LE RAYON D'ACTION
En instruisant, ci-dessus, le procès de la vitesse, nous avons fait l'éloge du rayon d'action. Les guerres s'étendent de plus en plus au monde entier : les grands rayons d'action sont donc une nécessité de premier ordre, qui crève les yeux. On y serait conduit quand bien même ils devraient par ailleurs diminuer ia valeur stratégique propre des flottes, c'est-à-dire leur richesse en combinaisons réalisables. C’est tout l'opposé, puisqu'ils l'augmentent. Voyons rapidement les exemples, et tout d'abord le plus saillant. Le motif le plus plausible auquel on ait attribué la détermination de Rodjestvensky, donnant dans le guëpier de Tsoushima, se
trouverait dans une impossibilité de faire le tour du Japon et de combattre ensuite avec ce qu’il avait pu prendre de charbon aux îles Saddlet. Se ravitailler une autre fois plus haut était difficile. Qui sait, aussi bien, si l’'amirauté russe avait préparé, dans ces régions déjà dangereuses, un autre convoi charbonnier ?
Le procès du commodore Schley, après la guerre hispano-américaine, montre ce chef de division entravé par une crainte constante de manquer de charbon. Cela faillit lui faire abandonner, cinq jours avant l’arrivée de Simpson, la surveillance de Cervera enfermé dans Santiago. C’est en effet le 26 mai qu'il se trouve devant la rade, et son premier mouvement est de s’en retourner à Key-West chercher du combustible. Il part, hésite et ne renonce que le 28. Le 1er juin seulement apparaissait Simpson. (Le même procès met en évidence la différence entre le rayon d’action officiel, et le rayon pratique, notablement inférieur.) Si Cervera avait obtenu de demeurer à son poste d'observation des Canaries ou dans les alentours, jamais les Américains n'auraient eu les moyens d'aller lui offrir le combat aussi loin de leur base.
L'approvisionnement de charbon sera presque toujours désormais le grand souci des chefs d’escadre; ils
1 La crainte de manquer de charbon en avait fait prendre en surcharge, même pour cette courte traversée des Saddle à Vladivostok par le détroit de Corée. On en avait entassé sur le pont des cuirassés. Ce fut une cause directe de leur perte en enfonçant leur cuirasse audessous de la flottaison, en diminuant leur stabilité après avaries, et surtout en causant des incendies inextinguibles,
attacheront par suite une bien autre importance à la valeur de leurs navires sur ce point qu’à leur rapidité. En résumé, la vitesse, qualité continue, qu'on tient dans la main et règle à volonté, qu'on peut graduer d’après la distance à couvrir, sera forcément traitée en humble servante!. Quelles que soient les limites superbes qu'elle peut théoriquement atteindre, on ne lui demandera la plupart du temps que l'exercice de beaucoup plus modestes facultés. Il est, somme toute, assez rare qu'une opération ne puisse s’accomplir et produire ses résultats faute de vitesse ; il est beaucoup plus fréquent d'en rencontrer d’impossibles faute de rayon d'action, ou de possibles seulement grâce à l'allure économique. Et comme les distances sont les données immuables du problème stratégique, c’est la vitesse qui sera sacrifiée. La grande vitesse, grosse mangeuse de charbon, est donc d’un usage restreint, sauf en mers très resserrées. Elle doit passer au second plan.
Tous les chapitres intéressant le rayon d'action prennent à nos yeux, après cela, un relief particulier. Le premier concerne le ravitaillement. Contentons-nous de rappeler comment Cervera se trouva prisonnier à Santiago faute d’un stock de charbon et d’un outillage
1 Lorsque, le soir de Tsoushima, Rodjestvensky blessé passa sur le torpilleur Biedovy avec son état-major, le commandant du torpilleur reçut l'ordre de marcher à toute vapeur. Il n’en fit rien, mais prit la vitesse économique, par crainte de manquer de combustible. Le matin on fut aperçu par la meute japonaise qui commençait sa chasse, et l'on ne put que se rendre. (Voir enquête sur la reddition du
Biedovy.)
d'embarquement suffisants. La question du ravitaillement en pays neutre et en mer a été posée par le voyage de Rodjestvensky. La solution en eût paru malaisée pour les Russes sans l'amitié de la France: peut-être ne fussent-ils pas partis. Cependant nous ne rompions en leur faveur avec aucune de nos règles habituelles. Hors nous, il est vrai, presque personne parmi les neutres n’accorde aux belligérants la permission d'user plus de vingt-quatre heures de ses ports. L’Angleterre, hautement intéressée à l'extension de ce principe, — puisqu'elle a seule des relâches partout, — a su y faire souscrire à leur préjudice la plupart des nations maritimes. Nous-mêmes, intimidés par la protestation des Japonais, n’avons que modérément et à demi maintenu notre attitude. Il en résulte que nous ne trouverions nulle part, le cas échéant, les facilités offertes jusqu'ici par nous.
Le ravitaillement en mer, rendu souvent nécessaire d’après ce qui précède, a-t-il été employé par les Russes ? Il semble qu'ils aient seulement profité de nos rades ouvertes, et aux îles Saddle de l’involontaire hospitalité de la Chine, pour charbonner relativement à l'abri. Il faut prévoir dans les guerres futures, de la part du plus fort et peut-être de la part des deux adversaires, une semi-violation semblable des eaux neutres appartenant à des faibles. Ceux-ci auront eu beau adopter officiellement la règle anglaise, en pratique, et sauf ligues futures, leurs côtes serviront, dans une mesure hautement profitable pour les belligérants,
à faciliter la communication avec les cargos charbonniers.
Aïnsi, les marines exposées à des luttes à grande distance feront bien de mettre à l'étude les procédés rapides de transbordement sur rade foraine et même en pleine mer. Quand on aura réalisé suffisamment ce dernier point, les opérations navales s’en verront singulièrement facilitées. Il ne restera plus qu’à pourvoir à l'achat du combustible, à la mise en route des transports suivant dates et directions convenables, enfin à leur protection. L'exemple des Russes montre que souvent, dans la partie du voyage éloignée des points d'appui ennemis, ces convois n'auront guère à craindre d'agression. Il apprend aussi que la possibilité matérielle d’assurer de la sorte à une flotte considérable son réapprovisionnement constant n’est pas au-dessus de ce que peut tenter un bon service d'intendance: c'est au moins 300 000 tonnes de combustible qui furent acheminées vers l’escadre voyageuse. Dans les régions dangereuses, le convoi sera le souci grave de l'escadre. Toute sa stratégie ira à le couvrir ou à le dissimuler. Aussi s’empressera-t-elle de s'en débarrasser, et ce pourra être l’origine de hâtes imprudentes comme celle de Rodjestvensky.
En vue d'étendre leur rayon d'action, on s’attachera à donner aux unités navales l'endurance à la mer et aux groupes l’homogénéité. C'est ici le lieu de répéter ce que nous avons déjà dit: en dépit de l'avantage habituel de la concentration, Rodjestvensky avait mieux
à faire que de conserver en un seul bloc disparate les vieux sabots amenés par Nebogatof et ses cuirassés et croiseurs modernes (ou plutôt il aurait eu mieux à faire, s’il avait cru pouvoir faire fond sur un de ses sous-ordres pour conduire de façon suffisante la moitié de ses forces). C'était le cas d'opérer un remaniement et une dislocation en fractions homogènes, et de confier à chacune d’elles un rôle stratégique conforme à ses facultés.