‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 24 sur 54 · I.V «IIERRK ROUMAINE l · texte numérisé non relu

I.V «IIERRK ROUMAINE l

ament^ l'écroulement dès ce inomenl de toute résistance en Orient ?

Mais ce n'est pas tout. En Occident, les Fran(;ais remportèrent des succès et notamment une revanche éclatante à Verdun; le fait (ju'une partie des troupes allemandes de ces secteurs avait été levée et envoyée contre les Roumains V a certainement contribué; les Italiens aussi, moins inquiétés, avancèrent sur leur Iront; les Anglais s'emparèrent plus facilement de Bagdad. Devant ces faits la Presse occidentale fut d'avis que ce qu' « avait fait la Belgique pour l'Europe en Occident, la Roumanie l'a fait pour elle en Orient ». Son insuccès de 191 6 fut qualifié d' « apparent seulement »; on trouve au contraire qu'elle avait rendu « d'appréciables services ».

Dirons-nous pour conclure, avec le journaliste anglais A. -G. Haies et d'autres publicistes que « le puissant secours qu'a apporté à la Grande-Bretagne et à ses alliés l'entrée en lutte de la Roumanie a été le salut de notre situation » (')? Il suffit de rappeler que l'armée roumaine a mis hors de combat, seulement dans les premiers quatre mois de guerre, environ 4oo.ooo soldats d'Hindenburg (Temps).

Mais les grandes opérations entreprises par l'armée roumaine dans la seconde période de sa guerre un an plus tard, en été 19 17, et les remarquables succès auxquels elles ont abouti n'ont pas été moins importants que les opérations de 1916. On a, du reste, dès le début, senti en Occident que ces combats ont pris par leur allure et leur ampleur une signification considérable. Le roi d'Angleterre télégraphiait, en ce moment, comme nous l'avons vu, au roi de Roumanie : « Les peuples britanniques suivent de près la marche de cette grande bataille. » Quant au résultat de

(i) Voir par exemple aussi le Field du ii novembre 1917 : <r II est hors de doute que lorsque ce pays a jeté l'aunée passée son armée en balance en pleine connaissance des dangers qui l'attendaient, il a sauvé toute la situation des. Alliés. >)

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cctlc opération, il fut tout près d'être décisif. « L'Autriche aurait été démolie si la déroute volontaire de Tarnopol n'avait arrêté brusquement sur pied roffensi\e roumaine » (Fif/aro) ; ce ne fut pas non plus la faute des Roumains si l'Autriche ne reçut pas, cette fois-ci, le coup de çjrâce ; mais la Roumanie encore une fois et littéralement sauva la grande R^ussie. La petite armée roumaine, que l'on aurait cru détruite par sa déroute de l'année précédente, fit en effet ce miracle, ce Elle sauva tout le front oriental », comme l'affirmait un peu plus tard dans le Dailij Cfironicle M. Robert de Fiers, qui était admirablement à même d'en juger, car il venait de rester quatorze mois sur le front roumain, attaché auprès de la mission militaire française.

Pourrait-on jamais accorder trop d'importance à un résultat de cette envergure, atteint pour la seconde fois en l'espace d'une année?

Lorsque enfin la tempête déchaînée par Mackensen pendant l'été 191 7 fut définitivement vaincue, la Roumanie continua à rester le seul secteur de soutien et de résistance dans l'immense front oriental : « Le seul point sûr du front d'Orient est l'endroit où se trouve l'armée roumaine », avait dit avec une grande prévoyance, dès le 27 août 1917, l'ancien président Roosevelt. Non seulement l'armée et la population ne furent pas effleurées par la contagion de l'anarchie russe qui commençait à s'étendre sur son propre sol, mais « c'est la contagion de l'exemple roumain qui a maintenu dans le devoir et poussé au combat l'armée russe de Moldavie » {Figaro). Le colonel Ferigo, attaché militaire italien en Roumanie, déclara à ce propos à un journal anglais, en automne 19 17 : « Le moral de l'armée roumaine a exercé son influence de façon puissante sur les forces russes, les stimulant et empêchant ainsi la propagande maximaliste de prendre racine. Le soldat roumain a fait toujours des miracles de bravoure dans les conditions les plus difficiles et mérité tout notre respect. Jamais cepen-

daiit l'ariiiée n'a été animée d'un moral plus élevé qu'aujourd'hui. » Non seulement « la révolution russe et l'abaissement moral qu'elle a amené ne l'ont pas touchée, mais ils semblent au contraire avoir déterminé une réaction qui a rendu le patriotisme et la discipline encore plus intenses ».

