‹ La guerre navale moderneChapitre 7 sur 39 · DU CARACTÈRE DES OPÉRATIONS QUI ONT LA MER POUR THÉATRE · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE DES OPÉRATIONS QUI ONT LA MER POUR THÉATRE

Abordons l'examen de cette période contemporaine. Nous remarquerons d'abord qu'elle ne présente pas de guerre purement et exclusivement maritime. Dans aucun des cas que nous allons considérer, le règlement du différend n'a été confié aux seules forces navales par les deux parties, ni même par une d'entre elles. Dans aucun les opérations ne se sont réduites à des rencontres entre bateaux. Nous n’y observons jamais cette entité spéciale qui aurait droit à un nom particulier : la guerre purement navale.

C’est que, loin d’être un fait fréquent et normal dans l'histoire, celle-ci ne représente qu'un cas rare et extrême. Il n’y a pas, à vrai dire, des guerres navales et des guerres terrestres, se distinguant par une opposition de nature, obéissant à des règles différentes, dont la marche se déroule indépendante sur chacun des éléments, et qui, par suite, puissent être considérées chaeune d'un point de vue particulier. Il y a « la guerre »,

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qui englobe et coordonne au mieux tous les efforts possibles , qui se trouve ainsi amenée à porter ses attaques à La fois sur tous les champs d'activité. Demain, nous aurons sans doute les transports par voie aérienne et les luttes de ballons contre ballons. Hier nous avons eu la guerre par voie de mer contre la terre, et la guerre sur mer entre unités flottantes, toutes deux collaborant au même titre et, suivant les circonstances, à la même œuvre que les combats entre troupes de terre.

La simple énumération des conflits suffit à rappeler la généralité du caractère composite que nous signalons : guerre de Sécession américaine, expédition du Mexique, guerres entre l'Autriche et l'Italie, entre la France et l'Allemagne, entre le Chili et le Pérou, entre la Russie et la Turquie; campagne du Tonkin, insurrection chilienne, enfin guerre sino-japonaise, guerre de Cuba entre l'Espagne et les États-Unis; et cela se termine par la lutte récente et grandiose entre la Russie et le Japon, qui fournit les exemples les plus complets et les plus éloquents. Nous mentionnerons aussi les événements du Transvaal comme modèle d'un transport d'armée par delà les océans.

Dans toutes ces occasions, la lutte a été signalée par des opérations dites combinées, ou du moins par l'emploi simultané des moyens terrestres et maritimes. La marine y a joué un rôle généralement éminent, toujours important, mais jamais unique, et, par suite, toujours lié, dans sa conduite et ses résultats, à des ensembles plus vastes. Elle a opéré, pour tout dire, comme une

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arme particulière, principale et décisive si l'on veut, mais au fond, comme une arme de l’armée, au même titre (en forçant un peu la pensée) que, par exemple, l'artillerie de siège et de places ou les chemins de fer stratégiques.

Il y a donc eu des guerres, que nous allons examiner, qui ont présenté une phase et une face navales, dont certaines même se trouvaient emprunter forcément la voie ou le champ maritime pour mettre en contact les adversaires, mais où l’action navale n’était, somme toute, qu'un des anneaux de la chaîne qui relie les évéments.

Pour ne rappeler que la dernière, on voit de prime abord que si la guerre russo-japonaise est une guerre navale, l'objectif japonais : Corée, Mandchourie, etc., est terrestre, ainsi que les moyens de coercition destinés à en évincer l'ennemi. Jamais l'emploi des seules forces navales n’eût pu donner l'espoir d’arracher aux Russes la moindre concession. Il fallait les régiments d'Oyama pour s'implanter sur le sol et y rester.

De même, dans la guerre du Japon contre la Chine, répétition préalable assez fidèle de celle à laquelle nous venons d'assister. Sur un autre théâtre, la conquête de Cuba par un débarquement, ou sa défense malgré l'appoint ainsi fourni aux insurgés, ou tout au moins les chances de l'insurrection sur terre, donnaient seules son importance au succès maritime des combattants

de 1898.

Passons sur les événements de 1870, où la marine

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ne joua qu'un rôle secondaire; mais notons pourtant au passage que les prévisions de notre ministère comportaient, en cas d'une première victoire sur terre, un débarquement sur les côtes allemandes. Est-il besoin de rappeler qu’en 1883 nous poursuivions avant tout la conquête du Tonkin, et que celle de Formose fut le moyen que nous nous proposâmes tout d’abord pour élargir la lutte?

Entre le Chili et le Pérou, ou entre Balmaceda et l'insurrection chilienne, la dispute devait se régler sur terre. Mais le manque de communications faisait de la voie de mer la seule pratique pour transporter des effectifs cependant fort minimes. Quant à Lissa, amenée par le désir de prendre une revanche de Custozza, cette bataille navale fut causée en particulier par le coup de main sur l’île de Lissa, expédition combinée dont elle se trouve faire partie intégrante.

