III — LES OPÉRATIONS MILITAIRES
L'oireiisive roumaine en Transylvanie débuta avec succès la nuit mrme du jour où la guerre fut déclarée. Deux causes immédiates arrêtèrent cependant son élan, avant que les colonnes roumaines, qui débouchaient dans des directions convergentes par les passes de l'arc carpathique, aient bien pu reprendre contact entre elles. La première fut l'immobililc complète des troupes de BroussilofT, avec lesquelles la jonction ne se faisait ainsi pas dans le massif de Dorna Vatra. La seconde et la plus importante fut la menAce vigoureuse qui se dessina dès le second jour contre Tarrière de l'armée roumaine par suite de l'offensive des forces de Bulgarie du maréchal de Mackensen.
En Dobrodja, en effet, les faibles effectifs russes et leur manque d'ardeur furent insuffisaifts non seulement pour une offensive, mais encore pour la simple défense de la province. L'arrivée de ces derniers, du reste, s'était faite avec des retards incompréhensi])les ; l'armée roumaine dut ainsi recevoir seule, dès le début, dans la Dobrodja, un choc formidable et inattendu. Mackensen attaqua, en effet, avec un contingent de près de loo.ooo hommes, des centaines de canons (même de SoS™"") et une aviation abondante, la garnison de Tourtoucaïa (Tutrakan). Celle-ci comprenait une seule division roumaine de seconde ligne, forte de 20.000 hommes tout au plus, et était isolée du gros de l'armée qui descendait en Transylvanie au delà de la crête des Carpathes. Les Russes étaient encore loin et ne lui donnèrent aucun appui. Durant sept jours consécutifs, les troupes germano-bulgares prononcèrent journellement huit à dix attaques ('). La garnison débordée, et avec le Danube
(i) L'officieux bulgare Preporet: du 8 septembre 191 7 rappelle un article du général bulgare TonchefF oii il est dit que les pertes exclusivement bulgares
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à dos, dut capituler. La ca[)italc était ainsi menacée. Le chemin de la Dobrodja s'ouvrait en outre devant les troupes de l'ennemi. Il occupa aussitôt avec ses iSo.ooo hommes tout le quadrilatère dobrodjiole jusqu'au delà de l'ancienne frontière d'avant igiS. Cette armée avait, comme toutes les armées qui ont opéré contre les Roumains, une artillerie formidable, un nombre colossal de mitrailleuses, des automobiles blindées, une puissante aviation. Pour y faire face, le commandement roumain dut envoyer en Dobrodja ses réserves qui formèrent avec les armées russes un total d'environ 80.000 à 90.000 hommes, avec des moyens très réduits (^).
On refoula cependant l'ennemi, mais la situation en Transylvanie s'aggravait pendant ce temps et l'on dut y envoyer toutes les troupes disponibles, laissant aux Russes, nouvellement arrivés, le soin presque complet de la défense de la Dobrodja (^). Ces derniers avaient de tout autres préoccupations que celle de refouler l'ennemi. Malgré les ordres reçus, une partie de la flotte russe de la Mer Noire,
furent à Tourtoucaïa, en deux jours seulement, de 172 officiers et 7.742 soldats, c'est-à-dire 2 5 «/o des effectifs d'attaque bulgares, et il ne parle pas des pertes allemandes.
Ci) L'artillerie avait un très petit nombre de bouches à feu et presque toutes de petit calibre. Les régiments ne possédaient pas plus de six mitrailleuses, quelques-uns même quatre. L'aviation manquait totalement (Colonel Gavanescul, op. cit.).
(2) a Mais n'a-t-on pas annoncé dans la Presse, il y a un mois, qu'une arméf russe était prête en Bessarabie, sous le commandement d'Ivauoff ? Elle n'est pas tout entière dans la Dobrodja.
« Et si l'on prévoit que la manœuvre de Hindenburg et de Mackensen vise l'invasion et l'écrasement de la Roumanie par l'enveloppement du grand saillant occidental, les Alliés n'ont-ils pas envisagé la manœuvre contraire, l'attaque sur Nich et Sofia par les plus courts chemins ?
« Il existe une attraction fatale que la Roumanie doit exercer sur les Impériaux, tant pour essayer de se venger de son intervention, que pour y chercher le triomphe ou la ruine de leur politique orientale. » (Général Malleterre, Etudes et Impressions de la guerre. Édition J. Tallandier, 3^ série, p. 78, !<''' octobre 19 16.)
