LE PROBLÈME DE TSOUSHIMA
La remarque précédente nous fait aborder la conception même de la campagne stratégique. Nous y voyons en particulier comment la concentration et l’homogénéité y peuvent jouer, dans la disposition des forces à mettre en œuvre, le rôle de deux principes antagonistes. Il est à présumer que les difficultés matérielles et morales qui pesaient sur l'escadre russe ne permirent pas à son chef, malgré toute son énergique habileté, de s'engager dans une partie aussi serrée. Il ne put qu’aller au plus court et droit devant lui.
Est-ce volontairement, ou par l'effet d'un calcul erroné, qu'il s’en vint donner tout en plein dans la force navale ennemie ? Les documents certains manquent encore pour répondre. Une thèse a couru les journaux ; elle figure même dans un extrait prétendu fidèle d’un
rapport officiel de l'amiral. S'il faut en croire cette explication, Rodjestvensky comptait sur les brumes, fréquentes en la saison, pour escamoter en quelque sorte son armée au travers du détroit de Corée. L’extrait dont nous parlons ne présente pas assez de garanties d'authenticité pour être convaincant ; et la longueur du détroit, qui rendait vraiment un pareil calcul prodigieusement aléatoire, ne permet guère d'y voir la combinaison choisie de propos délibéré par l'amiral russe. Mais il y a mieux: le matin du 27 mai, des éclaireurs nippons prennent contact; il était encore temps de reculer, et c'était le cas puisqu'on se savait découvert : la brume ne pouvait plus empêcher la rencontre. Et plus encore: d’après les matelots rapatriés par l'Oural (récits recueillis par le Novoié Vrémia), le télégraphe sans fil enregistrait depuis deux jours des messages japonais !. Impossible d'ignorer qu'on était ou serait surveillé. Il reste par là difficile d'admettre que Rodjestvensky nourrit jusqu’au dernier instant l’espoir d'échapper vraiment à cette surveillance. Qu'est-ce à dire ? Qu'il n’espérait pas des circonstances, par exemple de la brume, quelque facilité pour reculer de quelques heures l'échéance fatale ? IL a pu certes envisager ces petits hasards, si aléatoires qu'ils fussent. Mais de là à fonder sur eux tout son plan, il y a loin. Malgré eux,
1 Le 26 mai, le vaisseau amiral de Nebogatof, Empereur-Nicolas-I, intercepte plusieurs télégrammes japonais transmis par la télégraphie sans fil. « Mais on ne peut les déchiffrer, dit Nebogatof, parce que personne à bord ne connaît le japonais. »
il devait s'attendre à la rencontre, la sentir inévitable. La marche même qu’il suivait la rendait telle. Essayons de pénétrer plus avant dans sa pensée. Ou il cherchait à tromper Togo sur la route suivie, ou il n'entendait pas la dissimuler. Nous venons d’apprendre que deux jours avant Tsoushima, il devait se savoir reconnu ou sur le point de l'être. Mais il pouvait compter que c'était trop tard pour la concentration ennemie. Rappelons que le 17 mai, au sud de Formose, il avait révélé à un steamer norvégien qu'il se dirigeait sur le détroit de Corée. Il supposait sans doute que Togo s’empresserait d'estimer le renseignement faux à dessein, et s’acheminerait vers Tsougarou. Seulement le charbonnage aux îles Saddle le 25 devait mettre en garde les Japonais, s'ils arrivaient à en avoir connaissance immédiate. Des îles Saddle à Tsougarou, avec la vitesse de douze nœuds que l’escadre russe ne pouvait assurément pas dépasser, si même elle la pouvait soutenir sur un pareil parcours, il y a cinq jours de navigation, et encore un et demi de Tsougarou à Vladivostok. De Tsoushima à Vladivostok, à quinze nœuds, vitesse de route de l’escadre japonaise, il n’y a que quarante heures. Togo, sachant son adversaire parti le 26 au matin des îles Saddle, était sûr de le devancer à Vladivostok en partant de Masampo le 29 au soir et de le devancer à Tsougarou en partant de Masampo le 28 au matin. Il pouvait donc l’attendre à Tsoushima jusqu’au 28 ou au 29; et, le pouvant, il le devait. C’est ce qui rendait la rencontre fatale au cas où les
Nippons auraient à temps connaissance de l’escale aux Saddle. Aïnsi, spéculant pour plus de sûreté sur la possibilité de cette révélation, Rodjestvensky aurait dû ne donner dans Tsoushima qu'après le 30 mai.
D'autre part, la surveillance était sans doute organisée à Tsougarou en avant de la passe. L'apparition des Russes, signalée par télégraphe sans fil, télégraphe terrestre et câble, serait connue instantanément à Masampo, une quarantaine d'heures avant qu'ils pussent être à Vladivostok. Il suffisait donc qu'au même moment Togo, relié à tout ce réseau d’information, fût à moins de quarante heures de navigation de Vladivostok. Il pouvait être encore à Masampo et ne quitter ce point qu’au reçu de la nouvelle. Cette façon de faire suppose, il est vrai, une confiance, qui peut être dangereuse, dans sa vitesse. On n’est jamais sûr que celle-ci ne vous manquera pas au dernier moment.
