‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 29 sur 54 · I — LA PÉRIODE DES NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

I — LA PÉRIODE DES NÉGOCIATIONS

Jamais, pendant le cours de la guerre, la Roumanie n'a voulu, même au prix des pires désastres, penser à l'éventualité de déposer les armes. Elle a prolongé son agonie jusqu'à son dernier souffle. L'enjeu était en effet trop sérieux pour le peuple roumain : il saignait cruellement, il est vrai, mais c'était pour la réalisation merveilleuse de l'idéal qui avait fait sa force morale depuis plus d'un siècle, de l'unité politique de toute la race et de la constitution définitive d'un grand Etat intégral de la nation roumaine. Son choix avait été fait depuis longtemps ; l'énergie suprême déployée pendant toute la guerre roumaine le prouvait surabondamment.

Et cependant, si le Gouvernement et le peuple avaient pu le vouloir, les occasions n'auraient pas manqué d'entrer en pourparlers avec l'ennemi, et une paix avantageuse aurait certainement été obtenue. Mais un tel geste répugnait à l'âme roumaine. Elle refusa toujours de profiter des circonstances qui auraient pu justifier jusqu'à un haut point le commencement des négociations de paix de sa part, et elle le fit même et surtout aux moments tragiques où le destin semblait vouloir faire pencher la balance de la victoire du côté des ennemis des Alliés. La Roumanie laissa ainsi dédaigneusement passer toutes les occasions favorables de paix séparée qu'on faisait miroiter à ses yeux. Tel fut le moment où l'ennemi commença à pénétrer au cœur même

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de son territoire; tel tut ensuite celui où la capitale dut être abandonnée à l'ennemi ; celui où les trois quarts du territoire avec toute la richesse de la Roumanie lurent perdus et où la plus horrible misère s'abattit sur l'armée et le reste du pays ; tel fut encore le moment où son grand et seul allié voisin a commencé à fairç de sa puissante armée un vil foyer d'anarchie et à menacer l'Etat roumain sur son propre territoire; le moment enfin où cet allié, qui au temps de l'intervention roumaine avait solennellement promis d'être l'inébranlable appui de toute l'action militaire de la Roumanie, passa formellement avec armes et bagages à l'ennemi par les paix de Rrest-Litowsk,

Le peuple roumain, froidement résolu à ne jamais abandonner ses alliés d'Occident, laissa passer sans aucun regret toutes les occasions de mettre un terme à ses souffrances en entrant en pourparlers de paix avec l'ennemi ('). Le moment vint cependant où, malgré l'infrangible énergie de la nation roumaine, tout essai de résistance commença à ressembler, de l'avis de tout le monde, à un acte de vaine folie. Non seulement les forces russes de tout le front oriental, et du front roumain aussi par conséquent, se dissolvaient rapidement, mais l'Ulvraine s'empressa de conclure la paix, même avant la grande Russie, avec les Austro-Allemands et d'appeler leurs troupes chez elle. Le dernier espoir de retraite et de résistance était ainsi perdu pour l'armée roumaine.

La décision prise par les troupes russes du front roumain de ne plus combattre et d'entrer en rapides pourparlers avec l'ennemi entraîna avec une nécessité inéluctable le commandement roumain à plier devant les circonstances.

(i) M. Dendramis, chargé d'affaires de Grèce à Bucarest, arrivant de Bucarest à Paris, déclarait que les Allemands ofTraient avec insistance une paix avantageuse à la Roumanie, demandant pour les Bulgares le Quadrilatère, en échange de la Bessnrabie. Ils espéraient tenir ca échec l'Aulriche-IIongrie par une Roumanie affdiée à la politique allemande.

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Un armistice lut ainsi conclu avec l'ennemi le 5 décembre 1917. La Roumanie traîna toutefois encore pendant trois mois son açfonie avant de vouloir parler de paix. Le traijique de la situation était vraiment remarquable, car jamais armée n'avait été animée d'un plus ardent désir de combattre, d'une discipline plus éprouvée et d'un patriotisme plus élevé que l'armée roumaine à ce moment.

