'est que les instruments de combat procurent généralement la victoire à ceux qui s'en servent le plus activement. Cela tient d'abord à ce qu'ils savent mieux s’en servir et sont micux préparés : la vie manœuvrière, la tactique active sont la manifestation habituelle d’un état moral et d'un entraînement technique qui, par eux-mêmes, donnent à ceux qui les possèdent une redoutable assurance. Il est juste d'ajouter qu’à côté de ces avantages moraux, l'activité en procure de matériels qui enlèvent ou cèdent aux premiers, suivant les cas, la part prépondérante dans le succès.

see

À Lissa, la flotte italienne, après comme avant la rencontre et malgré ses pertes, peut être considérée comme matériellement plus forte que celle de Tegetthoff. C'est l'initiative, la détermination, la netteté d'offensive de ce dernier qui seules lui assurent le triomphe réel. Si Persano, supérieur par le nombre, avait su imposer au combat sa direction, il aurait dû éviter le rapprochement des escadres. Le Huascar, dans la guerre du Pacifique, a pour lui l’audace du perpétuel mouvement que lui imprime l’héroïque amiral Grau. Avec cela il balance la supériorité du nombre et des ressources : c’est lui qui dirige la lutte. Nous allons voir reparaître, à propos des Japonais, cet ascendant de l’offensive, mais avec ses conséquences pratiques complètes.

Tenons-nous sur le terrain tactique. La tactique des Japonais s'essaye au Yalou, se retrouve à Port-Arthur, se confirme à Tsoushima. Elle a pour caractéristique la mobilité et pour moyen le fractionnement en groupes assez séparés pour avoir une demi-indépendance sinon d'initiative, du moins de mouvement (au Yalou comme à Tsoushima trois groupes, autant que possible homogènes, prennent part à la batailie).

Le fractionnement est utile à la mobilité : une longue ligne évolue lentement et lourdement. Être mobile, c'est dérouter le réglage du tir ennemi, et profiter plus aisément des occasions de prendre une position relative avantageuse. Ces positions relatives peuvent dépendre du vent, du soleil, de la mer ou des épisodes de la bataille, et mener alors à des concentrations partielles

EU res

contre une fraction des forces ennemies. À Tsoushima, on a maintenu le soleil dans les yeux de l'adversaire; à Port-Arthur, on s’est peut-être groupé pour accabler le Cesarewitch. Être mobile, c'est garder aisément la distance de combat qu'on préfère; on en a tiré parti à toute occasion. Enfin, en l'absence de hasards inopinés ou de manœuvres de l'ennemi, on recueille toujours un bénéfice certain de la mobilité en prévoyant, pour ces cas où l'ennemi se laisse faire, une concentration contre une de ses ailes comme au Yalou, un enveloppement tactique ultérieur comme là et à Tsoushima. Mais un adversaire manœuvrier, sous cette menace, évoluerait de façon à se maintenir en ligne perpendiculaire à l’axe de concentration des feux de l'attaque, refuserait l'aile menacée, au besoin en battant en arrière. Cette tactique mène à une sorte de combat circulaire, que l'assaillant peut seulement faire durer s'il est le plus rapidet.

On considère généralement comme nécessaire, en face d’ennemis moins inégaux que n'étaient les Russes pour les Japonais, une offensive plus brutale, ou du moins plus poussée, dans laquelle le souci de combattre à plus petite distance, pour obtenir des effets plus écrasants, mène à courir sur l'adversaire, soit au début, soit après la première passe. Nous n'avons jamais vu les Japonais recourir à cette forme de combat. Leur supériorité

1 En tout cas, en faisant des mouvements symétriques de ceux de l'attaque, on peut toujours l'obliger, si elle persiste dans ses vues d'enveloppement, à se rapprocher à petite distance, ce que les Japonais tenaient beaucoup à éviter. Ils eussent pu être ainsi fort génés.