« Il est probable que les Russes d'Ivanoff, qui débouchent par la Dobrodja, et l'armée de Sarrail ne donneront pas à l'État-major impérial le quart d'heure de plus qu'il faudrait. » (lu., ibid., 3<^ série, p. 48, 10 septembre 191O.)
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qui se trouvait concentrée en rade de Constantza, ne coopéra mhne pas à l'action. Constantza tomba ainsi. La lirjne Cernavoda — Constantza dut aussi céder. L'armée russe se retirait en désordre vers le nord de la province, découvrant tout le sud et le flanc oriental de la Valachie. La Dobrodja l'ut complètement dévastée tant par ïes troupes russes en retraite systématiciuc que par les Bulgares qui accompagnaient les armées de Mackensen et qui se rendirent coupables des crimes les plus sanglants contre les prisonniers, les blessés et la population.
Cependant, le maréchal de Falkenhayn, commandant en chef du groupe d'armées ennemies opérant en Transylvanie, attaquait à tour de rôle, avec des forces et des moyens d'action supérieurs (') chacune des colonnes roumaines qui s'étaient arrêtées en Transylvanie, sans avoir la possibilité de s'appuyer sérieusement entre elles. L'armée roumaine dut ainsi, après des luttes mémorables par l'esprit de sacrilice qu'elle y déploya et par les pertes sanglantes qu'elle infligea à l'ennemi, souvent supérieures aux siennes propres (^), se replier, évacuer la Transylvanie et prendre position sur les frontières roumaines. L'ennemi continuait à y jeter des troupes fraîches ; les Roumains luttaient toujours avec les mêmes forces (5).
La défensive générale roumaine commençait ainsi. Ce fut une défensive active. Les premiers essais d'invasion furent tentés par l'ennemi successivement en divers points de la frontière comprise entre Bran (Torzburg) et Buzeu, mais
(i) « Une puissante artillerie lourde lui assurait une supériorité écrasante sur les Roumains », constate le commandant de GrvRiEux.
(2) « L'ennemi répondit à notre pression avec une résistance sauvage », écrit un correspondant allemand auprès des armées de Falkenhaj'n (\^oir l'étude citée du colonel Egli).
(3) « Auparavant n'y aurait-il pas un effort général sur le front russe? Que font Rousski et Evert ? Laisseront-ils la gloire et la peine au seul Broussïloff? Et Ivanoff? Où est-il? Où est l'armée russe de Bessarabie? Pas tout entière en Dobrodja, que je sache? » (Général Malleterre, Éludes et Impressions de la guerre. Édition J. Tallandier, 3e série, p. io4, lô octobre 191G.)
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farent repoussés avec des pertes énormes pour l'assaillant ('). Si cette percée avait réussi, elle aurait coupé le pays en deux sur la ligne Prédéal — Bucarest — Tourtaucaïa et aurait isolé les forces roumaines de toute la Valachie occidentale. Les Roumains réussirent, au contraire, plusieurs actions olTensives locales : à Agas, à Goioasa, à Oituz, à Uz.
Deux divisions allemandes essaient alors une rupture du front au Jiu (sud de Petrosani) et réussissent à passer les montagnes. Mais un retour offensif des Roumains détruisit presque complètement la ii= division bavaroise; quant à la division de cavalerie « Kônigin Maria Louisa », elle dut tuer elle-même tous ses chevaux pour pouvoir s'enfuir à travers les montagnes. La situation était rétablie. Mais les Roumains ne purent, malheureusement, exploiter leurs succès, à cause de la fatigue excessive de leurs troupes et faute d'effectifs disponibles. Ils s'usaient sans pouvoir relever leurs unités fatiguées. Le défaut des voies stratégiques de communication latérale (^) les gênait gravement dans « l'échange rapide des moyens de combat entre les différents secteurs menacés, Falkenhayn, au contraire, à l'intérieur de la courbe frontière et à proximité de celle-ci, utilisait la voie ferrée circulaire des vallées du Maros et de rOlt )•> (5). La résistance prolongée des Roumains dépassait cependant de beaucoup les prévisions de Falkenhayn.
Ce dernier décida alors de frapper un grand coup. Il concentra à l'entrée du Jiu, à l'endroit même où son premier essai avait lamentablement échoué une dizaine de jours auparavant, cinq divisions et une brigade, avec un matériel immense et varié, contre les 20.000 Roumains qui défen-
(i) « L'intention de Falkenhayn se heurta à une victorieuse résistance qui contraignit le maréchal allemand à modiQer ses desseins. » (Commandant de
GiVRIEUX.)