L'armistice russe équivalait sans aucun doute possible à la capitulation de toute l'armée russe. Les troupes de cette dernière, du reste, n'attendirent même pas le commencement des négociations de paix pour commencer l'abandon en masse du Iront. L'armistice roumain, au contraire, n'était pas encore de la part des Roumains la décision de se soumettre. Le commandement allemand le sentait très bien. C'est pourquoi, pendant que la Roumanie, de plus en plus isolée, attendait la lueur d'espoir qui ne lui venait de nulle part, les Allemands se réservèrent, pour agir, le moment où rien ne pourrait'pius sauver l'armée roumaine. Profitant en effet de l'appel que leur avait adressé l'Ukraine, les Allemands occupaient ce pays et coupaient ainsi définitivement toute issue à la Roumanie.

Cependant, les Russes abandonnaient les positions qu'ils avaient occupées sur le front roumain et se retiraient en désordre en dévastant le pays. Tous les secteurs qu'ils avaient occupés, plutôt mal que bien, formèrent dorénavant de vastes passages béants, s'offrant d'eux-mêmes à l'ennemi avide et implacable. L'armée roumaine restait ainsi comme un îlot sans défenses, que les vagues mises en mouvement par le premier souffle de la prochaine tempête devaient aussitôt et nécessairement submerger, sans qu'aucune puissance au monde pût empêcher de se produire ce déchaînement de forces supérieures.

Le front roumain était donc ouvert; les Austro-Allemands d'un autre côté descendaient avec rapidité vers Odessa; la Moldavie était parcourue en tous sens, immobi-

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Usée, pillée el menacée dans toutes ses institutions, par les bandes armées des soldats russes s'aclieminant vers leur pays. C'est ce moment que le commandement allemand choisit pour envoyer un ultimatum à la Roumanie : il lui demandait de commencer les pourparlers et lui interdisait, sous peine de dénoncer l'armistice, de faire les mouvements de troupes nécessaires pour essayer de combler les vides laissés par les troupes russes. C'était de la part des Allemands tirer, conformément à leur brutalité systématique et sans aucune autre considération, toutes les conséquences favorables que la situation comportait {)our eux. La Roumanie dut se préparer à s'incliner pour un moment devant l'inexorable.

Le Gouvernement qui depuis quatre années avait présidé aux destinées de la Roumanie, en collaboration avec le grand roi Ferdinand P"", ce Gouvernement qui avait dirigé la nation à travers la période difficile de la neutralité de 1914 à 1916, qui avait enfin fait toute la guerre roumaine, était un Gouvernement formé par le parti national libéral, sous la direction de son chef, M. Jean Bratiano; à lui était venu encore s'ajouter à Jassy, en 1917, pour former un cabinet de concentration, le parti conservateur sous la direction de M. Take Jonescu; ce dernier prit ainsi la charge de viceprésident du Conseil des ministres, dont la présidence appartenait à M. Bratiano.

Devant la situation militaire intenable du pays, M. Jean Bratiano présenta la démission du Gouvernement et conseilla au Roi de faire appel au général Averescu, qui pourrait employer son prestige de militaire à donner à l'ennemi l'impression nette que, malgré tout, la Roumanie ne céderait pas et irait jusqu'au bout suprême de son sacrifice dans le cas où l'on voudrait lui imposer des conditions déshonorantes. On pourrait ainsi faire traîner les pourparlers jusqu'au moment où la victoire des Alliés y apporterait une éclatante rupture. Le Gouvernement Averescu remplaça

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ainsi Cil février 1918 celui de M. Hratiano. Son rôle était de négocier avec l'ennemi.

La base de ces négociations an point de vue roumain devait être l'intégrité et l'indépendance de la Roumanie, eti partant des déclarations plusieurs fois répétées des hommes d'Etat allemands et autrichiens qu'ils ne poursuivaient pas des concessions territoriales et voulaient, selon la formule russe, une paix sans arniexions ni contributions.

Malgré la vive satisfaction manifestée pour la décision prise par la Roumanie de commencer les négociations de paix, l'ennemi refusa d'accorder à la Roumanie un prolongement de l'armistice de plus de sept jours, après l'écoulement desquels la première réunion des délégués devait avoir lieu (').

Au premier contact des délégués, M. de Kuhlmann, ministre, au nom de l'Allemagne, et le comte Czernin, chancelier, au nom de l'Au triche-Hongrie, exigèrent Tacceptation immédiate et sans aucune restriction, avant même de commencer les pourparlers, des conditions suivantes : une rectification de la frontière roumaine inspirée de considérations militaires en faveur de la Hongrie, l'abandon de la Dobrodja aux puissances centrales et la conclusion d'un système de conventions économiques destinées à assurer à l'Allemagne les produits pétrolifères et agricoles de la Roumanie, conventions qui devaient être examinées et établies ultérieurement par des spécialistes des deux parties (^). M. de Kuhlmann se contenta d'expriiïier ces volontés sans laisser aux délégués roumains le moindre doute sur la décision de l'Allemagne à ce sujet; le comte Czernin, qui jusqu'au moment de la déclaration de guerre roumaine en 19 16 avait été ministre de l'Autriche-Hongrie

(i) Article du général Averescu dans le journal roumain Indreptarea du 28 avril 191 8.

