II — LES CIRCONSTANCES MILITAIRES DE L'INTERVENTION ROUMAINE
Les opérations militaires de l'armée roumaine auraient dû faire partie intégrante d'une grande action d'ensemble que les Alliés devaient déclencher pendant l'été 1916 ; elle avait été préparée par les succès réalisés sur le front de France peu avant l'intervention roumaine et par la victoire que BroussilofT était en train de remporter sur l'Autriche- Hongrie. Cette action générale el énergique devait nécessairement amener la fin de la résistance des Empires du Centre.
Tout le front russe devait ainsi entrer eu mouvement ; les armées anglo-françaises devaient attaquer les armées allemandes en France ; les forces italiennes devaient peutêtre aussi poursuivre l'ennemi au delà de Gorizia qui venait d'être prise ; les troupes du général Sarrail à Salonique devaient enfin, dans tous les cas, pousser une off'ensive énergique en remontant les Balkans. Spécialement sur le front oriental, Broussilofl" devait continuer à descendre de Galicie et de Bucovine dans les plaines hongroises et, pour compléter la déroute de l'Autriche-Hongrie prise entre deux mouvements convergents et à qui l'Allemagne n'aurait plus eu la possibilité d'envoyer des renforts, il était nécessaire enfin que les troupes roumaines débouchassent avec vigueur dans la Transylvanie ('). Elles auraient ainsi formé l'aile gauche de l'avance générale russe et complété de
(i) « Les Roumains ont été au plus pressé, avec quelque raison. Leur offensive immédiate en Transylvanie n'a pas été seulement inspirée par les désirs très légitimes de prendre pied sans tarder dans les territoires revendiqués ; elle était commandée par les nécessités stratégiques et tactiques. Il était indispensable que les Roumains s'assurassent les débouchés des déClés transylvains et se prccautionnassent contre les offensives possibles. Suivant les événements,
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façon solide do ce cott' rextréme flanc gauche qui commenrail à êlre menacé. L'Autriche-nonqric aurait ainsi été, en tout cas, mise hors de cause par une victoire décisive sur tout le grand front oriental.
Le plan de l'inten'ention militaire roumaine avait donc été déterminé par les Alliés. Il Taisait ainsi partie nécessaire d'un immense mouvement d'ensemble sans lequel une action roumaine isolée restait complètement en l'air, n'avait aucune raison et était immédiatement vouée à aboutir à un désastre. L'armée ennemie qui était préparée contre le flanc gauche de Broussiloff aurait dû se trouver prise entre deux feux et devait se résoudre à une retraite préci|^)itée ou à la capitulation ; les troupes germano-bulgares ([ui avaient été concentrées dans les Balkans auraient dû ^tre tout au moins immobilisées par l'action de l'armée de Salonique, tandis que des forces russes descendant de la Dobrodja auraient commencé une offensive contre les Bulgares et auraient ainsi couvert toute la frontière sud de la Roumanie. Tout le nord et l'est du territoire austrohongrois aurait dû ainsi être rapidement occupé. Les' Roumains enfin, opérant en liaison avec les Russes qui auraient débouché du nord, allaient rétrécir d'un seul coup, par une avance rapide en Transylvanie, le front beaucoup trop étendu que constituait leur frontière carpathique en forme d'arc de cercle. Ils se seraient alignés presque en ligne droite allant d'Orshova, prise comme pivot, par le Muresh vers le nord-est ('), et à mesure que l'avance de l'aile droite, formée par l'armée russe, progresserait vers
leurs marches se prolongeaient en Transylvanie ou se Axaient sur un front défensif le plus loin possible au delà des cols. » (Général Malleterre, Études et Impressions de la guerre, édition J. Tallandier, 3^ série, p. ga, 12 octobre 1916.)
(i) L'Union de la noblesse hongroise déclarait, le 3o septembre 1917, par l'organe du comte Etienne Bethleu, en présence de deux ministres : « La situation actuelle de son réseau de chemins de fer aurait entraîné une véritable catastrophe de la Transylvanie, si la Hongrie avait été forcée de se défendre sur la ligne du Muresh, comme c'était le plan de ses ennemis. 1
le nord ('). Le territoire national des Roumains en Hongrie devait ainsi être rapidement occupé par les armées roumaines.
