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LA PRÉPARATION

Nous avons analysé jusqu'ici le rôle, les qualités matérielles, l'emploi d'une flotte militaire; nous avons vu comment, par elle, on peut avoir prise sur une nation ennemie et l'amener à composition, en quoi la nécessité s'impose de se débarrasser tout d'abord des forces navales adverses et par quels moyens on y parvient : nous laisserions échapper les causes profondes de la victoire si nous ne faisions pas maintenant la part de ce qui n'est plus œuvre de guerre ni proprement technique navale, mais conséquence du temps de paix et responsabilité nationale.

Commençons par la préparation. Les statistiques comparatives, opposant les nombres des bateaux, des hommes ou des canons, les tonnages totaux ou les rendements du tir par bordée, ne représentent que des chiffres morts, Ce n'est pas là-dessus que les chefs se fondent pour estimer la force vivante qu'ils ont entre les mains, La valeur d’une marine est et reste extrè-

mement différente selon que celle-ci s’est trouvée d'avance bien ou mal préparée à son rôle actif.

Cela est évident, en premier lieu, dans le domaine matériel. Le vainqueur, en général, fut le mieux pourvu de tous les détails et des instruments les plus perfectionnés. Un extrait du rapport de Rodjestvensky accuse de son infériorité d’abord la hâte avec laquelle plusieurs de ses navires avaient été construits, ensuite la corruption du comité chargé de les examiner et qui aurait accepté comme bon ce qui était manifestement mauvais. Aucun blindage, d’après le même document, n’atteignait au point de vue de l'épaisseur ni de la dureté les chiffres officiels. Cela s'entend des constructions russes. Et il est certain que le Cesarewitch et le Bayan, sortis de nos chantiers de La Seyne, semblent avoir offert une résistance supérieure à celle de leurs voisins. Complétons le tableau dessiné par la plume de l’amiral : navires en surcharge normale, dépourvus de télémètres, incapables de prendre le charbon réglementaire ou de fournir la vitesse annoncée, chaudières el machines de mauvaise qualité, toujours en réparation, obus mal préparés, dont les deux tiers n’explosent pas, œuvres mortes peintes en blanc, constituant une cible éclatante, alors que les Japonais ont adopté le gris vert, etc.

Un autre rapport russe, analysé par la Gazette de Cologne, renchérit sur ces reproches, déjà si graves. Nous savons par ailleurs que la plupart des cuirassés, dont la stabilité n'avait pas été protégée, étaient chavi-

rables. À tous égards, ils se trouvaient représenter une conception plus arriérée que leurs adversaires au point de vue de la construction. Ils n'avaient pas bénéficié des derniers progrès. Leurs cuirasses de flanc étaient trop rases sur l'eau au can supérieur et de par le plan et de par la surcharge des aménagements, même si elles n’eussent été encore enfoncées par une autre surcharge de charbon, entassé au dernier moment sur les ponts. Lourds, visibles de loin, encombrés, ils offraient une cible trop large et trop vulnérable. En même temps, leur artillerie se trouvait inefficace. Le remplacement des types de canon avait marché plus vite que la fabrication des projectiles. Munitions démodées, inutilisables, réduites à la moitié de l’approvisionnement normal, insuffisamment chargées, ne comprenant pas de stock d'exercice, tout dénote le manque de préparation, du moins pour la deuxième escadre.

On sait comment Port-Arthur attendait encore au moment de la guerre un deuxième bassin de radoub, dont l'absence retarda les réparations. Les torpilleurs, on s’en souvient, étaient trop faibles, les escadres mal composées, hétérogènes et disparates.

Chez les Japonais, au contraire, tout est au point, complet, conforme aux derniers progrès et aux derniers modèles. Ils ont prévu tout ce qui doit servir : torpilles de blocus, sampans de débarquement, matériel de plage, etc.

Des Chinois, rien à dire, sinon que les outils achetés par eux à l'étranger valaient certainement mieux que

l’usage qu’ils en pouvaient faire. Encore eût-il fallu les entretenir en état, et ce ne fut pas toujours le cas.