(2) Ibid.

à Bucarest, alla plus loin et se permit m(^me d'adopter pendant les pourparlers une attitude singulièrement arrogante.

De graves discussions s'ouvrirent alors à Jassy entre les hommes d'Etat roumains, fortement émus par l'humiliation que l'ennemi voulait imposer à la Roumanie, et se prolongèrent pendant quelques jours. Les Allemands, en profilèrent pour dénoncer subitement l'armistice et imposer pour sa prolongation de nouvelles conditions supplémentaires : la Roumanie devait démobiliser de suite au moins huit divisions, elle devait en outre permettre aux troupes des puissances centrales le transit à travers la Moldavie et la Bessjarabie vers la Russie.

C'était profiter implacablement de la situation de la Roumanie et la mettre à la merci des puissances centrales. L'Allemagne inaugurait en même temps le système qu'elle devait employer à outrance dans les négociations qui suivirent : ajouter sans cesse des exigences supplémentaires de plus en plus dures à mesure que la situation de la Roumanie devenait plus difficile par les conditions précédentes déjà imposées. Ce n'était pas de bonne guerre. Mais aucun scrupule ne devait arrêter les négociateurs austro-allemands. Ils finirent par répondre brutalement, à plusieurs reprises, à quelques-unes des justes observations des délégués roumains, qu'ils étaient les vainqueurs et que les Roumains ne devaient pas l'oublier un seul moment. Le délégué allemand chargé du rôle de jurisconsulte émit même sans aucune gêne pendant une de ces discussions la théorie selon laquelle des dispositions imposées par un traité international, tel que celui qu'on confectionnait en ce moment, devaient être considérées comme d'un droit supérieur à tout autre droit : c'était, sous une formule juridique, renoncer même à déguiser la cynique théorie, chère aux cœurs des militaires et bourgeois allemands, que la Force prime le Droit.

C'est dans cet esprit que les négociations furent conduites par les représentants de l'Allemagne et de l'Autriche-Hon-

(jric. Il fut impossible de leur rappeler leurs proclamations précédentes sur leur intention de conclure une paix sans annexions ni contributions. Ils imposèrent ainsi à la Roumanie des conditions par lesquelles ils la mutilaient, ils l'humiliaient, ils la soumettaient et ils en tiraient enfin, sans aucun éyard humanitaire, sous forme de monnaie et de marchandises, jusqu'à l'extrême limite tout ce qu'elle pouvait donner. Ce fut le traité de Bucarest du 7 mai 1918 qui restera certainement dans l'Histoire comme un monument unique de son genre, élevé par la force brutale et vaniteuse au moment où elle avait cru avoir détruit le droit. Le traité de Bucarest, mieux qu'aucun autre document, fait éclater la mentalité de proie qui a présidé à la guerre des Austro-Allemands. // offre un avant-goût de la paix que ces derniers voulaient donner à l'Europe, dans l'hypothèse, dont ils ne commençaient pas encore à douter, qu'ils imposeraient leur volonté au monde entier.

Le cabinet Averescu, ne pouvant correspondre aux exigences de la nouvelle tournure que prenaient les circonstances, fit place à un cabinet présidé par M. Alexandre Marghiloman. Ce dernier était l'homme politique roumain qui, à la tête d'un nombre très réduit de politiciens, avait été d'avis, avant la participation de la Roumanie à la guerre mondiale, qu'il fallait résister prudemment aux sollicitations de l'Entente et à réchauffement des sentiments publics; il basait cette opinion sur la croyance qu'il avait dans la supériorité de la puissance allemande et sur la contrariété historique d'intérêts qu'il y avait entre la Roumanie et la Russie.

C'est M. Marghiloman qui posa sa signature sur le traité de Bucarest le 7 mai 19 18. C'est son gouvernement qui eut a charge d'administrer ensuite le pays pendant la période d'occupation, d'humiliation et d'asservissement du pays qui devait durer encore six mois.

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