Ce plan de l'action roumaine, comme faisant partie d'un ensend)le, était judicieusement conçu. Les conditions du territoire roumain, ses voies de communication et la préparation de l'armée roumaine ne se prêtaient qu'à une action offensive de durée relativement courte. Penser à une guerre de longue haleine et surtout à une simple action défensive tout le long des frontières aurait été au contraire une impossibilité.
La forme de la Roumanie, se prolongeant comme une bande étroite de territoire tout le long du côté est et extérieur du grand arc des Carpathes, faisait en effet une difficulté insurmontable de la défense simultanée de ses frontières austro-hongroise et bulgare. Il faut tout d'abord se rappeler que le front que la Roumanie aurait eu ainsi à défendre avec ses seules armées était d'une longueur de presque i.5oo kilomètres ('=). L'importance de ce chiffre se comprend aisément si l'on constate que le front de France avait en ce moment une longueur totale de 700 kilomètres et était défendu par 4 millions d'hommes, que le front italien avait 600 kilomètres et i. 000.000 soldats, que le front
(i) Le fjénéral de Lacroix écrit à ce propos : « Entourée de toutes parts, la Roumanie n'aurait pas été en mesure de lutter, seule, contre les forces allemandes, austro-hongroises, bulgares et turques, avec lesquelles elle allait entrer en conflit, si elle n'avait été certaine de pouvoir compter, en toutes circonstances, sur le concours absolu du puissant Empire russe. Gomme pendant la guerre de 1 877-1 878, elle était obligée de conformer ses dispositions au plan général d'opérations des armées du Tzar; elle faisait partie intégrante d'un ensemble, dans lequel elle était appelée à jouer un rôle fort important, mais cependant de nature subordonnée. Cette situation a dominé toute la conduite des armées roumaines. » [L'Effort de la Roumanie [Revue des Sciences politiques du i5 avril 1917J.)
(aj Ce front, sur lequel l'armée roumaine « était appelée à lutter simultanément contre les Austro-Hongrois, les Allemands, les Bulgai-es et les Turcs, était l'un des plus étendus de tous ceux qui, ensanglantés, se trouvaient à la surface du globe «, écrit le colonel Egli {^La Guerre roumaine, igi6 {^Schweizerische Monatschrift fur Offiziere aller Waffen, année 1917, n» 1-7]).
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russe, eiiliii, cl«^ l^'lp» jusciu'à la Irouti^re roumaine, était approxiinativeineiU é(]al, en loiicjucnr, au front roumain cl conjprenait plus de /; millions de défenseurs. Comment, dans ces conditions, la Roumanie, avec son armée d'opération de 600.000 hommes, aurait-elle pu tenir à elle seule ses fr(>nti«"'res? Le saillanl prolongé de la Valacliie en forme de couloir étroit entre la Transylvanie et la Bulgarie, et resserré justement à son point de jonction avec la Moldavie, rendait d'un autre côté possible une attaque concentrique de l'ennemi qui couperait, à un moment donné, tout le pays en deux et encerclerait ainsi complètement toutes les troupes roumaines opérant en Valacliie. Enfm la capitale du pays entier, Bucarest, où étaient concentrées presque toutes les grandes installations militaires, était placée en plaine, à environ 60 kilomètres de la frontière bulgare du sud. Malgré la construction fébrile de chaussées dans les montagnes pendant la neutralité, toutes les grandes voies de communication stratégiques de la Roumanie, ses chaussées nationales, son réseau de chemins de fer, son système de fortifications convergeaient du reste exclusivement contre la Russie. C'est ce qui mettait la défense roumaine dans une situation des plus défavorables en cas de guerre avec l'Auiriche-Hongrie. Pour ne dire qu'un seul mot à ce propos, la Valachie ne possède, de Bucarest jusqu'à Orshova, c'està-dire sur la plus grande partie de sa longueur, qu'une seule ligne de chemin de fer qui est à voie simple, s'étend dans la plaine très loin de la frontière hongroise, et enfin, au lieu d'être droite, s'allonge démesurément par des détours et retarde ainsi considérablement les transports militaires réduits pour lesquels on peut l'employer. C'est de cette ligne que partent des ramifications secondaires vers les montagnes au nord, serpentant le long de quelques vallées séparées entre elles par des massifs impraticables, et vers le Danube, au sud. Les voies de liaison latérales le long de la frontière n'existent pas.