(a) « Les armées roumaines étaient divisées et réparties en tronçons mal soudés entre eux, par suite du manque de communications latérales et des dispositions topographiques de leurs frontières. » (Général de L.vcroix.J
(3) Commandant de Givrieux.
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daient le passage, épuisés par les luttes précédentes. Les troupes roumaines durent s(î retirer devant celte avalanche; elles descendirent premièrement dans ladirection deCraïova, ensuite elles se replièrent au delà de l'Oit à Slatina. Les soldats roumains ont lutté dans cette retraite, jour et nuit, sans un instant de répit, pendant douze jours et sans laisser à l'ennemi ni prisonniers ni matériel de guerre (').
Le détachement, constitué en division, qui avait défendu le massif de la Cerna, au nord d'Orshova, et qui avait été isolé, commença de son côté une retraite dans le dos même des armées ennemies qui le séparaient ainsi complètement du gros des armées roumaines reculant vers l'est. II inquiéta les Allemands par ses attaques et ses apparitions inattendues. Les ennemis, impressionnés, lui donnèrent le nom épique de « division fantôme » . Il ne s'arrêta qu'au passage de l'Oit, à cause de la crue énorme de la rivière qui lui barrait la route et ne tomba ainsi qu'au moment où le gros des troupes allemandes occupait Bucarest !
Par suite de la percée au Jiu, l'ennemi était donc descendu en plaine. Il inondait la Valacliie occidentale et poussait devant lui vers l'est les troupes roumaines. Pendant qu'il arrivait ainsi à l'Oit, Mackensen en union avec Falkenhayn réussit à passer le Danube à Zimnicea avec les forces qu'il avait concentrées en Bulgarie ; il refoulait ainsi, de son côté, devant lui, les faibles détachements de deuxième ligne qui avaient eu pour mission de défendre le fleuve. Les Roumains, dont le flanc gauche commençait à être menacé d'un enveloppement général, durent se replier devant Bucarest. Là ils avaient concentré tout ce qui leur restait de troupes pour tenter de livrer, sur l'Argesh, en rase campagne, une grande bataille décisive.
Cette bataille s'engagea le 3o novembre et dura jusqu'au 3 décembre. Les Roumains, selon l'opinion générale,
(i) Voir colonel Gavaisescul, op. cit.
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raillirent avoir la vicloirc ; clic ne leur échappa, paraît-il, que par hasard, les Allemands ayant capture un officier d'état-niajor qui portait sur lui le plan roumain d'opérations. Mackensen, qui avait été nommé commandant suprême de toutes les forces opérant contre la Roumanie, prit à temps les mesures nécessaires pour parer à renccrclement qui se préparait contre ses troupes et brisa ainsi l'effort roumain.
Bucarest tombait. Ce qui restait de l'armée roumaine dut continuer sa retraite vers la Moldavie. Ce n'est qu'à ce moment que les premiers détachements russes de secours, deux divisions, se décidèrent à se montrer, mais elles se contentèrent d'une apparition fugitive dans les 'environs de la capitale, et ne voulurent prendre aucune part à la grande bataille qui battait son plein un peu plus loin, sur l'Argesh, où devait se décider le destin de toute la Valachie. « La première apparition en Valachie des soldats du Tzar fut ainsi constatée trois mois passés après l'ouverture des hostilités, alors que la partie engagée était devenue sans espoir ('). »
C'est aussi à peu près à cette époque que le commandement roumain commença à acquérir la conviction que les troupes russes envoyées en Roumanie n'avaient pas du tout la mission qui paraissait leur avoir été donnée ; les troupes de la Dobrodja avaient en effet l'ordre formel de se retirer sans engager de luttes ; celles venues enfin en Valachie adoptèrent la même attitude, en brûlant et pillant tout ce qu'elles trouvèrent sur leur chemin (^).
Une dernière ligne de résistance, préparée depuis longtemps, s'étendait de Romnicul-Sarat par Joitza jusqu'au sud de Braïla. Elle devait être tenue par les Russes, arrivés enfin en grand nombre (5). Ces derniers, après un
(i) Commandant de Ciyrieux.
(2) La Roumanie en guerre, brochure publiée à Jassy, 1918.
(3) « Le concours attendu des Russes n'a pas encore soulagé les Roumains. Il y a une énigme que noua ne pouvons cclaircir. BroussilofF, Ivanoff, le