‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 25 sur 54 · L.V GUERRE ROUMAIiNE · texte numérisé non relu

L.V GUERRE ROUMAIiNE

qui aiirail clù, pour le moins. Taire choisir une"autre juridiction que les cours martiales. Mais encore, voyons quels sont les faits. « C'est, écrit le CesIcosIovenskaSaniostatriost, une coutume de l'Autriche de considérer comme haute trahison ce qui, avant la guerre, restait dans les limites de la loi sur les associations, les réunions et la Presse. C'est ainsi, par exemple, ({ue les charges principales relevées contre le député Markov étaient ses opinions russophiles, connues depuis longtemps, ses attaches avec le Conseil national russe de Galicie et son activité dans les caisses de crédit russo-galiciennes... Le tribunal alla jusqu'à voir l'intervention de Markov dans certaines circonstances de la guerre, circonstances auxquelles les inculpés étaient forcément restés étrangers, puisqu'ils étaient restés sous les verrous depuis le début de la mobilisation.

« Depuis les fameux documents confiés à Friedjung en 1909 par le Ballplatz et fabriques à la légation austro-hongroise de Belgrade, il faut se délier des preuves administrées par les autorités austro-hongroises.

« Les mesures draconiennes avaient suffisamment effrayé quelques rares pusillanimes pour les transformer en.apôtres de Vienne ou de Budapest. Leur maigre contingent renforça le petit clan des journalistes achetés avant la guerre. Car le Gouvernement austro-hongrois s'était aussi, à l'avance, prémuni contre le manque de thuriféraires. Il avait corrompu ce qui pouvait l'être et avait gagné quelques journaux.

« Il n'en résulte pas moins qu'on était parvenu, d'une part, à réduire au silence la presse indépendante; d'autre part, à tromper l'opinion publique à l'aide de plumes vénales. Tout était subjugué sans qu'aucune opposition eût pu se dresser.

« L'armée austro-hongroise a fini par devenir l'aide efficace des tribunaux surchargés. Tous les députés slaves ou latins qu'une justice sommaire n'atteignait point, tous les suspects, surtout dans les milieux intellectuels, ont, sans égard pour

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leur âfje ou pour leurs aptitudes physiques, été incorpcrés et envoyés aux points les plus exposés du front. Tous ceux que leur altitude désignait ^ommc « nationalistes » — et il suffisait pour cela que l'on trouvât sur eux une carte de membre d'une société quelconque — étaient traduits devant un tribunal militaire. Leur condamnation certaine entraînait l'incorporation dans un Strafregiment, sorte de compagnie de discipline. Ces Sfrafregimente, reconnaissables à leur uniforme bleu foncé, étaient de yéritables Kanonenfatler, de la vraie chair à canon.

ft Le rôle de l'armée dans cette œuvre d'extermination des sujets de François-Joseph a été si odieux que Liebknecht ne put s'empêcher, en mars 191 5, de le stigmatiser du haut de la tribune du Reichstag de Berlin. « En Autriche, s'est <? écrié le socialiste récalcitrant ('), les conseils de guerre et « les cours martiales créent un régime de terreur comme il « n'en a jamais existé en Russie aux époques les plus « sinistres. J'ai les preuves en main. En Autriche, il n'existe « aucune possibilité de traiter ces choses du haut de la « tribune... Au cours de quelques mois, des centaines « d'années de prison ont été infligées. Une condamnation « à mort pour une poésie a été prononcée par un conseil de « guerre. Un de mes camarades du parti autrichien a été « condamné à mort pour un discours soi-disant hostile à yi l'État, en décembre I9i4 0- »

Dès 1914? l'Autriche-Hongrie avait levé quelques centaines de milliers de soldats roumains parmi ses sujets, les condamnant ainsi à mourir pour leurs bourreaux (5). L'Ad-

(i) Discours cité par V Hamanité du 6 mars igiô, d'après le Vorwdrts.

(2) Jules Chopin, La Création de l' Autriche- Hongrie (^Mercure de France du lô novembre 1916).

(3) « Plus de 30 0/0 de la " population fut mobilisé : tous les hommes entre dix-sept et soixante-dix ans furent appelés. Le reste fut envoyé à des travaux militaires dans les premières lignes de feu. » (Voir le journal des prisonniers roumains de Russie, la Romania Mare, la « Grande Roumanie », paru à Kiev, numéro du 10 novembre 1917.)

iiiinistratioii militaire n'hésita pas à jouer du mensonge, afin de les animer de l'entrain nécessaire à la réussite de la mobilisation : elle leur affirma sans façon que la Roumanie mol)ilisait et entrait aussi eu (juerre contre la Russie (').

