‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 22 sur 54 · IV — LE SACRIFICE DE LA ROUMANIE ET L'UTILITÉ DE SON EFFORT · texte numérisé non relu

IV — LE SACRIFICE DE LA ROUMANIE ET L'UTILITÉ DE SON EFFORT

Faut-il encore parler des sacrifices faits par la nation

roumaine

Le but pour lequel elle était entrée en guerre était telle, ment la raison d'être mT^me de sa propre existence que pour l'atteindre il n'y eut pas de désastres, il n'y eut pas de catastrophes qu'elle n'envisageât de sang-froid. La volonté de vaincre fut au plus haut degré inflexible. Tout fut supporté sans un murmure de la population, sans une plainte de l'armée.

Les membres des missions alliées qui, aux jours les plus difficiles, se trouvaient en Moldavie, pourraient en témoigner, La nation fut du reste soutenue, aux heures des pires désastres, par l'admirable dévouement de ces missions, par les continuelles promesses de ces dernières et l'espérance justifiée et toujours renouvelée en l'avenir qui lui était dû.

C'est ainsi que la Roumanie supporta stoïquement non seulement la grande défaite militaire de 1916, qui s'est produite sans qu'il y eût de sa faute, et l'indescriptible misère qui accompagna la résurrection de l'armée en Moldavie, mais aussi l'inqualifiable trahison et les humiliations qu'elle a dû subir de la part du puissant allié voisin qui aurait dû être son unique et immédiat soutien. Elle supporta encore jusqu'à ces jours derniers le joug non déguisé auquel les Austro- Allemands l'ont soumise.

L'effort de la Roumanie est d'autant plus méritoire qu'il n'est parti que d'une forte conscience du devoir : la nation roumaine ne peut et ne pourra jamais s'empêcher de faire tout son possible pour réaliser ses destinées et pour arriver à son unité politique entière. Ce n'est qu'au moment où ce

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but sera atteint que le royaume actuel de la Roumanie aura accompli sa mission nationale ; il ne restera plus ensuite, pour la nation roumaine ainsi reconstituée dans son intégrité, qne celle de contribuer par son travail dans la société libre des nations au bien de l'humanité.

Pour avoir une idée approximative des pertes matérielles de la Roumanie pendant cette (juerre, il faut seulement se rappeler (jue, pendant moins de deux ans de guerre, sur une population totale de 7.500.000 habitants, le royaume perdit, d'après certaines évaluations, en morts, environ I million (').

Quant aux finances de l'État, il suffît d'établir le chiffre des intérêts annuels à servir pour taire face aux exigences de la dette publique. D'après les estimations de certains économistes, la dette se monte presque à la somme qui représentait avant la guerre le budget total de la Roumanie florissante de cette époque. En ce qui concerne les ressources économiques du pays, on doit savoir que l'agriculture, qui représente sa principale richesse, a subi un coup dont elle se ressentira encore longtemps par la destruction du bétail et des machines, par la perte des réserves et le déficit des récoltes qui est tellement grave qu'on ne disposait même plus en automne 1918 de graines suffisantes pour les ensemencements ! Les réquisitions

(1) Voici à ce propos ce qu'on lit dans le Temps du 22 mai 1919 :

On mande de Bucarest :

On a publié dernièrement au sujet des pertes subies par la Roumanie par suite de la guerre des chiffres quelquefois inexacts. Les constatations faites jusqu'à présent permettent de fixer ainsi les pertes de la Roumanie :

Perles de l'armée roumaine : Soo.ooo morts, dont 340.000 morts sur le champ de bataille et dans les hôpitaux militaires, et 60.000 morts en captivité.

Ces chiffres devraient être complétés par ceux des décès qu'on est en train de constater à l'aide des investigations poursuivies actuellement dans les pays ennemis. Il y a, en outre, ao.ooo mutilés, et ce chiffre ne comprend pas le nombre total des mutilés, les recherches n'étant pas encore terminées.