Quant à la préparation de l'armée selon les principes nouveaux, elle avait été considérablement g<^nce malyré l'excellont moral des troupes et leur résistance physique remarquable, par la situation politique, -créée par la Russie, qui a précédé l'intervention roumaine et par le fait que les futurs alliés n'étaient pas encore arrivés eux-mêmes à une production de matériel de guerre en proportion de leurs besoins. Les puissances alliées finirent par s'engager, il est vrai, à compléter, aussitôt après son intervention, les lacunes de l'armée roumaine. Mais en attendant ces secours, qui devaient prendre d'Occident la longue et périlleuse voie d'Arkhangel par la Russie ou bien celle de Vladivostok en faisant le tour du monde, les Roumains devaient agir avec leur propre matériel. Le seul appui qu'ils pouvaient espérer en cas de nécessité était celui des troupes russes, rendu bien problématique par la politique de l'Empire russe.
En cinq jours l'armée roumaine devait être et, du reste, fut effectivement presque complètement mobilisée. Son effectif total était d'environ 800.000 hommes, dont 600.000 formaient les armées d'opération. Les dépôts comprenaient encore 200.000 hommes. Environ i3 °/o de la population étaient ainsi sous les armes. « C'est un coefficient que les autres États belligérants n'arrivent à atteindre qu'un certain temps après leur entrée en campagne ('). » L'armée était formée de 28 divisions d'infanterie, 2 divisions et 4 brigades supplémentaires de cavalerie. En temps de paix elle ne comprenait que i5 divisions; le reste se formait au moment de la mobilisation par simple dédoublement des effectifs normaux et avait une valeur beaucoup plus réduite; le matériel d'artillerie lui faisait défaut. L'armée était munie d'un nombre très réduit de canons qui n'étaient plus du tout en concordance avec les nécessités de la guerre actuelle
(i) Étude du colonel Gavanescul, actuellement général, sur la guerre roumaine (Calendarul Regina Maria 1918. Jassy, typographie du Service géographique de l'armée) et le volume intitulé Notre guerre. Jassy, 1918.
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ol les moyens des adversaires; faute de pouvoir se procurer Ac rartilleric à partir de igi^, on ne pouvait disposer que dos houches à feu (jui existaient déjà au moment où la guerre mondiale avait éclaté. On employa, pour armer une partie des nouvelles divisions formées, les anciens canons à tir lent (|ue l'armée possédait avant l'introduction de l'artillerie à tir rapide. Le nombre de mitrailleuses était minime, l'artillerie lourde, l'artillerie de siège, l'artillerie de montagne étaient presque nulles. L'aviation n'existait pas. Les services technicpies perfectionnés des armées modernes faisaient presque complètement défaut. L'expérience des méthodes nouvelles de combat révélées par la guerre actuelle était encore à acquérir. L'approvisionnement en munitions, équipements, vivres et matériel sanitaire était insuffisant. Faute d'industrie en général, et particulièrement d'industrie métallurgique, dénué de matières premières, le pays était dans l'impossibilité de renouveler lui-même son stock en fusils, canons, munitions et en général tout son matériel de guerre. Sur le Danube, enfin, la Roumanie ne pouvait compter, comme forces navales, que sur 4 monitors cuirassés spéciaux d'environ 680 tonneaux, dotés, chacun, de 3 canons de 12"° et de 2 obusiers de 12"", et le manque de torpilles se faisait très sérieusement sentir.
Tels étaient les moyens d'action de l'armée roumaine.