Que penser des Espagnols, qui envoient au combat de 1898 une escadre jugée par son chef même de la façon que nous allons voir? La correspondance de Cervera ne laisse aucune illusion. Il n’existe sur l’ensemble de ses navires, au moment du départ, que trois cents charges en bon état pour le 14 cm. Au reste, les culasses sont défectueuses; les gros canons du Colon manquent; le Viscaya n’est pas passé au bassin depuis neuf mois; le Colon et le Maria Teresa ne possèdent que trente jours de vivres en quittant Cadix. Faute d’argent, on ne peut même pas acheter des douilles pour les pièces de 14. « Quel que soit le détail dont il s’agisse, écrit à son ministre le malheureux Cervera, ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est notre manque d'argent, notre manque d'organisation, notre manque de préparation en tout. » De même pour la défensive à terre : aux Philippines la baie de Manille, où Dewey entre sans danger, n’était barrée par aucune espèce de torpilles.

La guerre austro-italienne faillit donner une autre preuve non moins éclatante de l’avantage dû à une avance dans la préparation matérielle. Lorsque Tegetthoff parut devant Ancône, le 27 juin 1866, il ÿ trouva la flotte italienne en pleine période d'organisation, et fort peu capable de résister à une attaque qu’un incident heureux, déjà relaté par nous, lui épargna seul ce jour-là. La même chance avait voulu, par surcroît, que

par un pur hasard son audacieux adversaire ne püût être autorisé à s’élancer plus tôt en travers de son chemin; nous verrons pourquoi tout à l’heure. Qu'il en fût autrement, et elle était surprise à l’état de convoi inerte, et anéantie sans résistance.

La préparation du matériel n’est pas la seule, ni même sans doute la plus essentielle. La preuve en est qu'une certaine supériorité sur ce point ne suffit pas toujours à déterminer la victoire. A Lissa, les Autrichiens pouvaient à cet égard passer pour plus faibles ; au Yalou, les deux cuirassés chinois, qui ne trouvaient pas leur égal en face d’eux, ne servirent de rien.

La superstition des armes est une des faiblesses des armées mal entraînées. Elles manquent de confiance en elles-mêmes et ne croient pouvoir vaincre que par la vertu de mécanismes dispensant de tout effort. Qu'’arrive-t-i1? Que cela les rend fatalistes, donc inertes. Et alors, plus sensible aux défauts qu'aux qualités de ce qu'on possède, inquiet et crédule au sujet du matériel ennemi, on part découragé d'avance : du fétichisme au fatalisme d’une part, aux vaines terreurs de l’autre, il n’y a guère de distance. Or « iln'y a pas, dit le proverbe, de mauvais outils : il n'y a que de mauvais ouvriers ». Ce n'est peut-être pas tout à fait vrai, surtout à la guerre. Pourtant il est certain que, là comme

ailleurs, on accuse trop légèrement l'outil pour excuser l'ouvrier. On lui prête des insuffisances qu'il n’a pas; on enfle surtout les conséquences qui en doivent résulter. C'est ici au fond la même erreur qui conduit à exagérer l'attitude défensive : elle consiste à faire trop peu d'estime de l’activité humaine.

Nous ne nous étonnerons pas d'y voir tomber les Russes. Ils sont, par excellence et de tout temps, des tempéraments défensifs. Dépaysés d’ailleurs et craintifs sur mer, ils s’en prennent beaucoup aux choses de leurs déboires. Il se peut donc fort bien qu'un peu d'exagération figure dans leurs récits à ce sujet. Il conviendrait d'insister davantage sur la préparation du personnel lui-même, qui est le facteur dominant. Comparons l'esprit des deux adversaires : la confiance, l’ardeur, la discipline active sont toutes du côté japonais et ne sont que là. Le marin russe se saif vaincu d'avance.

Ceci évoque le souvenir d’une première occasion où les adversaires d'hier faillirent déjà se mesurer. En 1895, lorsque la Russie intervint diplomatiquement en faveur de la Chine contre le Japon, les choses furent sur le point de se gâter. La flotte russe se préparait au combat. Elle était alors, certes plus qu’en 1904, en possession, vis-à-vis des Japonais, de l'avantage matériel et du prestige européen. Mais officiers et matelots ne parlaient que de mourir stoïquement. La petite division française, minuscule et mal armée, pouvait se voir entraînée dans le conflit; elle n'y eût pris part qu'à

regret, vu ses sympathies pour l'accueillant peuple nippon : cependant son état d'esprit était autre, et elle eût affronté la bataille avec un autre entrain.