Les contrastes entre les deux éléments qui auraient dû constituer ensemble la défense du front roumain s'accentuaient chaque jour ainsi que leur antagonisme réciproque. Le but de l'anarchie russe était facile à prévoir : ce devait être, de plus en plus rapide, la suppression de toute ombre de résistance et l'abandon du grand front d'Orient en son entier, du golfe de Finlande jusqu'à la Mer Noire. C'est en vain que les Roumains crurent im moment provoquer une résistance et trouver un appui en Ukraine ; ils commençaient déjà à penser à l'éventuelle retraite de leur armée en ce dernier pays : l'Ukraine cependant fut peu de temps après la première à tendre une main amicale aux Austro- Allemands. La situation se prolongeait ainsi, sans issue, jusqu'au moment où elle devint absolument intenable.

Le loyal retard que mit la Roumanie à faire la paix même avec le sacrifice des occasions qui se présentaient à elle de la conclure dans les conditions les plus favorables, fut certainement un signalé ser\àce que ce pays rendit à ses alliés. La paix roumaine ne fut signée qu'au moment où décidément il ne restait plus rien à perdre ou à sauver pour les Alliés sur l'ancien front oriental : la vie de ce dernier était éteinte à tout jamais, la Russie entière avait capitulé avec armes et bagages à Brest-Litowsk, se livrant sans restriction à l'Allemagne. Enfin, même après la cessation des hostilités effectives, la Roumanie a continué à étrç utile à ses alliés par les mesures de précaution que les Allemands crurent devoir prendre contre elle : ils ont maintenu de huit à douze divisions dans le territoire roumain occupé pendant la guerre, ils les ont maintenues pour parer au danger continuel que l'état de l'esprit public roumain

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faisait deviner contre eux ;\ tont moment. Aussi les Allemands ont-ils imposé à la Roumanie dans le trailé de paix une clause qui leur donnait sans terme fixé le droit d'occupation militaire, sur le front du Serelh les tranchées restant occu[)ées sans discontinuer tant d'un côté que de l'autre jusqu'à la fin. Cette armée ennemie n'a pu tomher sur la France, où une lutte à mort terrilile décidait de la victoire militaire entre les deux groupes d'adversaires.

Voilà les faits et les appréciations immédiates qu'ils ont suggérées à leurs témoins. Quant au rôle précis que l'intervention roumaine a joué dans le développement général des événements de cette guerre, seule une perspective historique plus large et plus profonde pourra, plus tard, le bien faire connaître. Pour le moment, un fait est absolument hors de doute : c'est que l'effort roumain, au moment où il a été fait, a constitué un chaînon important dans ce long enchaînement de causes qui a amené la victoire des Alliés, et très probablement même un chaînon indispensable pour arriver à ce résultat. Il nous répugne d'entrer dans le domaine des pures hypothèses et de penser aux difficultés supplémentaires que les Alliés auraient eu à vaincre si l'intervention roumaine n'avait attiré sur elle un grand nombre de forces ennemies ('). Parlant de ce qui serait arrivé si la Roumanie avait voulu entrer en guerre en igiJ contre la Russie, le comte Czernin dit textuellement dans le grand discours de décembre 1918, où il a fait une série de révélations sensationnelles : « L'armée roumaine, en faisant irruption en Bessarabie, serait arrivée loin dans le dos de l'armée russe en déroute et aurait dû provoquer en Russie d'après tout calcul humain {nacfi menschlicher Berechniiiig) une débâcle. Peut-être même serait arrivée à ce moment la catastrophe à laquelle nous n'avons assisté que plus tard; et à ce moment où il n'y avait pas encore d'Amérique à

(i) Voir page 8.