Une offensive des Centraux contre les frontières roumaines avait ainsi de grandes chances de succès. Une action combinée venant de Bulgarie et de Transylvanie pouvait être décisive et couper complètement la retraite des Roumains. La rive bulgare du Danube domine du reste la rive roumaine. D'un autre côté la Transylvanie est pourvue de voies ferrées et de communication qui pouvaient être admirablement utilisées. Un long couloir formé par les vallées du Muresh et de l'Oit (l'Aluta) borde comme un chemin de ronde l'arc intérieur des Carpathes en Transylvanie et longe à courte distance la frontière ; ce couloir
possède d'un bout à l'autre une ligne de chemin de fer parfaitement adaptée au transport latéral des troupes; l'ennemi pouvait, par conséquent, concentrer des forces avec rapidité et agir par surprise sur n'importe quel point, tandis que les Roumains, gênés sur leurs lignes de communications en Valachie, ne pouvaient répondre qu'avec un très grand retard aux coups portés à leur défense. Enfin, au cas même où, grâce à une défense héroïque, la Valachie ne pourrait être coupée vers son milieu sur la ligne Prédéal — Bucarest— Tourtoucaïa (Tutrakan) ou même plus à l'est, il fallait considérer que, dans le saillant de la Valachie occidentale, qui a pour centre Graïova, toutes les routes de l'assaillant convergent; elles lui facilitent ainsi, par son avance même, une concentration qui lui permet de continuer sans aucun arrêt son attaque vers l'est en dépassant l'Oit.
Ces considérations, auxquelles on doit ajouter les moyens militaires puissants et perfectionnés que les ennemis actuels pouvaient mettre en mouvement, font comprendre pourquoi une action roumaine isolée était envisagée avec raison comme une aberration, et comment la Roumanie pouvait hésiter avant de se décider à intervenir dans une guerre qui aurait pu devenir simplement défensive sur ses frontières (').
(i) « Pouvons-nous douter que la stratégie des Alliés, qui dispose de ressources toujours croissantes, n'ait attribué aux opérations dans les Balkans toutes les forces et les moyens d'action nécessaires ? Il n'y en aura jamais trop. L'intervention de la Roumanie n'a pas apporté seulement une force supplémentaire. Elle a sonné l'appel à tous les Alliés, aux Russes comme à l'armée de Salonique, pour en finir avec les Bulgares et les Turcs. Ce serait une nouvelle et grave erreur de croire que les 600.000 Roumains peuvent suffire à la tâche avec l'armée de Salonique et que les Russes n'ont qu'à continuer leur bataille de libération des provinces envahies. L'offensive russe, restreinte par l'hiver, doit descendre du nord au sud et se confondre avec l'offensive roumaine et celle de Salonique. Elle viendra ainsi au-devant de l'offensive de Hindenburg sur le saillant roumain, dont nous ne pouvons détourner nos regards et nos appréhensions. » (Général Malleterre, Éludes et Impressions de la guerre. Edition .1. Tallandier, 3^ série, p. 97, 12 octobre 1916.) « La Roumanie ouvre le passage à l'armée russe de Bessarabie. » (Id,, ibid., p. 4?, 10 septembre 1916.) « En ne se plaçant qu'au point de vue militaire, la Roumanie est bien en effet la parti»
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El <'esl cepcndanl ce (|ui ;iniv;i. Une perspective historique |)lus prolonclc pourra seule, plus tard, expliquer de façon plus satisfaisante rinq)ossil)ilité dans laquelle s'est trouvée rEntente de mettre en prati([ue, à la lin de l'été 19 16, le plan qu'elle avait conçu et en vue duquel elle avait exigé à ce moment l'intervention roimiaine. Il est probable que c'est l'Empire russe en dissolution, au secours duquel était venue de façon si chevaleresque la France en 1914» le même Empire qui, en 191O même, faisait tout son possible pour arriver à une paix séparée avec l'Allemaqne ('), celui
sensible du front d'Orient. Si elle est liée à la stratégie russe par son aile droite et par les communications entre la Bessarabie et le Danube, elle a son flanc gauche exposé aux attaques combinées des Austro-Allemands et des Bulgares. Ouoique couverte au sud par le Danube, elle peut être attaquée et envahie sur le front transylvain et sur le front serbo-bulgare. Entre Orshova et Graïova, le saillant se prête à l'enveloppement, tant que l'armée de Salonique n'est pas encore en état d'influencer par ses progrès menaçants les concentrations qui peuvent se faire entre Nich, Sofia et le Danube. » (Id., ibid., p. 22, i" octobre 191C.) « La Roumanie s'offrait conune une proie facile, si son intervention n'avait pas été combinée avec une puissante action des Alliés dans les Balkans sur Sofia. La situation géographique de la Roimianie donnait à Hindenburg toute l'indication de la manœuvre à faire. » (Id., ibid., p. i63, 3o décembre 1916.)