Il faut évidemment distinguer entre les équipages de Witheft et ceux de Rodjestvensky. Les premiers, embarqués depuis longtemps, familiarisés avec leurs bateaux et leurs officiers, s'étaient livrés à des exercices de tir assez nombreux. Il est douteux toutefois que leur expérience des manœuvres de combat fût aussi développée que celle de l'entraînement élémentaire. Quant aux seconds, il suffira de rappeler les révoltes au cours de la traversée, dans la région de Madagascar et près de Formose. Les équipages de Nebogatof surtout laissaient à désirer. On dut, paraît-il, braquer des canons sur l’Apraæine et le Seniavine pour se rendre maîtres des mutins. Le lendemain de Tsoushima, ces deux bateaux se rendirent sans résistance. Dans la bataille même, ils n'auraient ouvert le feu que sous la menace d'une torpille russe.

Si telle était la discipline, on peut penser ce que fut l'entraînement technique. Le personnel d’ailleurs, ramassé Dieu sait comme, devait porter trace d’un mélange fâcheux. Dans les états-majors, on voit figurer un officier de cavalerie improvisé marin pour la circonstance. Il fallait l'homme de fer que fut Rodjestvensky pour donner à un pareil ensemble une ombre de cohésion et d'efficacité.

Dans le commandement, on aperçoit au premier plan, à côté d’une certaine insuffisance technique, un

mépris peu raisonné de l’ennemi quand ce n’est pas, au contraire, une timidité qui n’est pas manque de courage, mais de confiance et d'initiative. Le soir du T février 1904, alors que la menace de rupture se fait chaque jour plus pressante, personne ne paraît croire que les Japonais osent attaquer. On ne se garde pas. Il est évident que la marine russe a peu pratiqué les exercices de surveillance contre les torpilleurs, non plus que l'éclairage et la navigation de nuit dans les passes. On attend le matin pour sortir le 10 août. Mais, dans cette même occasion, on croit bénévolement que les navires de Togo, fatigués par leur croisière, ont perdu leur vitesse, et on se flatte de les laisser en arrière. Les torpilleurs russes ne cherchent pas les cuirassés nippons : ils n’espèrent pas les atteindre et n’ont guère l'habitude des attaques d’ensemble, Une phrase de l’amiral Jessen peint un état d'esprit. Jessen a joué, du côté de nos alliés, le plus beau rôle de la guerre navale. Ses raids ont troublé la quiétude japonaise. Dans le dernier, dont il s’est honorablement tiré malgré la perte du Rurik, il fut un moment où la nécessité s'imposait de passer, coûte que coûte, dans une direction. La division Kamimoura venait d'apparaître et entrait en chasse. À cet instant, un bâtiment japonais se montra d’un autre côté, devant la division russe en fuite, « ce qui nous obligea, dit le rapport de l'amiral, à changer de route. » Or ce bâtiment était un vieux croiseur protégé de trois mille sept cents tonnes, le Naniwa, tandis que Jessen com-

mandait à trente-cinq mille trois cent quatre-vingt-neuf tonnes de croiseurs cuirassés !

I1 semble enfin que Rodjestvensky se soit montré quelque peu inerte au début de Tsoushima, et qu'il ait par là, autant que par son ordonnance défectueuse, compromis ses dernières chances.

Nous avons relevé l'erreur du gouvernement russe, encore attardé à croire qu'une flotte a pour rôle de défendre directement les côtes. Il est possible qu'il ne fit que suivre les idées de son état-major naval. En tout cas, la saine doctrine stratégique était certainement bien éloignée de régner de façon unanime parmi les officiers. Il ne serait pas croyable qu'une foi raisonnée en l'esprit d'offensive ne se fût pas manifestée plus clairement en dehors de Makaroff. Si vraiment, comme le prétend Outchomsky, ses navires intacts, le soir du 10 août, se retirèrent spontanément de la lutte, il faut que les conceptions générales, et tactiques, et stratégiques, aient été insuffisamment assises. C'était s’interrompre au beau milieu de l’acte décisif et s’interrompre sans raisons suffisantes.

La meilleure preuve que la doctrine tactique faisait défaut, c’est le flottement, sinon la désagrégation, produits au cours des combats par la transmission de commandement. Personne ne peut suppléer le chef suprême, continuer sa pensée : c’est donc qu'il n’a pas su créer autour de lui l’unité de vues. Bien plus, la mise hors de combat de l'amiral désorganise les escadres russes, comme un événement imprévu. Chacun tire de

son côté : ici Reitzenstein, là Enquist prennent le large et redeviennent indépendants.

