‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 28 sur 54 · L.V GUERRE ROUMAINE · texte numérisé non relu

L.V GUERRE ROUMAINE

« Ne jouissent cependant d'aucun droit électoral les Iraîtres à la patrie, à savoir : tous les maîtres d'écoles, prêtres, avocats, fonctionnaires <yii ont perdu leur pUce à cause de leur tenue antipatriolique ; tous ceux pour lesquels les autorités sont convaincues qu'ils ont pendant la guerre actuclie passé à l'ennemi en l'aidant ou en lui faisant n'importe quel sen'ice ; ceux qui ont passé dans le pays de l'ennemi ; tous ceux qui ont exprimé leur sympathie pour l'ennemi, par paroles ou par écrits, par imprimés ou même par un signe, un tableau ou roux AUTRE EMBLÈME. A l'élaboralioR de ce projet si sévère ont beaucoup contribué les faits survenus à l'occasion de Finvasion des troupes roumaines en Transylvanie, en automne 1916 ('). »

Enfin, le commissaire transylvain, M. Ugrou Gabor, demande « une nouvelle répartition des comitals » plus favorable à l'État hongrois.

Après tout ceci l'on peut facilement concevoir le régime électoral que la Hongrie réservait à ses Roumains.

Au point de vue scolaire, le ministre Apponyi paracheva, sous le ministère d'Esterhazy, l'œuvre de destruction qu'il avait commencée plus de dix ans auparavant. D'un côté, il fit approuver à l'unanimité par le Conseil des ministres du 20 octobre 191 7 l'augmentation du nombre des écoles hongroises en Transylvanie. D'un autre côté, favorisé par les circonstances, il donna le coup de grâce aux vénérables écoles roumaines qui avaient été les foyers historiques et multiples par lesquels se maintenait en Transylvanie la conscience nationale des Roumains. Une première ordonnance suspendit pour un temps indéterminé les six écoles normales roumaines d'instituteurs (séminaires pédagogiques), jusqu'à la nomination de commissaires spéciaux hongrois pour -chacunes d'elles, ayant la mission de surveiller l'éducation

(i) Cité textuellement du journal hongrois Pesli Hirlap.

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des futurs instituteurs afin qu'ils ne soient plus élevés dans un esprit national roumain.

Une seconde ordonnance annonçait aux consistoires tjuc, pour des motifs politiques, on avait décidé de supprimer toutes les écoles confessionnelles des villages roumains et de les remplacer par des écoles d'État hongroises. En même temps, on décidait pour les écoles normales un nouveau plan trenseignement « plus conforme à l'idée de l'unité de l'Etat magyar » et l'on obligea le commissaire hongrois qui devait en surveiller l'application, avec pouvoirs discrétionnaires, d'habiter l'immeuble de l'école elle-même. Toutes ces écoles avaient été fondées avec des ressources privées par la population roumaine, sous la conduite de son clergé. Les consistoires protestèrent et déclarèrent que les commissaires ne seraient pas reçus. Le résultat fut que les écoles normales furent tout simplement suspendues, de même que les écoles confessionnelles (').

Enfin, on supprima l'enseignement en langue roumaine dans les deux premières classes primaires, qui était une suprême concession d'avant la guerre; les enfants ne devaient plus entendre que le hongrois dans les écoles et oublier ainsi la langue maternelle. La condamnation définitive de la conscience nationale de la population roumaine de Hongrie était ainsi scellée pour l'avenir, du moins d'après les calculs des initiateurs de ces mesures.

Le même régime fut imposé à l'Eglise roumaine ellemême, avec le concours du métropolitain renégat Mangra. On décida, comme l'affirme M. Ugron Gabor, dans l'exposition qu'il fit du plan de la réorganisation de la Transylvanie, le contrôle de l'usage des ressources financières privées

(i) Entre autres, VUnion roumaine de Bluj protesta, assurant que de telles mesures ne peuvent arriver à animer de patriotisme les populations roumaines et que le patriotisme présuppose la liberté. Le journal Pesti Rirlap considéra que cette protestation constituait « une insolence inouïe » : « Seule la liberté a favorisé la conduite de traîtres des Roumains, conduite qui, à son tour, a provoqué les mesures ministérielles », ajoutait le journal.

