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OFFENSIVE ET DÉFENSIVE

Par ailleurs, le plan du gouvernement russe paraît de façon générale reposer sur la défensive. Installer la flotte aux points menacés sur la côte, l'y faire servir, contre l'ennemi marin, de couverture : voilà la conception. Elle est condamnée par tous les écrivains navals qui font autorité, et aussi par les événements, on l’a vu. Par malheur, il faut, pour appliquer la méthode opposée, celle de l'offensive, un personnel imbu de cette idée et capable d’en tirer ce qu'elle contient. L’essai tenté par Makaroff devait finir avec lui.

Il serait injuste de passer sous silence le rôle des croiseurs de Vladivostok; il tient, lui, de l'offensive : aussi est-ce par lui seul que la marine russe a obtenu des succès. Mais combien limités et précaires! C’est que l'attitude offensive, qui assure la meilleure utilisation des forces principales dans la lutte décisive, ne convient pas toujours également aux détachements accessoires. La division de Vladivostok s’est employée à la guerre de course, sous la forme moderne de cette opération. La course, devenue impossible aux bâtiments de commerce, est aujourd'hui réservée aux croiseurs. Le cas dont nous nous occupons est un peu spécial, puisque la navigation qu'il importait de couper était à peu près complètement concentrée sur une ligne unique : il constitue toutefois un précédent à enregistrer. On y

voit les corsaires demeurer groupés en division, au lieu de s’éparpiller isolément. L'éparpillement eût rendu leurs croisières plus fructueuses et plus inquiétantes; mais chacun d'eux se sentait trop faible contre l’escadre de surveillance de Kamimoura. La course, contrariée par les escortes et les rondes ennemies, aboutit à la concentration.

Les succès de Jessen pouvaient être un facteur précieux pour relever le moral de son parti et intimider l’autre. A bien regarder, on s'aperçoit pourtant que les unités laissées à Vladivostok devaient avoir pour principale utilité d’affaiblir le corps principal conservé par Togo. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Malgré l'avantage des lignes intérieures, les Japonais durent détacher sous Kamimoura une puissance effective supérieure à celle de la division Jessen, et cela rétablit un peu l'équilibre devant Port-Arthur. Si la balance des forces avait été moins inégale, la dislocation originelle des Russes leur eût peut-être donné la victoire. Et cet effet eût sans doute été plus sensible encore dans le cas où l’on eût laissé la plus faible fraction dans Port-Arthur, point visé par les Nippons et plus proche des lignes de transport de leurs armées, point par suite plus menaçant et plus indispensable à surveiller.

Les Russes nous ont donné le spectacle de la défensive. L'offensive est, au contraire, l'âme de la marine japonaise. Celle-ci prend à son compte les conclusions, si conformes à son tempérament national, des littératures techniques et des états-majors européens. Vis-à-

vis des Russes aussi bien que des Chinois, elle vise la force flottante principale, en fait le pivot de ses combinaisons, se jette sur elle dès qu’elle peut, et demande tout à l’inlassable activité d'un effort généralement audacieux. Elle poursuit la flotte encore en vie des Chinois dans Weiï-ha-Weï; et c’est même le vrai motif de cette expédition combinée, fort excentrique à la marche d'ensemble sur Péking. Bref, elle recherche en toute occasion et avant toute chose la maîtrise de la mer.

Nous ne pouvons pas, toutefois, ne pas blâmer les excès de l'esprit offensif : agression déloyale du 7 février 1904, dépêches du Varyag interceptées, hostilités avant déclaration de guerre, violations des eaux neutres (à Chemulpo, à Che-Fou, etc.). Après les avoir blàmées, il est prudent de reconnaître la généralité de pareilles infractions à la justice. Les guerres commencent d'habitude irrégulièrement, et la noblesse chevaleresque, plus naturelle aux Français qu’à la plupart des peuples, ne doit pas nous aveugler sur ce qui nous attendrait le cas échéant.

En 1898, les attitudes des belligérants sont moins nettes et moins stables. Les Espagnols, sous la pression d’une opinion publique irraisonnée, poussent en avant l’escadre Cervera sans lui proposer d’autre action que de défendre Porto-Rico menacé. A la fin, pendant le blocus de Santiago, le nouveau ministre prévoit le départ pour l'Atlantique de l'escadre Camara (qui fut en réalité dirigée sur Suez). Les instructions ministérielles organisent une dislocation en trois groupes, l'un chargé

d'insulter du sud au nord la côte américaine pour débloquer Cervera, l'autre chargé de couper la ligne de navigation commerciale qui va des Etats-Unis vers l'Amérique du Sud, le troisième réservé pour profiter des événements : offensive et dispersion bien comprises, auxquelles la politique fit malheureusement renoncer pour satisfaire l'opinion désireuse de voir secourir les Philippines. Quant aux Américains, ils foncent bien à Manille sur les bateaux de Montoyo; mais, dans l'Atlantique, ils ne songent tout d'abord qu'aux opérations contre Guba. Et alors, quand Cervera s'élance des Canaries, c'est un affolement. Chaque port réclame sa part de défense flottante. Le comité de guerre résiste à cette absurde pulvérisation; mais il ne sait ou ne peut s'empêcher de couper ses forces en deux masses, dont l’une sera astreinte à un rôle spécialement défensif. On sépare par une distance de plus de mille milles ces deux tronçons, chacun plus faible matériellement que l'armée de Cervera; si bien que celui-ci pouvait se trouver, en quelque point qu'il se présentât, maître de la situation. Nous voyons là, avec les dangers de l'erreur défensive et de l'impulsivité politique, les inconvénients du fractionnement, si utile au plus faible, mais si néfaste au plus fort.

Remontons à la guerre du Pacifique. Ce qui triomphe, c'est, d'une façon générale, l'offensive stratégique. Grau n'agit que par elle. Par elle seulement, les Chiliens mettent fin à sa glorieuse et fructueuse campagne.

Passons à Lissa. L'Italie attaque (après une pointe

agressive de Tegetthoff sur Ancône, opération manquée, mais qui devait tout terminer). Seulement elle vise la terre avant d’avoir mis hors de cause les forces navales. Ce faisant, elle compromet sa flotte à l’instant du combat décisif, et sa faute contribue à la défaite.

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