HS —

considérable leur a permis d'obtenir les résultats avec moins de risque. En se rapprochant, on égalise davantage les chances entre les bons tireurs et les mauvais. Or l'infériorité des Russes à ce point de vue était notable, surtout à Tsoushima, et ne pouvait faire de doute. En se rapprochant, on entre dans la zone d'action des torpilles et de l'éperon, ce qui expose aux surprises et menaces l’hégémonie du canon, précieuse à ceux qui se sentent mieux armés en canons et plus habiles à : :

s'en servir.

Pourtant l'erreur d'un pareil raisonnement parut au 10 août 1904, où, pour vouloir être trop prudents, on faillit laisser échapper l’escadre de Port-Arthur. Le succès de cette dernière, sa victoire même, ne tinrent peut-être qu'à la décision énergique d'un moment. A Tsoushima aussi, et plus encore, il fallait vaincre à tout prix, et les demi-mesures, le combat ménager mais indécis, pouvaient créer pour l'avenir les plus grands dangers. Pourquoi Togo parut-il tenir, là aussi, à éviter le passage à contre-bords? Un récit de M. Bertin nous indique un motif qui put attacher les Japonais à la méthode du combat de flanc et à grande distance. Leurs bateaux, construits d’après les principes de l’éminent ingénieur français, étaient munis d’un compartimentage en tranche cellulaire pour la protection de la stabilité. A la veille du Yalou, M. Bertin fut appelé à faire aux officiers de la marine mikadonale des conférences, fort ardemment suivies, sur les avantages de cette protection. Ces avantages sont à leur maximum dans le

ns

combat de flanc, à une distance supérieure à trois mille mètres. La tactique du rapprochement et du croisement les annule ou les diminue de façon notable. Il est permis de voir là l’origine des dispositions prises en toute circonstance par Ito et par Togo en face d’adversaires dépourvus de tranche cellulaire, et qui par conséquent n'auraient rien eu à perdre au même rapprochement.

Pour réaliser les plans et tenter les effets dont nous venons de parler, on utilise, avec le fractionnement, la vitesse. L'emploi tactique de la vitesse suppose un avantage marqué sur ce point, trois ou quatre nœuds par exemple. Les Japonais le possédaient théoriquement. Ils ont donc profité à cet égard, comme à celui de la vie manœuvrière, d’une disproportion manifeste. Il y a là un motif de ne point étendre trop légèrement à deux flottes occidentales les conclusions justifiées par le conflit récent. Bien que l’usage fait par les Japonais de leurs divisions du corps de bataille semble le plus profitable de tous, le rendement n’en serait peut-être pas le même si les deux adversaires l’adoptaient également, tout au moins n’en faudrait-il pas attendre un succès si facile. C'est une tactique en partie nouvelle, qui demande à être étudiée dans ses détails et appliquée avec prudence.

Elle a pour but dernier, avec l’'enveloppement, la concentration des feux sur l'ennemi et l’éparpillement des objectifs offerts à son tir. Dans cette situation particulière, les bâtiments de l’adversaire, surtout s'ils sont rapprochés, peuvent être en enfilade et se masquer :

fi ru

c'est là ce qui établit entre les deux partis une différence dans l'utilisation de l'artillerie. Mais l’enveloppé se sert souvent mieux de tous ses canons des deux bords, et, s'il est encore en état d'attaquer, il est bien placé pour faire subir à l’une des moitiés du cercle ennemi les inconvénients du combat en retraite. Ceux-ci ont été illustrés par la fin du Rurik. L'amiral Jessen avait eu le tort de laisser en queue de ligne le plus faible de ses bâtiments. Il faudrait, quand on est poursuivi, y placer un des plus forts, et pouvoir s'arranger pour le relayer de temps à autre. Mais malgré tout , il peut y avoir avarie dans le système de propulsion ou de direction, aux chaudières ou au gouvernail, ou simplement infériorité de vitesse. Alors le navire en question tombe dans la ligne des poursuivants, et 1l faut ou le laisser seul en proie à leurs coups, ou compromettre tous les autres pour essayer de le sauver.

Page 1