Ceci nous conduit à remarquer à quel point sont intimes le mélange et l'influence réciproque des opérations de terre et de mer, car la plupart des rencontres entre forces navales semblent avoir été déterminées directement par l'intérêt de tentatives qui n'avaient rien de maritime. Leur occasion s’est trouvée une action entreprise à terre et qu’il fallait ou couvrir, ou contrecarrer, ou fuir, Nous venons de citer Lissa. Le massacre de l’escadre Cervera à Santiago de Cuba résulte de l’attaque de cette ville par le général Shaîfter, comme la sortie du 10 août 1904 de la situation désespérée de Port-Arthur. Les deux premiers combats de la guerre

du Pacifique sont ceux de Loa et d'Iquique. L'un découlait de l'attaque par deux bâtiments péruviens du Magallanes escortant un convoi; l’autre, de la surprise des deux chiliens laissés au blocus d’Iquique. L’héroïque activité de Grau avec son Auascar avait pour but et eut pour effet de suspendre la marche des armées chiliennes vers le Nord. Au Yalou, en 1894, les Chinois venaient accompagner des troupes, comme les Japonais en 4904 à Tchemulpo, lorsqu'ils y assailhrent le Varyag. Il n’y a que Tsoushima qui échappe nettement à cette catégorie. La flotte russe n'y menagçait qu'indirectement les transports ennemis.

Bien que les phénomènes que nous venons de relever ne soient pas spéciaux à notre temps, il semble qu’ils n'aient jamais été plus généraux. On peut se demander si la plus grande souplesse de l’instrument maritime, la multiplication constante des bateaux de commerce qui peuvent servir d’auxiliaires, et l'importance des effectifs transportables par eau, ne doivent pas avoir pour effet de rendre plus solidaires les armes terrestres et navales, et d'imprimer plus normalement le cachet mixte à toutes les luttes qui se préteront aux opérations combinées.

Quoi qu'il en soit, une question se pose que nous ne pouvons éluder : quel est donc le rôle véritable et complet de l'arme marine dans cet ensemble si profondément lié qu'est la guerre?

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La guerre, c’est le règne de la force. Elle n'arrive à ses fins que par la coercition matérielle ou par la crainte qu'elle en sait inspirer. Et cette crainte suppose au moins la possibilité de la coercition. Les moyens de guerre, pour être effectifs, doivent par conséquent pouvoir aboutir à la coercition. D'ailleurs, les dangers qui menacent la quasi-totalité de la population sont seuls capables, à nos époques de lutte à outrance, d'amener un peuple à composition. Il n'y a donc de moyens de guerre véritablement utiles que ceux qui peuvent ou maintenir par la force la possession d’un gage déterminé ou atteindre la grande masse des particuliers, soit dans leur vie, soit dans leur propriété.

C'est dire que la marine, si elle limitait son action à l'attaque de l'ennemi flottant, resterait la plupart du temps impuissante. C'est le premier reproche qu'il faut faire à des instruments de guerre cependant fort redoutables, comme le torpilleur et le sous-marin, ou plutôt à ceux qui voudraient réduire notre marine à ces types trop spécialisés de bâtiments. La torpille, demeurant sans effet contre la terre, constitue une arme incompiète, dont il est impossible de se contenter.

Ainsi, le combat amphibie de la mer au rivage est une phase essentielle du rôle d’une flotte militaire. C'est à tort qu'officiers et administrateurs, le considérant comme un accessoire négligeable, lui refuseraient la part de méditation et de préparation à laquelle il a droit.

Mais, en réalité, le duel dont nous parlons ne saurait conduire l’assaillant maritime à aucune pression valable

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sur l'ennemi, à aucune prise solide sur sa vie ou sa propriété, si ce n’est en facilitant à des forces militaires d'autre nature une descente sur le rivage. D'où la collaboration nécessaire entre les deux éléments.

Nous arrivons de la sorte à poser, comme base fondamentale à l’activité d'une flotte de guerre, l’aide qu’elle peut prêter à des opérations combinées. C'est là sa raison profonde d'exister primitivement. Nous savons d’ailleurs que ce rôle se complique aussitôt de deux fonctions nouvelles, qui n’ont pas tardé à occuper dans l'esprit du spectateur les premiers plans :

19 A une flotte menaçante, l'ennemi oppose une autre flotte. Il cherche à détruire sur mer par avance l’auxiliaire de l'invasion. C’est l’histoire de l’Armada. De là naît le pur combat naval.

20 Lorsque le commerce se développe, une proportion de moins en moins négligeable de la richesse privée passe d'une terre à l'autre sur l’eau. Et dans ce passage, on peut la saisir. La guerre au commerce, sans sortir du seul domaine maritime, devient le levier d’une pression de plus en plus puissante exercée sur la volonté d'un peuple hostile. Nous sommes encore loin du temps où cette blessure sera mortelle, ou tout au moins insupportable à la plupart des grands pays. Il n’est peut-être que l'Angleterre qui ne puisse aujourd’hui s’y résigner. L'avenir verra croître sans doute l'influence de la guerre au commerce. Mais le souci de défendre les convois rendra fatals là aussi les heurts entre les escadres et le combat naval proprement dit.

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