II — LE TRAITÉ DE PAIX
Le traité conclu au palais de Cotrotcheni à Bucarest entre la Roumanie, d'une part, et l'Allemagne, l' Autriche- Hongrie, la Bulgarie et la Turquie d'autre part, comprend le texte du Traité de paix proprement dit et celui de plusieurs Conventions additionnelles, tant « politiques et juridiques » qu'économiques, conventions spéciales et protocoles annexes. Quelques-uns de ces textes ont été publiés; d'autres contenaient l'obligation d'être tenus secrets.
a) Ratification. — Contribution de guerre.
Le premier chapitre du « Traité de paix » est intitulé : La Restauration de la paix et de l'amitié. Le texte même de ce traité, celui de toutes ses annexes et surtout l'esprit dans lequel il a été compris par les Austro-Allemands prouvent surabondamment combien peu les Empires du Centre avaient l'intention d'établir avec la Roumanie des relations « de paix et d'amitié ».
Mais ce qui est surtout à retenir dès le début de ces premiers articles, c'est le soin que les Empires du Centre mettent à souligner que le traité n'entrera en vigueur qu'au moment de l'échange des ratifications par les parties contractantes. C'était un moyen qu'ils s'étaient réservé de maintenir l'état d'occupation de guerre aussi longtemps que leurs intérêts le commanderaient. La nouvelle déclaration de guerre de la Roumanie en novembre 1918 est du reste venue sans que le traité ait été encore ratifié comme les puissances centrales l'avaient exigé. De cette manière, par la volonté même de ceux qui l'ont imposé, le traité de paix de Bucarest n'a donc pas eu, même un instant, une existence légale.
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II faut rapprocher de ce premier chapitre le chapitre IV du traité ayant pour titre les Indemnités de guerre et comprenant un seul article. La même hypocrisie s'y manifeste. On proclame que « les parties contractantes renoncent réciproquement aux indemnités résultant des dépenses de (jucrre », Mais on y ajoute aussitôt que « pour le règlement des dommages de guerre on réserve des conventions spéciales ». La première partie de cette clause a été rédigée pour donner au traité une fallacieuse apparence d'harmonie avec les déclarations répétées des représentants de l'Allemagne sur leur volonté de conclure une paix « sans contributions » ; la seconde partie sert à imposer à la Roumanie des charges économiques et financières, en argent et en nature, qui vont jusqu'à « la limite de rendement de sa capacité » ainsi que devait plus tard l'affirmer M. de Kuhlmann lui-même. Le traité de paix proprement dit n'en contient cependant aucun détail.
b) Mesures contre la puissance militaire roumaine.
Le deuxième chapitre du traité a pour titre la Démobilisation des forces militaires roumaines. Le premier soin des puissances centrales a été en effet de désarmer la Roumanie et de la mettre ainsi à leur merci, dans l'impossibilité de résister à leurs exigences ou de "porter de nouveau les armes contre elles. Les puissances centrales savaient quel était l'état d'esprit de la Roumanie, que sa résignation n'était qu'apparente et que le désir de la revanche et le devoir de l'idéal pour lequel elle s'était sacrifiée agitaient profondément tous les cœurs roumains. La Roumanie devait donc être complètement enchaînée et c'est ce qu'on essaya de faire.
On imposa la démobilisation des forces roumaines et l'on ne permit plus à la Roumanie d'avoir dorénavant une armée de plus de 8 divisions avec effectifs réduits de paix ne dépas-
lyo LA GUERRE ROUMAINE
sant pas un total général de 20.000 fantassins, 3. 200 cavaliers et 9.000 artilleurs. On lui laissa temporairement pour la défense de la Bessarabie 2 divisions d'infanterie et 2 divisions de cavalerie avec leurs efFcctifs de guerre, mais avec l'obligation de les démobiliser aussitôt qu'à la suite « des opérations militaires exécutées en Ukraine par les puissances alliées, il n'y aurait plus de péril pour les frontières de la Roumanie » .
Les armes, équipements et munitions devaient être « confiés à la garde du commandement suprême des forces militaires alliées des territoires roumains occupés, jusqu'à la conclusion de la paix générale ». On ne laissait à l'armée roumaine de Moldavie que « 260 cartouches par fusil, 2.5oo cartouches par mitrailleuse et i5o projectiles par canon ». Toute concentration de troupes en vue de l'instruction ou pour tout autre but était défendue. La Roumanie s'obligeait à supprimer de son armée les corps de troupe qui n'y figuraient pas avant la guerre, c'est-à-dire son artillerie lourde, son artillerie anti-aérienne, son aviation, presque tous ses corps techniques.