(i) Voir les détails suggestifs que donne par exemple ]\L Charles Rivet, correspondant pendant longtemps du Temps à Petrograd, sur la volonté des cercles officiels influents de la Cour de voir la Russie arriver à une paix séparée et même à une paix défavorable pour elle au point de vue extérieur {Le Dernier RoiimanoJJ', Paris, Perrin, 1917). Voir aussi la brochure en anglais de M. VV. A. Leeper, The Justice of Riimania's cause, London, New-York, Torento, 191 7.
Enfin les observations de M. Rivet sont confirmées par toutes les études un peu attentives qu'on avait faites du monde politique dirigeant la Russie. La Gaselle de Lausanne du 16 février 1916 écrivait déjà : « L'explication la plus plausible de la faiblesse relative que fait paraître l'état-major du généralissime grand-duc Nicolas Nicolaie\itch se trouve probablement dans les intrigues du parti allemand de Petrograd. Il n'y a rien d'impossible à ce que le grand Étatmajor allemand soit secrètement informé du fort et du faible des positions de l'ennemi, de la répartition de ses effectifs et de ses projets. A ceux qui s'étonneraient que la trahison puisse se rencontrer en Russie, rappelons qu'un certain nombre de hauts fonctionnaires détestent le libéralisme des nations occidentales, dans le triomphe duquel ils voient une menace à leurs privilèges ; que la Prusse et l'ordre à la prussienne sont leur idéal et qu'ils en redoutent la défaite à l'égal d'une catastrophe! » De même Kerenski disait le 25 février/ii mars 1916, dans la déclaration faite au président de la Douma, à propos de l'affaire de trahison de Miassoyedov : « La société russe sait bien que les éléments dirigeants du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Justice sont tout dévoués à l'idée, puissante chez nous, de l'impérieuse nécessité de rétablir au plus tôt l'unioa
qui, transformé en république, devait dans ce but désorganiser un peu plus tard son armée et faire une défection douloureuse tout en défiant ses anciens alliés par ses provocations et essayant par ses appels de semer la révolte dans leurs armées elles-mêmes, qui contribua le plus et peut-être même provoqua avec intention ce grave échec ('). Dans tous les cas, le premier ministre russe, Sturmer, germanophile avéré et l'un des soutiens des réactionnaires endurcis qui désiraient la victoire allemande, voulait la paix à tout prix. Le fait est que l'offensive de Broussiloff ne donna plus signe de vie à partir du moment où la Rou-
étroite avec le Gouvernement de Berlin, appui le plus solide de notre réaction interne. La haute trahison existe au cœur même des administrations centrales. » Pour mieux se rendre compte de la mentalité des diriçieants russes, voici ce que contenait une feuille volante populaire, répandue par le Gouvernement : « La guerre vient de ce que, en Allemagne, il existe une constitution. Guillaume II est bon, très bon. Il voulait toujours devenir autocrate, et s'il était monarque absolu, il rendrait l'Allemagne glorieuse sur le terrain du travail paisible. Mais en Allemagne, il y a une constitution et voilà la cause de la guerre qui démontre eoicore une fois les désavantages d'un régime constitutionnel et républicain. » (Voir la Roiisskaïa Chkola, p. 21. Petrograd, décembre igii-) Voici encore ce qu'on trouve dans le Rousskoïe Znamia, signé encore par un « Vrai Russe » : « L'Allemagne est l'incarnation d'une puissance nationale, grâce aux principes silutaires sur lesquels elle base l'administration de l'État. La dynastie des fïohenzollern incarne en soi et fait prévaloir des principes élevés et précieux pour l'humanité. Puissent ces principes rester sains et saufs, car ils sont bienfaisants et utiles au bonlieur du monde. Et si l'Allemagne remplace chez un de ses voisins la république par un régime monarchique, ce changement ne sera nidlement nuisible à l'humanité, à l'ordre et à la tranquillité en Europe et à l'épanouissement de la vie des peuples. » (Voir Grégoire Alexessky, La Russie et la Guerre, p. 266-280. Paris, Colin, igiS.) Eh bien, le parti qui représentait cette mentalité, avec, en plus, la note du souci exclusif de chacun de ses membres pour son propre intérêt personnel, était justement en plein pouvoir en août 1916. Des noms comme celui de Sturmer, le président du Conseil, ProtopppofT, Raspoutine, etc., résonnent encore à notre oreille comme un horrible cauchemar (Rivet, voir p. i56-i6o).