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possédées par les églises roumaines (ces ressources constituent des fondations privées de la population roumaine). On envoya, ce qui n'était encore jamais arrivé, des commissaires spéciaux hongrois pour surveiller les débals des synodes roumains. Les délégués ont protesté et ont quitté les synodes (mai 19 18). C'est ce qui arriva à Sibiu (Siebenbiirgen) où sur quatre-vingt-dix délégués ne restèrent que treize (hommes de Mangra) ; à Garansebesh, où les délégués sac'hant d'avance ce qui les attendait, ne se présentèrent pas plus nombreux ; à Arad, où le commissaire est venu accompagné de son garde en uniforme rouge et a pris possession sans être invité du fauteuil présidentiel (').

Enfin, dans la Bucovine malheureuse, dans la Bucovine tant de fois prise par les Russes, pillée par eux, reprise par les armées austro-hongroises, sévèrement punie par ces dernières pour sou attitude qu'on jugeait antipatriotique, le (iouvernement autrichien força le vénérable métropolitain roumain Repla à démissionner au cours de l'été 19 18. On faisait ainsi un pas de plus dans la réalisation du plan systématique, déjà depuis longtemps appliqué, d' « ukraniser » cette province roumaine faute de la pouvoir germaniser et de lui faire perdre complètement le souvenir du temps où elle était une simple partie de la Moldavie, dont elle comprenait même l'ancienne capitale Suceava.

On essaya d'anéantir tout pouvoir du chef de l'Eglise roumaine en supprimant son siège séculaire de métropolitain essentiellement roumain. On le remplaça par deux évêques, l'un ukranien, et l'autre roumain, en octroyant à ces deux prélats des droits exactement égaux ; en cas de désaccord entre eux, le Gouvernement décidait : c'était la première fois que le Gouvernement s'arrogeait le droit direct de contrôle sur l'Eglise de la province ; c'était aussi la pre-

(i) Voir collection de la Gazefii Transilvauie!, organe des Roumains, paraissant en Transylvanie.

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inière rt)is qu'on enlevait aux Roumains le droit de direction suprême des allaires relirjieuses de la Bucovine, dans son intégrité histori(]ue.

Chacun des deux nouveaux |)rélals institués avait aussi un droit égal de disposer de la moitié du fonds religieux. Il ne faut pas oublier ([ue ce fonds est constitué par les donations des anciens boyards et princes moldaves. L'injustice était donc flagrante d'en offrir la moitié à des étrangers.

Tout ce changement s'opéra malgré la résistance opiniâtre des Roumains habitant la province (').

Tel fut, en général, et d'après le peu d'informations qui ont tout de même pu être cueillies malgré la sévérité de la censure de guerre austro-hongroise, la situation des Roumains d'Autriche-Hougrie pendant la guerre, telles furent leurs souffrances tant morales que matérielles.

La monarchie des Habsbourg essaya cependant de donner le change à l'étranger. Après la déclaration de guerre de la Roumanie, le Gouvernement hongrois sentit le besoin de publier un acte, signé de quelques Roumains terrorisés et de quelques transfuges insignifiants de la cause de leur nation (quelques signatures y figuraient même sans le consentement des intéressés) et qui voudrait prouver que lé peuple roumain de la monarchie des Habsbourg, le peuple qui avec une conscience indomptable et séculaire avait si clairement affirmé sa volonté, refuserait d'être arraché à la domination de ses oppresseurs. L'énonciation seule des quelques faits qui précèdent donne à cet acte le plus formel démenti.

A ces faits cependant l'on pourrait encore ajouter les éloquentes protestations qu'ont essayées quelques députés roumains du Parlement hongrois et enfin les aveux formels des chefs politiques hongrois eux-mêmes. Tissa, en personne, déclarait en effet, en 1917, au Parlement de Buda-

(i) Voir Ckrtiiniachc B/iiller, organe viennois.