Puisque Rodjestvensky poussa immédiatement vers le détroit de Corée, c’est qu'il n’espérait rien ou qu'il espérait arriver lui-même avant la nouvelle de son passage aux Saddle ou presque en même temps. Nous venons de voir ce qui rend la supposition nécessaire, et aussi comme quoi son calcul ne pouvait réussir à lui faire éviter Togo.
Un autre plan, suggéré aux Russes par plusieurs techniciens, eût consisté à se lancer, au contraire, dès l’Indo-Chine ou même dès Madagascar, mais au besoin dès Saddle, en plein océan Pacifique, à se perdre dans ces profondeurs désertes, et à y traîner longuement.
Rien n’eût alors renseigné Togo sur la passe choisie pour franchir le rideau insulaire. Malheureusement, 1l fallait charbonner au large. Est-ce l'intendance qui se refasa à organiser les convois nécessaires ? Ou n’avait-on pas les moyens d'effectuer des opérations si délicates ?
Les bâtiments russes emportaient, paraît-il, — au moins quelques-uns d'entre eux — des appareils américains plus ou moins analogues au Temperley. Mais le personnel, insuffisamment familiarisé avec leur manœuvre, aurait été, ajoute-t-on, incapable d'en faire l'usage requis. En fait, nous ne savons pas dans quelle mesure l’escadre fut à même, au cours de son voyage, de se réapprovisionner en pleine mer. C’est à l'abri de nos côtes, au Sénégal, à Madagascar, en Cochinchine, qu’elle charbonna surtout. Il arriva peut-être que Rodjestvensky, et Togo lui-même, lequel était mieux renseigné que nous ne le sommes encore, se rendirent compte de l'incapacité susdite. C'était mesurer les pas de l’escadre errante à la longueur de son rayon d'action (réel et non pas théorique). Celui-ci ne suffisait certes pas à naviguer de Formose à Vladivostok par Tsougarou; qui sait s’il permettait seulement d'aller gagner la même passe en partant des îles Saddle? Songeons que, le trajet comportant un combat, on ne pouvait absorber tout le charbon pour simplement se transporter d’un bout à l’autre à vitesse économique. Songeons aussi que la feinte, pour troubler l'ennemi, devait traîner en longueur et s’écarter au large.
Nous voyons apparaître nettement dans ce qui pré-
cède les avantages de la vitesse et du rayon d'action. Rodjestvensky, nous l'avons dit, eût mieux fait, ou de renoncer à gagner tout de suite Vladivostok, ou de faciliter l'opération par un fractionnement de ses forces. Ne tentant ni l’un ni l’autre, il jouait, autour de l’archipel japonais, une partie stratégique extrêmement difficile. Pour la gagner, il aurait eu besoin, comme nous venons de le constater, à la fois de plus de vitesse et de plus de rayon d'action : ce double appoint lui était du moins nécessaire pour pouvoir, passant par Tsougarou et signalé de là, atteindre Vladivostok avant Togo. Mais le supplément de vitesse indispensable pour cela consistait seulement en ce qu'il eût fallu pour rétablir l'égalité entre les deux adversaires. On doit se garder évidemment de laisser à ses ennemis éventuels une supériorité de trois nœuds.
Le rayon d’action, non moins indispensable pour rendre possible le passage par Tsougarou, aurait encore ouvert, s'il avait été suffisant, deux autres voies : l’une par le nord de Yéso et le détroit de la Pérouse, qui devait être surveillée aussi; l’autre par le nord et l'ouest de Sakhaline, qui ne l'était peut-être pas, et permettait de s'appuyer, pour reprendre des forces et au besoin pour combattre, sur la côte sibérienne, avec des bases volantes estivales à Petropawlosk et dans la mer d'Okostsk.
En résumé , le manque de rayon d'action ne laissait qu'une solution à tenter, celle de Tsoushima, et elle était à peu près sans espoir. Parmi les autres solutions,
qu'un grand rayon d'action eut permises, l’une réclamait aussi, pour mener au succès, l'égalité de vitesse : c'était celle de Tsougarou.
Les motifs donnés plus haut, qui engageaient Togo à ne point quitter Masampo ou le voisinage (on a parlé de la baie de Chinkaï, dans le détroit de Corée), devaient être aussi clairs aux yeux de Rodjestvensky, et le convaincre qu’il serait attendu. Conservait-il quelque confiance dans l’issu de la bataille? Il est à craindre que non. Rendons hommage à la constance dont il a fait preuve en allant tout de même au combat, mais constatons qu’une fois de plus nous voyons un chef astreint à « entreprendre sans espérer », ce qui est une des conditions les plus assurées de la défaite. Sur quoi comptait-il, et quel était son but final? Si les marins russes n'ont jamais paru songer à restreindre le coût de la guerre et ses risques, si leur courage devant la mort fut en général héroïque et sans réserve, il est trop vrai qu'ils semblèrent moins chercher la victoire que s’efforcer de limiter celle de leur ennemi. Malheureusement, sur mer rien ne protège les vaincus, comme fait le terrain sur terre : et la défaite mène à l’anéantissement1. C'est une des raisons les plus fortes en faveur de l’offensive.
1 Les équipages russes, à Tsoushima, perdirent dix mille à douze mille hommes, sans compter quatre mille à cinq mille prisonniers.
— Ai —