LES POINTS D’APPUI
L'erreur initiale des Russes semble résulter de cette opinion erronée, bien que courante, qu'une flotte sert à défendre un territoire. La leur paraît distribuée et immobilisée pour la garde des points d'appui. En réalité, ce sont les points d'appui qui sont faits pour la flotte, et celle-ci, destinée à la lutte en haute mer, en doit recevoir des services, non les leur rendre. On s'y est trompé. De là sans doute l'insuffisante préparation des ports russes à leur vrai rôle.
L'histoire de Port-Arthur nous enseigne qu'il est dangereux d’accumuler des bateaux dans une base incapable de les réparer. La durée des réparations aurait paralysé l'offensive russe, en admettant qu’elle eût dû se produire. L'histoire de Santiago de Cuba nous apprend de même qu'un point d'appui incapable de réapprovisionner une escadre n'est pour elle qu'un piège où elle se laisse attirer pour y trouver un abri et dont elle ne peut sortir.
Ces abris exercent sur les amiraux timorés une
redoutable fascination. Plus d’une fois les Russes auraient pu se lancer au large et risquer le combat : ils restaient collés à Port-Arthur. Les bombardements japonais, les attaques de torpilleurs et les tentatives d’embouteillage, si peu efficaces matériellement, eurent pour effet de renforcer cet instinct, avec le besoin de s’abriter et l’idée de défendre le port.
Un point d'appui est un point d'où l’on sort, d’où l'on prend son élan; c’est un tremplin pour bondir à la conquête de la mer. Sinon, ce n'est qu'un embarras, qu'un souci, qu'un lien qui finit par devenir une chaîne. A vouloir le couvrir ou s’y cacher, on se compromet également.
Il faut tout de même que pendant ce moment d’attente où l’on s’y refait, il soit inviolable. Il faut surtout qu’à l'heure de repartir, 1l ouvre une porte assez large pour échapper sans risque. Malgré les échecs de l’embouteillage, il convient de s’en prémunir par l’élargissement et la multiplication des passes. Contre le blocus, on doit souhaiter aussi un groupement de points d'appui accessoires ou principaux, mais voisins. Une base navale véritable est en effet une ligne; ligne défendue où une escadre peut, sous la protection de la terre, sauter d'échelon en échelon, en dépit de l’ennemi. Il les faut donc assez rapprochés. Mais la ligne doit être assez longue pour donner une valeur suffisante aux dispersions de forces qui en utilisent les deux extrémités. Si la force ennemie est obligée de se scinder pour les surveiller à la fois, on peut tenter un jeu straté-
gique qui trompe sa surveillance pour accabler une de ses ailes. Ou bien elle reste concentrée, mais incapable d'empêcher une évasion.
Les Russes avaient bien trois bases. Deux d’entre elles, coupées par l'ennemi et trop séparées, ne pouvaient communiquer. La troisième, Dalny, trop faible, ne leur a guère servi qu’à étendre un peu leur surveillance sur les mouvements japonais.
Les Japonais, admirablement pourvus de bases navales sur leur territoire, en ont utilisé d’autres improvisées sur les côtes neutres ou ennemies. Cela rentre dans la catégorie des bases volantes. A Masampo, à Chinampo, aux îles Elliott, ils accumulaient les bateaux de convoi, chalands et installations rapides à terre. Une base auxiliaire sera souvent nécessaire, quand on n'aura pas de point d'appui déjà installé à proximité, pour tenir un blocus prolongé. Car on éprouvera le besoin, à la suite de combats devant la place, de faire de temps à autre des réparations urgentes. Les îles Elliott ont joué ce rôle vis-à-vis de Port-Arthur. Elles ont permis à l’escadre lourde de s’abriter, de se reposer et de s’entretenir en bon état.