Il n’est pas utile de pousser dans le détail les constatations de cet ordre au sujet des Chinois. Nous ne retiendrons pour le commandement qu'un fait, dont la signification est particulière : l’amiral Ting agissait sous l'inspiration d’un étranger, le major allemand von Hanneken. On assiste, pendant la terrible journée du Yalou, aux efforts multipliés de ce dernier, courant d’un incendie à éteindre au pointage d’une pièce, pour revenir à quelque autre poste plus utile. Plus frappante encore est au même égard la situation de la marine turque en 1877. Non seulement son matériel est très supérieur à celui des Russes, mais encore elle est dirigée de haut par un officier de la marine anglaise, fort capable, Hobbart-Pacha. Néanmoins, pas plus dans l’un que dans l’autre cas, ce secours étranger ne suffit à assurer le bon emploi des navires. Rien ne supplée à l'absence d’un état-major national instruit, entraîné et animé de l'esprit militaire.

Le succès des Américains n’empêche pas de retrouver, dans leurs opérations, certaines défectuosités dues au manque de préparation. Le débarquement de Shafter à Daiquiri, organisé en dépit de toutes les règles, n’échappa au désastre que par une sorte de suicide des Espagnols. Mais le pis, c’est l’'embarquement de l’expédition à Tampa. Le désordre était à son comble. On mit tout pêle-mêle dans les transports. De trois batteries d'artillerie légère, les pièces se trouvèrent sur l’un,

les affûts sur un autre, les munitions sur un troisième, les mulets sur un quatrième, les hommes sur un cinquième!.…. Les premiers objets à débarquer s’entassaient à fond de cale, les boîtes de conserves et le foin pardessus; on oublia des wagons de viande ici, des chevaux là, etc. ete. Et la traversée elle-même ne représente qu’une joyeuse et imprudente promenade militaire.

Les Espagnols devaient étaler un manque de préparation encore plus complet. Leurs canonniers ne savaient rien du tir. Il fut impossible de les y exercer pendant la période de tension, car les trois cents uniques coups de 14°" en bon état ne pouvaient être gaspillés inutilement, et l’on craignait, en se servant de ceux qui étaient en mauvais état, d'amener des accidents qui eussent achevé de décourager les hommes. Ceux-ci, comme les Russes, montrent une résignation digne d’éloge. Pour eux, la lutte est sans espoir ; ils font d'avance le sacrifice de leur vie, mais sans paraître assez énergiquement déterminés à la faire payer cher. L’amiral donne le premier le branle à la démoralisation. Ses lettres sont encore plus lamentables que clairvoyantes. Il revient sans cesse à son refrain : « Il n’y a aucune gloire à être sûrement vaincu; » certitude qui suffirait à elle seule pour rendre la défaite inévitable.

L'état moral et la préparation du commandement sont aussi les grands acteurs de Lissa. D'un côté, incertitude et flottement dans les idées, un chef qui change de bateau, par un caprice soudain, au moment où le combat s'engage, et qui se laisse « manœuvrer », im-

poser l’heure et la forme de la lutte ; ajoutons-y une moindre efficacité dans le tir et dans l'emploi de l’éperon; de l’autre côté l’esprit d’offensive, l'assurance, la netteté de vues et de plan, la manœuvre supérieure des armes et des navires. Et c’est ici le moindre matériel qui l'emporte : l’âme a vaincu la matière.

Or il faut insister sur ce point, l’âme d’une armée est certes une chose complexe : elle sort de l’âme populaure, elle est nourrie et élevée au souffle de la politique générale par le gouvernement de la nation, dressée et instruite par l'administration militaire, guidée enfin par la raison d’un chef : autant d'éléments dont chacun a son influence et sa valeur. Mais il en est un dernier qui l'emporte peut-être sur tous, principalement à la mer, où disparaissent les contacts extérieurs : c'est l’âme même de ce chef, qui se répand, qui s’insuffle, qui s’incarne, si on peut dire, dans le cœur de tous ses subordonnés. S'il est par nature et par sympathie assez près d'eux, s’il est bien leur compatriote et leur semblable, s’il les comprend et s’en fait comprendre, il sait réaliser une vaste, constante, ardente communion de sentiments, qui fait de tous ses hommes comme des organes de sa propre sensibilité et de sa propre passion, qui fait de son armée une vraie unité vivante pensant et vibrant par un cerveau et un cœur individuels. Nous avons en France, pays où l’on vit par le cœur et où l’on se rapproche aisément par lui, d'illustres exemples de cette action, et la faculté qu’elle suppose figure au premier rang de nos qualités militaires.

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