Parlant spécialement de l'échec roumain de 1916, M. Asquith pouvait parler ,'!vec raison de la « responsabilité russe pour les malheurs de la Roumanie », tandis que M. Pickon insistait sur les « conditions désastreuses dans lesquelles l'intervention roumaine a été faite, compromise dès la première heure par la trahison de Sturmer ». (Voir aussi les déclarations catégoriques du général Mallcterre, le 28 juillet 1917, en pleine Sorbonne, devant M. Poincaré, le Gouvernement français et les représentants des Gouvernements alliés.)
(i) Commandant de Civrieux.
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manie enlrail en guerre. Elle s'était épuisée elle-même (') fsmto probablement des munitions que la bureaucratie au pouvoir, rongée par sa corruption, son ([ernianopiiilisnie el ses traditions réactionnaires, ne laissait passer que pour ses desseins ; l'extrémité de l'aile gauche russe n'échappa même à un désastre que par l'intervention roumaine qui empêcha ainsi les troupes ennemies de déboucher vers l'Ukraine et de tourner par le sud tout le front oriental. Les armées russes n'opérèrent même pas le mouvement nécessaire pour faire la jonction avec l'aile droite de l'armée roumaine. L'oflensive totale du front oriental se réduisit ainsi à quelques faibles efforts au centre de ce front. En Dobrodja. enfin, malgré les instances répétées du Gouvernement roumain qui avait demandé l'envoi d'au moins 200.000 Russes et qui pendant longtemps avait même fait de cet envoi une condition essentielle de sa participation à la guerre (^), la Roumanie dut se contenter de l'assurance de l'Empire des Tzars qu'il garantissait la sécurité du dos de l'armée roumaine, c'est-à-dire de la Dobrodja et de toute la frontière du Danube, par l'envoi de deux divisions d'infanterie (une russe et une serbe) et une division de cavalerie seulement. Ces troupes évidemment ne commencèrent aucune offensive ; elles tinrent avec peine la défensive ellemême. Les Serbes seuls y firent des merveilles de bravoure ; les divisions russes étaient tout à fait réduites comme effectif et presque sans aucune A^aleur combative ; leur commandement était du reste d'une faiblesse qui devait réserver à la Roumanie de funestes déboires. En Bulgarie, en échange, les Allemands avaient concentré sur la ligne Roustchouk — Varna une armée germano-bulgaro-turque outillée à la perfection et forte de iSo.ooo hommes environ qui commença, dès le premier jour, une offensive très éner-
(i ) Commandant de Givrieux.
(2) Les Alliés avaient même exprimé l'avis que les Roumains se monlraieul trop prudents et trop soucieux de la défense de leur frontière bulgare.
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(jique contre la Dobrodja. Cette armée, sur les forces de laquelle les commandements alliés furent, paraît-il, mal informés, et qui avait été destinée à fondre surSalonique (') si la Roumanie n'était pas intervenue à ce moment, ne fut nullement gênée par le mouvement timide que le général Sarrail ébauchait à peine. Devant cette situation (jénérale en Orient, les Alliés franco-anglais et italiens jugèrent probablement, et avec raison, qu'il était nécessaire de renoncer à une grande offensive et se contentèrent de quelques opérations locales.
