LA CONCENTRATION
Quand on est renseigné sur la situation et les mouvements de l'ennemi, l’on n'a plus qu'à agir. Le premier point est de réunir ses propres forces, ou du moins de les disposer. On aborde le problème de la concentration. La guerre russo-japonaise vient d'illustrer d'exemples éclatants la théorie de la concentra-
tion. Les Russes, possesseurs d’une flotte notablement supérieure en tonnage et en bouches à feu, se sont arrangés de façon à se présenter partout en état d'infériorité numérique. Ils ont réédité à leur préjudice, par l'effet de leurs lenteurs, l’histoire des Horace et des Curiace. Que les voit-on faire, en effet ? D'abord, ils ne se décident que peu à peu, et comme à regret, à envoyer en Extrême-Orient leurs unités prêtes. C'est que, tout en rendant la guerre inévitable, ils ne la veulent pas. Au dernier momeñt, ils ont une division en route, qui s’achemine lentement. Elle se laisse dépasser par les deux croiseurs Misshin et Kasuga, achetés en Italie par le Japon; puis, surprise par le coup de foudre des premiers événements, elle désespère d'atteindre un des ports menacés et rentre en Europe. Elle aurait été mieux inspirée, la suite l'a prouvé, de poursuivre son voyage. En choisissant un des moments où Togo se trouvait manifestement retenu devant Port-Arthur, elle fût arrivée à Vladivostok sans combat désavantageux. Sa jonction avec la division Jessen eût rappelé une part importante de la flotte nipponne, et rendu confiance et liberté à l’escadre bloquée dans Port-Arthur.
Une autre faute de concentration consista à maintenir le Varyag presque isolé à Chemulpo. Le Xorietz y suffisait. On en a voulu voir une dernière dans le fait de laisser à Vladivostok une division. Mais la concentration initiale n’est pas toujours un devoir. IL était naturel de diviser l’attention de l'ennemi et de contri-
buer à la vie défensive des deux ports. Ce qu'il faut blâmer au contraire, c'est peut-être le souci d'accumuler à Port-Arthur, plus menacé, moins bien défendu, moins bien outillé que Vladivostok, la plus grande partie des forces navales. Jessen avec sa division à Port-Arthur, Stark à Vladivostock avec son escadre, eussent mieux fait l'affaire.
Qui sait même si une autre façon de prendre les choses n’était pas la plus prudente? Si, à la première tension menaçante, la flotte russe s'était concentrée tout entière en Europe, elle eût été à même de partir ensemble, au prix, il est vrai, de difficultés matérielles et diplomatiques qui pouvaient faire hésiter, mais qui n'étaient point insurmontables, Rodjestvensky l’a prouvé.
Plus tard enfin, quand ce dernier se mit en route, on put se demander, Port-Arthur étant sacrifié d'avance, s’il n’eût pas été plus habile en attendant encore, afin de s’augmenter des navires en achèvement, dont un cuirassé neuf de premier rang. On lui a même donné, au lendemain de Tsoushima, le conseil rétrospectif de musarder dans les îles de la Sonde jusqu’à la fin de l'été, pour revenir en arrière accueillir les derniers retardataires.
Ce fut au moins la politique employée à l'égard de Nebogatof. Il eût mieux valu l’accentuer davantage, et faire la concentration moins en avant. Les deux escadres russes, entrées successivement dans la région où elles pouvaient se voir attaquées et qui commençait à Sin-
gapour, s’exposaient à être détruites l’une après l’autre. Elles s’unissaient en outre trop tard pour bénéficier longtemps d'un entraînement commun.
Mais Togo s’en tenait à une pratique apparentée, elle aussi, à la concentration : il demeurait près de ses bases, soulignant et accentuant la différence de disposition qui faisait sa solidité et la fragilité de l’adversaire. On peut se demander si, à ce moment, Rodjestvensky n'eût pas dû opérer une dislocation, attirer dans le sud, sur Nebogatof tâtant par feinte le détroit de Corée, l’escadre entière de Togo, pendant que luimême, avec son corps principal, eût forcé le détroit de Tsougarou. La concentration n’est pas une panacée. Les conditions géographiques, le besoin de passer sans combat, la faiblesse réelle d’un appoint formé de vieux bateaux, autorisaient certes la séparation.
Rappelons à propos des concentrations que les Allemands en 1870 cherchèrent, dans une intention uniquement défensive, à rassembler tous leurs bateaux dans la mer du Nord. Quant à nous, nous vimes, en juillet, l'amiral Fourichon retenu à Oran par le ministère de la guerre avec l'escadre de la Méditerranée, par crainte de tentatives contre les transports rapatriant les troupes d'Algérie. Cela marque une condition qui peut être imposée à notre flotte au début d’une guerre continentale.
Le fait décisif de la guerre du Pacifique est l’agression du Huascar et de l’Independencia contre les deux petits bateaux chiliens laissés sans défense devant
Iquique. Si l’un des commandants péruviens n’eût perdu son navire sur les récifs, l'opération eût été pour son parti un succès dû à une faute de concentration de l'adversaire. Nous verrons que la nouvelle du départ de Cervera en fit commettre une aussi grave aux Américains.