Une mission militaire allemande devait enfin surveiller de Jassy non seulement l'exact accomplissement de ces obligations, mais encore tous les rouages de l'administration du pays. Cette mission devait ainsi avoir la possibilité de pénétrer dans tous les bureaux de l'Etat roumain, jusque dans les cabinets de travail des ministres. Elle ne s'est du reste pas fait faute par la suite d'exercer toutes les attributions qui lui ont été conférées par le haut commandement allemand, jusqu'au point de surveiller tous les gestes politiques du Gouvernement et de l'opposition et d'exiger de la censure roumaine de Jassy une protection spéciale de certains journaux patronnés par elle. Un organe permanent d'espionnage ennemi se créait ainsi, avec des délégués attachés aux différents ministères.
Pour bien se rendre compte de la situation militaire à
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laquelle était réduite la Roumanie à la suite de la paix de Bucarest, il faut rapprocher de ces premiers textes du traité de paix celui de ses autres chapitres, de rnêmc ({ue le contenu de quelques-unes des conventions supplémentaires. Ainsi il ne faut pas oublier que l'occupation militaire de plus des deux tiers du pays était maintenue sans terme. Toutes les réserves alimentaires de l'armée et du pays devaient être mises à la disposition des Austro-Allemands au point que non seulement l'approvisionnement des troupes, mais le problème même de l'alimentation de la population roumaine devenaient presque insolubles. 11 en était de même des forêts du pays qui, après avoir été systématiquement saccagées par l'ennemi, étaient mises aussi pour l'avenir à sa complète disposition pour l'exploitation des bois qui y restaient encore. Les chevaux des unités mobilisées devaient être envoyés en territoire occupé, avec possibilité pour l'ennemi de les réquisitionner; 6.000 chevaux d-artillerie lourde devaient en outre lui être livrés sur ceux qui restaient en Moldavie. Les chemins de fer roumains étaient mis sous les ordres des organes militair(;s allemands. Enfin l'annexion de la Dobrodja et celle des crêtes des montagnes, avec tous les passages des Garpathes, complètent la physionomie générale de la situation militaire que le traité imposait à la Roumanie.
Quelles étaient donc les causes d'infériorité militaire que cette situation créait pour la Roumanie à l'avenir ?
Tout d'abord par la cession de la Dobrodja à la Bulgarie toute action offensive ou défensive roumaine contre cette dernière devenait presque impossible. La Dobrodja forme pour l'ennemi du sud une admirable place d'armes qui lui aurait permis de facilement tourner toute la défense de la Valachie par une simple menace sur Galatz. L'occupation de la ligne Galatz — Garpathes aurait coupé en eflet la Roumanie en deux tronçons, séparant la Valachie de la Moldavie à l'endroit même où le pays a le moins de largeur (i3o kilomètres).
Afin d'éviter un enveloppement, surtout dans l'hypothèse d'une collaboration buhjaro-mayyarc contre la Roumanie, cette dernière ne pourrait d'un autre côté user que d'une seule ligne de chemin de fer (Buzcu — Focshani) pour une éventuelle concentration dans la Moldavie de ses forces militaires de Valachie, la seconde ligne (par Braïla) étant sous le feu de l'artillerie ennemie commodément installée sur les hauteurs de la Dobrodja septentrionale. La perte de toute la Valachie, avec toutes ses ressources en hommes et en matériaux (il ne faut pas oublier qu'elle est de beaucoup plus riche que la Moldavie) aurait ainsi été, en cas de nouvelle guerre, une conséquence nécessaire de l'annexion de la Dobrodja par la Bulgarie.