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pest : (> Parmi les intellectuels roumains de Hongrie se sont manifestés de très nombreux cas de désertion et de trahison. Au moment de l'invasion roumaine, partout dans les rangs des intellectuels roumains de Transylvanie on a pu constater une attitude hésitante qui a beaucoup donné à penser au Gouvernement hongrois. » Et Apponyi s'empressait d'ajouter : « Je suis étonné du mécontentement qu'a pu soulever l'ordre de fermer les écoles roumaines ; au fond je ne fais que marcher sur les traces de Tisza ; ces choses sont de celles pour lesquelles il ne peut y avoir de différence de principe entre les partis magyars. Tisza n'a pas dit assez quand il a affirmé que parmi les intellectuels roumains il y en a trop dont la fidélité n'est pas sûre. Nous avons des preuves décisives que les églises roumaines, malgré toute leur bonne volonté ('), n'ont pas réussi à faire garder aux maîtres d'école l'esprit d'attachement à l'Etat magyar (^). »

Enfin, la réponse à l'acte dénué d'autorité que le Gouvernement hongrois avait cru devoir arranger pour essayer de justifier aux yeux des étrangers incrédules le régime que la Monarchie faisait subir à ses sujets roumains fut donnée par la masse du peuple roumain lui-même. Elle prouve d'une manière péremptoire quel a été l'attachement réel à \x Monarchie de ses sujets roumains.

C'est tout d'abord le nombre immense des prisonniers roumains faits par les Russes, environ i5o.ooo soldats, parmi lesquels des intellectuels, avocats, médecins, professeurs, ingénieurs, prêtres, instituteurs, propriétaires, fonctionnaires et officiers actifs ; c'est surtout l'empressement que mirent à s'enrôler comme volontaires dans l'armée roumaine un grand nombre de ces prisonniers, malgré la vie matérielle souvent très commode qu'on leur avait faite en Russie; ils manifestèrent ainsi clairement, au prix de leur

(i) Il s'agit, de quelques hauts prélats seulement, ayant déserté par intérêts la cause de la nation roumaine.

(2) Voir le Petsti Nap'o du 17 août 1917.

sanrj, leur volontt'' indrlectihlc do voir loiite la nation roumaine unie sous sa pr(^[>re et libre donuiialion. La même chose se passa avec les prisoimiers roumains d'Italie et avec beaucoup de Roumains d'Amérique orif) inaires de l'Autriclic-IIongrie. Zjo.ooo soldats et plus de 3oo olficiers demandèrent ainsi aux Russes la permission d'aller combattre dans l'armée roumaine, pour la délivrance de leurs territoires nationaux et pour leur union avec la Roumanie. Le Gouvernement russe a(|réa avec très pende plaisir leur requête et Taisait des diriicultés. Le Gouvernement roumain, pour ne pas s'opposer formellement au désir exprimé par le Gouvernement des Tzars de ne pas se voir privé de ce grand nombre de travailleurs qu'il employait en Russie, ne fit au commencement rien qui organisât ou encourageât effectivement ce mouvement. Mpis les prisonniers, réduits à leurs propres moyens, agirent d'eux-mêmes; beaucoup d'entre eux s'évadèrent même des camps et installations où ils travaillaient. Ils se concentrèrent ainsi en grand nombre à Kiev et attendirent des ordres de Jassy durant tout un hiver qui fut particulièrement rigoureux dans ces parages, par un froid extraordinaire et dans des baraques improvisées, avec le seul espoir de se voir enfin agréés comme volontaires dans l'armée roumaine ; cet espoir ne se réalisa qu'au printemps de 19 17. Le mouvement avait commencé dès le jour où l'on apprit que la Roumanie avait tiré l'épée. (( L'âme de la Transylvanie, dispersée en milliers de parcelles sur toute l'étendue de la terre moscovite^, se débattait depuis ce jour et sentait son devoir ailleurs, dans le camp même du sang roumain », selon les admirables paroles de M. Goga ('). Cette âme s'exprimait de façon tout aussi belle dans les mots prononcés par M. Victor Deleu au nom des volontaires transylvaniens, à l'occasion de l'arrivée à Jassy de leur premier échelon : « Nous

(i) Discours du ai juin 1917 du poète transylvanien 0. Goga.

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sommes vernis parce <jue c'est ici que nous ont appelés tout d'abonl le sang et la race, ensiiiJe l'amour de ce pays libre vers lequel volaient journellement tous nos r<^ves. Oui, nous sommes ici, et, nous ralïirmons avec toute notre résolution, nous voulons offrir ainsi la preuve éclatante (jue vous êtes venus chez nous non pas comme conquérants, mais comme frères libérateurs. Souvent, à nous autres Transylvaniens, il n'est plus resté que le seul espoir en Dieu. Aujourd'hui encore, la main divine nous montre ce qu'il nous reste à faire. Nous sommes arrivés de très loin et nous n'avons qu'une sevde pensée, rentrer chez nous. C'est pourquoi il n'existe plus pour nous qu'un seid chemin : En avant! Nous devons vaincre. Nous vaincrons, parce que les cimes qui nous ont séparés des Carpathes ne sont pas aussi élevées que le point où ont atteint nos âmes ! Il y a enfin quelque chose encore qu'il nous appartient de dire. Il convient de venger maintenant tout notre passé plein de souffrances. Et pour une cause pareille, il nous est dû de mourir. »

