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LA VITESSE

Le mouvement, utile au plus fort pour se rassembler, Joindre son ennemi, conquérir la mer, est indispensable au plus faible pour balancer la puissance adverse par des concentrations et jouer de la « flotte en vie ». Il repose sur le rayon d'action et la vitesse. Ces deux éléments s’enchaïînent, on le sait, dans une mutuelle dépendance. Commençons par la vitesse. Si on la considère en elle-même, indépendamment de ses répercussions, son intérêt stratégique n’est pas douteux. Il n’est guère corroboré dans les faits récents que par l'avance prise sur la division Wirenius par le Nisshin et le Kasuga en février 1904. Joignons-y pourtant la poursuite du Novik (argument à deux tranchants, puisqu'il était théoriquement le plus rapide et fut rattrapé). Notons par contre que l'emploi des grandes vitesses, diminuant le rayon d'action correspondant, puisqu'il fait brûler plus de charbon pour le même parcours, oblige à de plus courtes randonnées et à de plus fréquents ravitaillements.

Mais le sujet à méditer n’est point tant l’emploi de ces vitesses extrêmes que leur prévision. Un bateau de ligne doit-il être fait pour pouvoir aller très vite? Là

commence l'incertitude. Laissons de côté le point de vue tactique, d'où nous avons conclu déjà dans un autre chapitre que les pertes en puissance offensive surpassent au total l'influence du gain en facultés de mouvement. En ce qui concerne la seule stratégie, un bateau fait pour plus de vitesse consomme davantage à l'allure économique ; d’autre part, les poids de charbon emportés sont réduits, concuremment au poids d’artillerie, à moins de ne vouloir que des sortes de paquebots. Il y a donc, en général, perte de rayon d'action. Dans les grandes traversées {Rodjestvensky, Cervera), on est désavantagé. La faculté vitesse, si elle fait gagner du temps dans l'exécution, conduit à un moindre nombre de combinaisons stratégiques.

N'empêche qu'une campagne comme celle du Huascar ne se comprend guère sans une vitesse sensiblement équivalente à celle de l'ennemi. Il faut donc une mesure dans la restriction, apportée par les plans, aux vitesses des unités qu'on veut opposer à un ennemi donné. Cette mesure ressort de la comparaison avec cet ennemi : car on doit éviter autant que possible de laisser à son corps de bataille cette supériorité de trois à quatre nœuds, nécessaire pour pouvoir compter sur une avance assurée. Hors de là, nous croyons utile de retrancher à la vitesse, pour la reporter sur la force et le rayon d'action, la proportion maxima du déplacement.

Une semblable conclusion, étayée sur des preuves historiques négatives, sur l'absence de triomphes dus à

la vitesse, pourra sembler légère. On nous objectera qu'une vitesse supérieure est surtout avantageuse au plus faible, et que dans la dernière guerre le plus faible était aussi le plus lent. Il n’a donc pu avoir recours à cette sauvegarde. Mais d'abord c’est ce qui arrivera presque toujours. Les marines moins bien pourvues de crédits, réduites à de plus petits déplacements ou alourdies d'unités vieillies, seront inférieures à la fois en force et en vitesse. Si Makaroff, ajoutera-t-on, avait été sûr, une fois hors de Port- Arthur, de n'être plus rattrapé avant Vladivostok, il eût pu effectuer ce changement de base, certes profitable pour les Russes. Nous répondrons premièrement que les conditions géographiques rendaient, pour cette évasion, insuffisante une supériorité de quelques nœuds. Les Japonais coupaient la route et détenaient les lignes intérieures. Toujours, en outre, les mers resserrées, les côtes mieux connues par l’un que par l’autre, les menaces de torpilleurs, obligeant à la fois à des détours et à des routes certaines pour partie, compromettent la fuite. Nulle condition géographique ne nuit à la force; les précédentes au contraire et peut-être aussi d’autres annulent le bénéfice de la vitesse. Deuxièmement, répondrons-nous encore, on n’est jamais sûr de n'être pas rattrapé, surtout pour toutes les unités d’une force navale. La moindre avarie jette en pâture à l'ennemi quelque retardataire, et 1l eût fallu combattre, en passant, tantôt les flottilles de torpilleurs, tantôt la division Kamimoura : d’où chances d’avaries pour quelques-uns. Enfin, nous évoquerons

un troisième argument que voici. Pour que l'escadre Makaroff, douée de la puissance offensive vraiment redoutable qu'elle présentait, fût par-dessus le marché en possession d'un avantage de vitesse qu’elle n'avait pas, il eût fallu d’abord qu'elle fût homogène, ensuite qu'elle correspondiît à un autre programme de constructions navales, plus coûteux. Et alors, avec le même supplément de dépense, on lui eût assuré bien mieux qu'une évasion : la force de s'ouvrir un passage, de refouler et peut-être d'anéantir la flotte de Togo. Une évasion était un succès sans lendemain. Certes, les navires eussent été plus en süreté, bloqués dans Vladivostok que dans Port-Arthur. Et hors de là, où pouvaient-ils aller? Rentrer peut-être en Europe. Mais rien de tout cela n’était le rôle qu'on leur avait assigné. Il etait autrement facile, si on l'avait voulu, avant les hostilités, de faire sans danger cette concentration à Vladivostok ou à Cronstadt. On avait donné à la flotte au contraire une mission défensive; on entendait lui faire couvrir Port-Arthur : ce n'est pas la vraie fonction d'une flotte; mais, si c'est la fonction qu'on lui impose, tout au moins pour la remplir, la vitesse ne vaut-elle pas la force.

Et je n’ai pas encore tout dit contre la vitesse, tant que je n'ai pas rappelé une fois de plus son insécurité. On se souvient des cheminées percées du Cesarewitch, réduit à six nœuds. La vitesse est d'autant plus difficile à protéger par un cuirassement, offre aussi d'autant plus de prise aux coups qu’elle est prévue plus consi-

dérable. En effet, la surface des cheminées s’en trouve augmentée d'autant. Les avaries internes, spontanées, de machine ou de chaudières viennent concourir au même risque. Un mauvais charbon, une mer trop dure font perdre l’appoint de vitesse sur lequel on croyait pouvoir compter. Enfin, si l'emploi des grandes allures réduit le rayon d'action, inversement le besoin de parcourir, sans se ravitailler, de grandes distances oblige à s'en tenir à des vitesses économiques, Le 10 août, l'escadre Witheft, se réservant pour pouvoir atteindre Vladivostok, ne dépassa pas treize nœuds, même lorsqu'elle put nourrir un instant l'espoir d'échapper au co:nbat jusqu’à la nuit.

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