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l'horizon, peut-être aurait-on jmi, après un succès de celte euver<|ure, finir la fjuerre ('). »

Pour résumer riinportance pour les Alliés de l'action roumaine, on n'a qu'à rappeler certaines affirmations faites par des personnages officiels allemands pour calmer l'opinion puhlii[ue de leur [)ays; ils ont ainsi déclaré à plusieurs reprises que les moments où l'Italie et la Roumanie ont jeté leurs forces en balance ont été les plus durs à supporter pendant toute la guerre ; ils ont même compare le danger (jui en était résulté pour l'Allemagne à celui que constituaient les débuts de la grande offensive alliée de 1918!

Nous avons rapporté plus haut l'opinion du comte CzeiMiin sur la valeur de l'intervention roumaine (^).

Ludendorti" a déclaré de son côté, en février dernier, ce qui suit aux représentants de la presse allemande : (V Au moment, où j'ai pris, en août 1916, la direction des opérations militaires..., la situation de l'Allemagne était gravement menacée par l'entrée en scène de la Roumanie. Ce n'est que grâce à l'attitude résolue de son opinion publique et à la vaillance de ses troupes que l'Allemagne est parvenue à surmonter cette crise. Il était, dès cet instant, évident qu'elle ne pourrait songer à sortir victorieuse de la lutte que si son peuple entier consentait à tendre à l'extrême toutes ses forces matérielles et morales. »

La Roumanie a non seulement sauVé le corps expéditionnaire de Salonique et deux fois la Russie ('), mais on peut dire aussi qu'elle a efficacement collaboré aux succès de

(i) Discours cité du ii décembre igi8, p. 7-8.

(a) Voir page i32.

(3) Le Temps écrivait à ce sujet : « Quelle serait aujourd'hui la situation de la Russie, si les Roumains n'avaient pas eu des ambitions dignes de leur race et de leur passé ne s'étaient jetés dans le combat et n'avaient gardé un idéal même après leur première défaite? Avec leurs forces intactes, les Austro- Allemands seraient encore tout aussi loin d'Odessa ? Ce n'est pas par des renonciations, mais par des actes d'audace comme l'intervention italienne, l'intervention de la Roumanie, l'expédition de Salonique que les Alliés ont aujourd'hui le bonheur de soutenir la Russie révolutionnaire. »

Verdun, de l'Ancre, de la Somme ('), du Carso, du front nord russe, de Monaslir. Le journal Le Temps écrit, parlant de l'importance de l'action roumaine : « Nous nous sommes endettés solidairement avec toutes les espérances qui servent la cause commune. » L'opinion publique anglaise considéra que c'est « une dette qui doit être payée ». Dans un discours, M. Llojd George affirmait que la Roumanie avait rendu d' (^ inappréciables services à la cause des Alliés ». Lord Robert Cecil dit à la Chambre des Communes (*) : (^i Je déclare au nom du Gouvernement anglais qu'en reconnaissant combien grands furent les services rendus à la cause des Alliés par la résistance des Roumains, ceux-ci ne seront jamais abandonnés. » Enfin un journal anglais qui ne peut sûrement pas être accusé de trop d'hostilité belliqueuse pour les ennemis de l'Entente, ni, paraît-il, |de sentiments par trop tendres envers la Roumanie, écrit que « les résultats de l'action roumaine persisteront longtemps après la fin de cette guerre » (').

On peut ainsi affirmer, en toute conscience, que le peuple roumain a le droit de penser que son effort a été d'une importance égale aux souffrances qu'il s'est imposées : et ce n'est pas peu dire. Si cet effort n'a pas aussi eu l'effet immédiat que certains en attendaient, la faute n'en a certainement pas été à la Roumanie. Ayant la certitude de leur droit, les Roumains ont patiemment attendu la réalisation de leur idéal de la victoire des Alliés, victoire à laquelle ils ont contribué énergiquement par tous les moyens qu'ils ont pu avoir à leur disposition.