On n'aura pas toujours la facilité de prendre possession, en territoire étranger, d'un port ou d'une bonne rade pour cet usage. On envisage parfois la mise en œuvre de ce qu’on appelle une base flottante, qui rendrait à peu près les mêmes services. Ce serait un convoi pouvant comprendre des docks flottants, matières premières pour réparations, canons de rechange,
charbonniers, chalands, approvisionnements de munitions et de vivres, navires-hôpitaux et navires-ateliers, etc. La seule énumération montre, qu'aussi complète une telle masse ne saurait se hasarder en mer sans être assurée de rester à l'abri d’une attaque. Son emploi ne convient qu’à ceux qui sont maîtres de la mer ou laissés libres dans la région à traverser.
La vitesse d’une telle base flottante complète ne saurait lui permettre d'accompagner normalement une escadre. Tout ce qu’elle peut tenter, c'est d'aller s'’installer dans des rades ouvertes, en se déplaçant selon les circonstances. Cela serait déjà d'une grande utilité. Le long d'une côte défendue comme aurait pu être celle de la péninsule de Liao-toung, les entours de Vladivostok ou l'embouchure de l’Amour, une base flottante de ce genre eût pu donner au point d'appui voisin un étalement précieux; suivant Rodjestvensky sur les côtes de l’Indo-Chine, elle eût remonté son point de départ véritable jusqu’au seuil des mers dangereuses. + La chose est un peu nouvelle : on pouvait hésiter devant une si grosse innovation. D'ailleurs, ne suffisaitil pas de moins encore? Une flotte obligée d'accomplir sans escales nationales un périple pareil a besoin de se faire suivre de charbonniers et d’un certain nombre de transports auxiliaires, capables de soutenir sa vitesse économique de huit à dix nœuds. Pourrait-on faire figurer parmi eux des bâtiments installés spécialement pour rendre aux navires de guerre les services les plus indispensables? C’est la question que posent les récents
événements. L'essentiel est, somme toute, de pouvoir en mer, par temps maniable, faire passer charbon, vivres et munitions, ou en rade, gratter sommairement les carènes, et, au moyen de soufflages plus ou moins préparés, poser des pièces provisoires sur les coques, aux endroits éventrés. À notre époque où la dissémination des puissances sur les deux mondes agrandit le champ des guerres navales, toutes les marines feront bien d'étudier ce problème. Personne n’eût empêché Rodjestvensky de s'installer ainsi quelques jours en un point de la côte de Corée ou de Mandchourie. Notons, à titre documentaire, que les diverses fractions de son escadre furent accompagnées par deux hôpitaux, deux ateliers, deux citernes et quinze transports pour le charbon, les vivres, les munitions, etc. On renvoya à Saigon cinquante-huit vapeurs charbonniers, et l’on ne dut pas faire expédier moins de trois cent mille tonnes de combustible.
L'importance et le rôle du point d'appui fixent ceux du blocus, qui en détermine la paralysie. Plus devient foudroyante l’action décisive en haute mer qui donne l'empire momentané des routes maritimes, plus la durée des guerres est envahie par les blocus. L’adversaire le plus fort bloquera l’autre s'il le peut, tout le temps qui précédera et tout le temps qui suivra la bataille, C’est la seule manière de faire de ses forces navales l'emploi
qui leur convient avant tout autre, de les opposer toujours aux forces navales ennemies. L'égalité, surtout au début des opérations, combinée avec l'urgence d’expéditions particulières, peut seulement retarder ou couper cette période des blocus. Nous voyons les Japonais, après le blocus de Port-Arthur, songer à celui de Vladivostok. En 1895, ils ont bloqué Wei-ha-Weiï; les Américains Santiago en 1898, nous les côtes allemandes en 1870, etc.
Les blocus actuels, avons-nous dit, laissent plus facilement que jadis passer des unités rapides. Fussent-ils même moins stricts, la grande probabilité de rencontrer une flotte supérieure limiterait toujours le pouvoir effectif des évadés. La certitude de l'infériorité navale amènera souvent le plus faible à ne pas tenter l'usage de sa marine. C'est là une sorte de blocus moral. Dans des mers limitées, si les combinaisons stratégiques possibles sont médiocres et rares, cette considération pourra peser d’un grand poids. On peut rapprocher de l'effet en question l’inaction de la marine allemande en 1870. L'Augusta, seule sortie, captura trois bateaux de commerce et fut s'enfermer à Vigo.