Pour les pertes éprouvées par la population civile à la suite de bombardements, de crimes commis par l'ennemi et de maladies provoquées par la guerre, le nombre des morts s'élève à 449.36o. Il manque encore les résultats pour trois districts.

outrées des Allemands et les contributions forcées qu'ils imposèrent au territoire occupé, les destructions sauvages et systématiques des Russes en Moldavie achevèrent ce désastre. On peut facilement s'imaginer la gravité de la crise alimentaire qui en résulte. D'un autre côté, la production et l'industrie du pétrole ont reçu un coup presque mortel par les destructions volontaires des sondes et des installations opérées pendant la retraite de 1916 àla suite de la demande expresse formulée par les Alliés, qui ne pouvaient laisser à l'Allemagne tous ces moyens supplémentaires de poursuivre une guerre sous-marine encore plus intense. L'industrie qui commençait à se développer dans le pays se voit ainsi complètement dénuée du combustible naturel qui avait provoqué sa première éclosion; les machines et les installations furent du reste enlevées par les Allemands et transportées chez eux et surtout chez leurs alliés pour détruire complètement l'essor de l'industrie roumaine et s'assurer ainsi pour l'avenir un débouché économique incontesté. Toutes les réserves du pays furent consommées. Le commerce enfin s'arrêta complètement, faute de marchandises à vendre. La seule importation qui se fit fut celle des matériaux de guerre que les Alliés envoyèrent; l'arrêt de l'importation, presque aussi absolu que pendant la guerre, remontait du reste déjà à 19 14; l'exportation depuis le mois d'août 19 16 se réduisit à zéro. La misère générale de la population affamée et dévêtue devint ainsi assurément plus lamentable que celle des Empires centraux eux-mêmes. La Roumanie fut, à ce point de vue, avec la Serbie, le pays le plus éprouvé de tous ceux qui participèrent à cette guerre.

Il est inutile de parler encore du grand effort militaire de la Roumanie, qui a été décrit plus haut. Elle le fit, réduite uniquement à ses propres ressources restreintes, alors que tout un monde voisin et prétendu allié préparait une éclatante et douloureuse défection. L'abnégation de l'armée fut

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extraordinaire clans le combat inétjal qui lui fut imposé. Cj'est pourquoi sir Lloyd George cite « l'héroïque combat de la Roumanie contre des forces supérieures ('). Durant tout le cours des opérations de 191O, il y eut des divisions qui restèrent plus de deux mois en lutte continue avec l'ennemi sans pouvoir relever leurs hommes. I^es officiers étrangers avaient peine à croire à cp spectacle d'invraisemblable endurance » (^). Grâce à l'acharnement de la défense roumaine, l'ennemi ne réussit à entrer en V^alachie que par un seul endroit, à l'ouest, ce qui sauva le reste de l'armée. Le nombre immense des morts et des blessés roumains témoigne aussi de la bravoure déployée. La poignante retraite vers la Moldavie fut un véritable tour de force militaire. L'ennemi, d'un autre côté, les Bulgares surtout, se sont li\Tés, sur la population qui restait, à des excès si monstrueux que le commandement allemand lui-même s'en émut. La Dobrodja, notamment, fut transformée en un vaste désert, les Bulgares croyant se créer ainsi des droits sur cette malheureuse province. La population des villes et campagnes roumaines dut, du reste, dès le début, souffrir les attaques des avions ennemis. Dans la campagne, l'ennemi mitrailla ainsi de paisibles laboureurs. En un seul jour, à Bucarest, le 12 septembre 1916, les bombes lancées des avions assassinèrent plus de 4oo personnes civiles, femmes et enfants. Après l'occupation, les maisons des villages elles-mêmes furent dévastées, le mobilier et les objets qui s'y trouvaient, emportés. La valeur de l'armée roumaine, réorganisée malgré d'insurmontables difficultés qui firent dire à sir Lloyd George que la Roumanie avait traversé « une année d'épreuves presque sans pareil/es -», fut prouvée parles opérations victorieuses de 1917, malgré la nouvelle défection des Russes.

(1) Discours tenu à Birkenhead en septembre 1917.

(2) La Roumanie, son intervention, son effort, ses sacrifices.

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