(i) Nationel Review.

(2) Octobre 1917.

(3) Mnnchestev Guardian, 3i août 1917.

V — SOUFFRANCES DES ROUMAINS SUJETS D AUTRICHE-HONGRIE PENDANT LA GUERRE

Tout ce qui a été rapidement exposé jusqu'ici n'a constitué la description des sacrifices et de l'effort que d'une partie seulement de la nation roumaine pondant la guerre, celle de la Roumanie libre. Que dire encore des Roumains d' Autriche-Hongrie ?

On connaît le régime que la monarchie des Habsbourg fît subir à ses nationalités depuis la déclaration de la guerre mondiale.

La guerre entreprise par les Germains et les Magyars eut été inutile, si elle n'avait contribué à soumettre définitivement les Serbo-Croates et les Roumains. Il fallait donc magyariser la Transleithanie comme on voulait germaniser la Cisleithanie. Gela explique l'alliance de la Monarchie dualiste avec l'Allemagne et, surtout, toutes les mesures prises depuis le déclenchement, en 191 4? de la croisade antislave et antilatine des Empires centraux. Ges mesures visent toutes les manifestations de la vie nationale. Elles suppriment tout d'abord les hommes politiques, les associations, la Presse, en un mot, tons les porte-parole des peuples. Elles imposent partout l'allemand et le magyar, qu'elles substituent aux langues autochtones. Elles tarissent par des confiscations arbitraires la fortune des nations et, ainsi, soutiennent pour un temps les finances ébranlées de l'Empire. Elles tendent donc à établir par la terreur absolutiste cette unité germano-magyare qui concourra à réaliser le plan élaboré depuis longtemps par les milieux gouvernementaux de Vienne et de Budapest.

Dès le début des hostilités, les arrestations arbitraires se multiplièrent. Sous tous les prétextes, et même sans pré-

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texte, oTi incnrcriii I'\s cliers des partis politiques nationaux.

François-Josepli chargea sa police de rechercher par tous les moyens les éléments de beaux procès, les preuves de prétendus crimes de haute trahison. On connaît la peu scrupuleuse façon dont les mouchards austro-hongrois s'acquittent de cette besogne. On les avait vus à l'œuvre en diverses circonstances et, récennnent, lors des ailaires scandaleuses de Zagreb (Agram), de Vienne (procès Fi'iedjung), de Lwow (Lemberg) et de Marmarosch-Sziget. Ils eurent l'occasion de se surpasser, car les nouveaux procès devaient être jugés à huis clos et on ne pouvait craindre les i[idiscrètes immixtions du dehors.

La série commença par MM. Markov, Kurylov^âcz et consorts. Ces Ruthènes furent traduits devant une cour martiale de Vienne. Les débats furent conduits en allemand, malgré la loi qui assure à un accusé l'usage, devant les tribunaux, de sa langue maternelle. Cette première affaire se termina, en septembre 1916, par la condamnation à mort de sept personnes. Deux mois après, s'ouvrait en Bosnie, devant le tribunal de Banjaluka, un second procès digne, par son « kolossal », des émules de la Prusse. Cent douze personnes, députés, médecins, ingénieurs, étudiants, etc., étaient, comme toujours, accusées de haute trahison. La cour, dans une ville pourtant entièrement slave, ne comprenait que des magistrats allemands : Koloman von Milletz, Mayer, Ansion, Hofmann, Koenig et Pinter. (' Des Serbes étaient donc, dans une affaire politique, en pleine guerre d'Allemands contre Slaves, en plein pays slave, livrés à des accusateurs et à des magistrats appartenant à la nation ennemie. » Il va de soi que les juges furent impitoyables pour les accusés.

Dans toutes ces affaires, il était difficile, sinon impossible, de démontrer la culpabilité des accusés. On s'appuya donc, dans tous les cas, sur des faits antérieurs à la guerre, ce

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