Nous venons de signaler un moyen, le blocus, de paralyser l'essor des flottes vers la haute mer. Les bombardements en sont un autre. Ils poussent gouvernements et amiraux vers l'erreur commune, qui conduit à subordonner les mouvements des escadres à un rôle défensif, plus dangereux qu’utile. En 1898, la simple menace d'insultes contre les côtes suffit à faire diviser
la flotte américaine en deux tronçons; cela faillit la faire morceler en petits paquets. Les bombardements de Port-Arthur contribuèrent à y fixer les bateaux russes.
Or immobiliser une armée navale, c’est la tuer à moitié. Sa valeur stratégique et psychologique réside presque toute dans son activité. Elle représente une menace parce qu'elle représente un imprévu. C'est cette part redoutable de hasards et de possibilités obscures qui fait l'importance de ce qu’on appelle la « flotte en vie ». Tant qu’il reste une force navale qui n'est ni détruite, ni enfermée sous bonne garde, l’ennemi oriente toutes ses opérations d'après cette arrière-pensée. Fûtelle minime, cette fraction indépendante pèse d’un poids énorme sur la conduite de la guerre. C’est la liberté relative des Russes devant Port-Arthur qui empêche leurs adversaires de débarquer à Inkéou. La présence lointaine et la venue problématique d'une escadre de renfort interdit à Togo de se risquer trop près des Russes le 10 août. Les deux cuirassés chinois échappés du Yalou obligent à prendre ou tout au moins à bloquer Wei-ha-Wei. Il eût bien mieux valu les emprisonner plus tôt à Port-Arthur. Aussitôt Cervera parti des Canaries, un affolement s'empare des populations américaines et leur fait réclamer, chacune pour sa défensive directe, une fraction des forces navales. S'il avait su rester mobile et insaisissable, au lieu de se laisser enfermer à Santiago, jamais on n’eût osé lancer en mer les troupes de débarquement du général Shafter. Et il
eût peut-être obtenu le même résultat rien qu'en restant aux Canaries, toujours menaçant. C’est la stratégie qu'on pouvait aussi bien recommander à Rodjestvensky, malgré toute la difficulté d'assurer son ravitaillement indéfini. Qu'il laissât passer l'été sans tenter le passage de vive force; que, tournant dans un grand rayon autour du but, il se promenât savamment des îles de la Sonde en Cochinchine, en Chine, sur la côte de Formose, où il pouvait feindre une attaque de la terre; qu'il disparût alors dans les profondeurs du Pacifique : et les Japonais anxieux eussent perdu dans l'attente la campagne de l'été 1905 sans oser ni s'enfoncer au nord vers Kharbine, ni investir Vladivostok. C'était le cas de spéculer à la fois sur le pouvoir de la « flotte en vie » et sur la prudence japonaise. Malheureusement, Rodjestvensky et Cervera, dans une certaine mesure aussi, obéissaient à un vertige redoutable : la fascination des points d’abri, qui attire et enchaîne les flottes. La hantise du refuge, de Vladivostok, fit brusquer dangereusement la tentative des Russes, les fit combattre en ordre de marche, et contraindre peut-être tout le temps du combat leur attitude tactique pour conserver la progression vers leur objectif. C'était fuir et combattre à la fois.
Ils avaient donc bien hâte de perdre le bénéfice de leur liberté! Mieux inspiré, l'amiral péruvien, l'illustre Grau, ne cessa d'échapper aux prises des Chiliens. Inférieur en force, malgré l’aide de la corvette Union, il s'opposait par sa seule existence active à tout progrès solide
de la campagne sur terre. Les Chiliens durent lever le blocus d'Iquique, et attendre pour poursuivre leurs triomphes d’avoir enfin saisi le Huascar.