La façon dont la Monarchie a employé ensuite à la guerre les soldats de nationalité roumaine faisait croire qu'elle avait enfin trouvé le moven tant recherché de résoudre à sa far;on le problème roumain en supprimant tout simplement la majorité de, ses sujets roumains par les armées de ses ennemis. On ajouta encore une fois à la ruse la brutalité. « On employait pourlesexciterau combat toutes ces manifestations de leur conscience nationale qui avaient été jusqu'alors sévèrenjent proscrites, on présentait à ces martyrs leur drapeau national, on encourageait tout ce qui pouvait réveiller dans leur pauvre âme ces sentiments de nationalité pour lesquels ils avaient si longtemps souffert (^). » Cela n'empêcha pas les exécutions en masse et les supplices que l'impitoyable chef de la gendarmerie autrichienne par exemple, le colonel Fischer, fit subir, sous l'inculpation de haute trahison, aux Ptoumains quand l'armée russe se retira de la Bucovine. Le colonel Fischer déclarait, du reste, ne connaître dans cette province que « des Allemands, des Juifs... et des traîtres »..

On peut facilement s'imaginer l'état d'esprit de ces malheureux soldats roumains dans l'armée de leurs oppresseurs. Le grand poète roumain de Transylvanie, M. Octavien Goga, s'adressant àceux qui, après s'être rendus aux Russes, vinrent plus tard s'inscrire comme volontaires dans l'armée

(i) Voir Livre Rouge autrichien. Étude critique par M. Jorga, Jassy, 1917 (Extrait du Bulletin de l' Institut pour l'étude de l'Europe Sud- Orientale').

(2) Pour se rendre compte jusqu'à quel point cette affirmation dont le monde officiel abreuvait les populations roumaines de la Monarchie était peasinrère, on n'a qu'à se rappeler le contenu de la dépêche que, dès le 28 juillet 1914, le comte Czernin envoyait de Bucarest au Gouvernement austro-hongrois pour l'informer que « malheureusement on ne peut pas compter sur l'appui militaire de la Roumanie » et que le roi Charles de Roumanie lui-même lut; avait déclaré que cet appui était une chose « impossible » (Voir Livre Rouge inistro-hongrois, n» 3).

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roumaine, disail : « Tout le long de cette guerre, vous avez été de la chair à canon pour les Allemands et les Hongrois; là-bas, dans leurs tranchées, pendant les nuits de veille ou sous les rafales des obus, vos rêves n'allaient qu'aux bonnets des fantassins roumains que vous espériez voir apparaître sur les crêtes de nos montagnes ! Vous avez été une armée triste et sans chance, sans racines dans le camp allemand, vous, pauvres soldats errants ; vous avez été des bataillons de la double mort, votre corps seul mourait en Galicie, car votre âme voyageait au loin et allait mourir à Bucarest î »

Tout ceci se passait avant l'intervention roumaine. Fautil encore insister sur le régime que FAutriche-Hongrie fit subir à ses sujets roumains après la déclaration de guerre roumaine? 11 est trop instructif pour ne pas en dire quelques mots. L'armée hongroise se retirant de la Transylvanie orientale devant l'invasion roumaine de 1916, prit comme otages ou exécuta (on cite même des cas où elle enterra vifs) les chefs intellectuels roumains sur lesquels elle put mettre la main. Elle ne se fit pas faute d'exercer la même terreur sur les chefs roumains de la partie de la population qui était restée en son pouvoir et aussi de celle dont elle réoccupa le territoire après la retraite de l'armée roumaine. Cette retraite, malgré la précipitation de ses mouvements, fut accompagnée, du reste, de tout un exode de la population roumaine fuyant devant la rentrée de ses bourreaux. Plusieurs milliers d'intellectuels cherchèrent ainsi asile en Roumanie.

Les mesures de répression, les arrestations et les condamnations plurent. Les « traîtres » abondaient ; on compta plus de 1 5.000 victimes (')• Nous croyons de notre devoir de reproduire ici la description d'une de ces scènes d'exécution

(i) N'oir le numéro cité du journal Roinanin Mare de Kiev, organe des Roumains de Transj'lvanie.

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