Tous ces volontaires s'ajoutèrent ainsi à l'armée roumaine pour les opérations que celle-ci fit à partir du printemps

Un autre groupe de prisonniers transylvaniens et de

Roumains réfugiés d'Autriche-Hongrie s'installa en Bessarabie dès l'automns 1916 et il commença avec amour l'œuvre de dévouement que ses pères avaient accomplie plus d'un siècle auparavant dans la Roumanie libre d'aujourd'hui : il travailla au réveil de la conscience nationale.

Il n'y a pas eu d'occasion que ces martyrs de la race n'aient saisie pour manifester leurs sentiments. Ils ont ainsi participé à la grande assemblée que les nationalités opprimées d'Autriche-Hongrie ont tenue le 12 décembre 191 7 à Kiev et que des radiogrammes ont annoncée au monde entier.

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Ils y proclamèrent, à côU^ des Tchèques, des Slovaques, (les Sluvènes, des Polonais, des Croates, des Ukranions et des Serbes qu' « aussi longtemps que l'Autriche-Honqrie existera, l'Europe ne saurait <^tre libre, la guerre sera permanente, remise tout au plus, mais inévitable ; tout le sang vers»' à flots jusqu'à ce jour aura ainsi été versé inutilement ».

Ils aflirmèrent leur croyance inébranlable dans la justice de leur cause, dans la solidarité internationale des peuples et de la démocratie.

Enfin, est-ce l'attachement pour l'Etat dont ils sont les sujets qui lait que pendant longtemps, plus de cent mille prisonniers roumains vécurent au jour le jour; errant parles steppes de la Russie bouleversée et le long des déserts sibériens? Malgré l'échange des prisonniers, ils ont préféré rester là-bas, ils y ont attendu le salut définitif que le Destin aveugle et cruel jusqu'à présent leur avait refusé, mais qu'il doit enfin à eux et à leur race.

Ce salut leur est venu. Il leur est venu du sinistre écroulement de cet édifice de malheur et de cet instrument de régression qu'a été la monarchie austro-hongroise et spécialement l'Etat hongrois. Les acclamations de ces peuples libérés prouvent aujourd'hui au plus incrédule jusqu'à quel point était faux, arbitraire, tyrannique et dangereux pour la paix de l'Europe le principe politique qui avait fondé jusqu'à ce jour l'existence de la monarchie des Habsbourg et de l'ancienne Hongrie.

Les coups répétés des puissances qui représentent le droit et la liberté des nations ont réduit à néant ce qui jusqu'à ce jour était le redoutable Empire austro-hongrois. De tous ces peuples, pleins aujourd'hui d'allégresse et dorénavant libérés, seul le peuple hongrois se considère comme malheureux : c'est que son empire injuste sur des populations d'une autre race vient de cesser par un verdict définitif et suprême de l'Histoire ; c'est que ce peuple ne

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peut se résignera vivre sans empiéter sur les droits naturels et imprescriptihies de ses voisins. Les Allemands-Autrichiens, de leur côté, s'agitent sans trouver un équilibre stable. Cependant, tous les peuples libérés se groupent selon leurs affinités naturelles et posent ainsi les bases de l'Assemblée pacifique des Nations qui devra caractériser l'avenir.

Le peViple roumain d'Autriche et de Hongrie a su être digne des grands temps qu'il vit. Après avoir solennellement proclamé la rupture de toute attache avec Vienne et Budapest, il vient de proclamer de manière officielle et définitive, avec un ordre et un enthousiasme indescriptibles, par ses représentants élus portés en triomphe, son union indissoluble avec l'ancien royaume de Roumanie. Le Destin s'est ainsi accompli : la nation roumaine en son entier et sans exception aucune a du moins fait tout ce qu'il était humainement possible à cet effet. Sa volonté ne peut plus être mise en doute.

troisième: partie le traité de bucarest

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