Voilà comment l'offensive roumaine, alors qu'elle devait se déclencher en même temps qu'un mouvement général de tous les fronts alliés, commença selon le plan d'action qui lui avait été déterminé et se trouva ainsi tout d'un coup isolée et sans aucun appui (*). L'armée qui avait été destinée à battre Broussiloff fut alors complétée en hâte par de nouvelles divisions allemandes prélevées de Verdun, de Galicie et de la Somme, et, mise sous le commandement de Falkenhavn, elle fut tournée vers le sud contre l'armée roumaine. Les forces importantes de Mackensen d'un autre côté, renonçant à se jeter sur l'armée alliée de Salonique, attaquèrent violemment, en remontant vers le nord, la partie la plus vulnérable du front roumain. Les Allemands avaient un intérêt immense, pour assurer leur situation dans le nord-est de l'Europe, de finir au plus vite et d'écraser la Roumanie qui avait eu l'audace de se mettre en travers
(i) Voir par exemple les commentaires publiés par le journal Le Temps en novembre 1917 sur les télégrammes échangés entre les souverains grecs et le Kaiser. L'auteur rappelle le télégramme d'août 19 16 par lequel le ministre de Grèce à Berlin annonce l'offensive de l'armée de Mackensen contre les Alliés en Macédoine.
(2) « Mais la défaite des Roumains n'a pas été seulement le résultat de leur situation aventurée et de V èn'igmatique retard des Russes. Si Hindenburg a pu amener des forces considérables en Roumanie, c'est que l'accalmie s'est faite soudain sur le front occidental comme sur le front russe, comme sur le front italien. » (Général Malleterre, Études et Impressions de la guerre. Edition J. Tallandier, 3* série, p. 164, 3o décembre 1916.)
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lie leur action (jénérale. Les Allemands finirent ainsi par amener contre les Houniaiiis [)Iiis de lu divisions (').
Le sort des armées roumaines, prises entre deux feux, inférieures en nombre et encore plus en outillage, était ainsi nécessairement scellé (*). « La retraite et la perte de deux tiers du territoire de la Roumanie ont été ainsi dues à des causes qui échappaient à son contrôle et qu'aucune prévoyance ne pouvait éviter ('). » La seule chose étonnante a été la lontjue résista!ice que les Roumains ont pu opposer. Car non seulement aucun appui sérieux ne leur a été donné avant décembre 1916 par la Russie, qui, seule, en qualité de voisine immédiate, avait le devoir de la sauver, mais encore, pour des motifs qui ne sont pas encore bien connus, l'Empire des Tzars retenait, égarait ou retardait les transports d'armement qui leur étaient envoyés par les alliés d'Occident (^) L'armée roumaine n'a cédé qu'après trois mois de lutte acharnée, au moment où ses troupes, qui n'ont jamais pu être relayées faute de réserves, ont atteint à l'épuisement et où ses divisions, dont les moyens fondaient à vue d'œil dans une lutte inégale et ininterrompue, malgré le remplacement continu en hommes, sont arrivées à un minimum d'effectifs. Elle n'a cédé enfin
(i) Pour se rendre compte de l'importance de ce chiffre on n'a qu'à rappeler qu'il représente environ le tiers des forces allemandes opérant sur tout le front français à ce moment (i25 divisions), le tiers des forces austro-allemandes opérant sur tout le front russe (ii3 divisions) et que tout le front italien retenait un nombre inférieur de divisions austro-hongroises (environ 35 divisions)! (Information du G. 0. G. roumain.)
(2) « Jetée prématurément dans la lice, la Roumanie a payé de 800.000 hommes les impatiences de certains gouvernements et les trahisons de la clique Sturmer. » (Saint-Brice. Journal, G décembre 1917.)
(3) Daily Chronicle, 27 août 1917.
(4) Ces armements ont été en partie retrouvés après la Révolution dans les gares russes, où les fonctionnaires déclarèrent qu'ils avaient été arrêtés par ordre. D'autres s'étaient abîmés en masses pendant l'hiver rigoureux de 1917 dans les parcs découverts où on les avait retenus au milieu de la Russie. M. Protopopoff avoua lui-même, paraît-il, qu'il avait retenu à Petrograd les mitrailleuses destinées au début de la guerre à la Roumanie et les avait placées sur les toits des maisons de peur de la Révolution.
que sur un seul point de sa frontière, sur le Jiu, dans le saillant de la Valachie occidentale et a pu ensuite opérer, tout en continuant à lutter, une retraite de plus de 35o kilomètres qui lui a conservé presque toutes ses réserves intactes et qui a pu lui permettre quelques mois après une résurrection éclatante. Il y a ainsi peu d'armées qui pourraient se vanter, dans des conditions aussi défavorables, d'avoir réussi une résistance pareille à celle que fit l'armée roumaine d'août 191 6 à janvier 1917.