L'impossibilité de défendre la Valachie se trouvait encore accrue par diverses autres clauses imposées à la Roumanie par le traité de Bucarest. Le droit que s'arrogeaient les puissances centrales d'avoir des stationnaires sur le bas Danube et de manœuvrer librement avec leurs vaisseaux de guerre sur tout le cours du fleuve, devait rendre très facile un passage de l'ennemi sur la rive roumaine et surtout sur la zone dangereuse Braïla— Galatz — Reni, du reste déjà dominée par les canons de la Dobrodja. D'un autre côté, le droit que s'était octroyé l'Autriche-Hongrie de prendre en location à long terme les îles roumaines du Danube qui se trouvent en face de la rive serbe, donnait un admirable abri à la flotte ennemie et la mettait en situation de couper la communication de la Roumanie avec la Serbie, qui seule aurait été son alliée naturelle. Enfin, tout le régime imposé au Danube, par lequel les puissances centrales et spécialement l'Autriche-Hongrie acquerraient une domination incontestée sur tout son cours, l'obligation pour la Roumanie de permettre des installations et des chantiers ennemis jouissant d'un vrai régime d'exterritorialité dans les ports danubiens, le droit de pêche et par cela la commodité parfaite d'investigation donnée aux Bulgares sur toute la
lanjoiir du Danube complètent les mesures par lesquelles la Roumanie était mise à l'avenir dans l'impossibilité de résister à sa voisine du sud.
La rectification de frontière imposée dans les Carpathes mettait la Roumanie dans la mome situation d'infériorité par rapport à l'Aulriche-Hongrie. Tous les défilés étaient en effet cédés à cette dernière avec les crêtes des montagnes sur le reste de la frontière, ce qui lui conférait une supériorité au point de vue de l'offensive. Elle aurait dorénavant d'autant plus facilement pu choisir le point par où elle aurait voulu faire irruption avec ses forces en Roumanie^ que la forme de la frontière lui aurait permis une concentration remarquablement facile de ses forces, tandis que cette forme aurait obligé les Roumains à disséminer les leurs sans grand effet possible. Les territoires cédés par la rectification de la frontière comprenaient enfin les ressources les plus importantes en bois.
Le système d'exploitation complète économique du pays, l'impossibilité absolue où celui-ci était mis de se relever au point de vue industriel, l'obligation qu'on imposait à l'Etat roumain d'agréer que des colonies de sujets ennemis se forment sur son territoire et le droit que les puissances centrales s'étaient réservé de pouvoir à n'importe quel moment engager en Roumanie autant de travailleurs qu'elles voudraient en les faisant passer la frontière roumaine, la grande humiliation morale enfin que l'on infligeait à l'armée roumaine en obligeant le Gouvernement d'amnistier tous les militaires coupables de trahison en faveur des puissances centrales, achevaient de dissoudre la puissance militaire de la Roumanie.
On peut ainsi dire que les Austro-Allemands ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour réduire à néant la puissance militaire de la Roumanie.
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c) Annexions.
Le troisième chapitre du traité de paix de Bucarest a pour titre Cessions territoriales.
Nous avons déjà parlé de la rectification de frontière en faveur de l'Autriche-Hongrie que le traité imposait à la Roumanie. Elle comprenait toutes les crêtes des montagnes et tous les passages reliant la Monarchie avec la Roumanie. Le territoire ainsi arraché à cette dernière n'avait jamais encore dans le passé vu de domination étrangère : c'était la première fois dans l'histoire que ses habitants se voyaient soumis à cette déchéance.
Les exigences autrichiennes au sujet de la rectification de frontière ont augmenté au cours des pourparlers, alors que les puissances centrales avaient réussi à mettre la Roumanie plus complètement à leur merci, par l'exécution de la démobilisation qu'elles avaient imposée.
La valeur du territoire cédé sous prétexte de rectification était si considérable que la Presse allemande elle-même avait commencé à se plaindre à un moment donné que l'Allemagne ne s'était pas taillé dans les dépouilles de la Roumanie une part proportionnelle à celle que l'Autriche- Hongrie avait réussi à arracher. Les journaux allemands avaient découvert, en effet, que le territoire cédé — les négociateurs austro-allemands avaient assuré que c'était un simple désert malgré la dénégation répétée et persistante des représentants de la Roumanie — était recouvert de forêts représentant une valeur d'au moins 3 milliards de marks, que ce territoire comprenait des mines non encore exploitées et qu'il était très riche en gisements pétrolifères. « La Presse en arrivait même à se demander si l'Allemagne, qui avait fourni de beaucoup le plus gros effort pour la défaite de la Roumanie, avait été vraiment récompensée pour son désintéressement. » Il ne fallut pas moins que
LE TUAlTl': DE BUCAREST l'jï)
deux (jrands discours du ministre d'État allemand qui avait présidé aux négociations de Bucarest, M, de Kuhlmann, pour apaiser les murmures qui commençaient à se faire entendre. « Une acquisition territoriale était exclue », disait le ministre en mai 1918. « Mais il était d'autant plus nécessaire d'obtenir des avantages économiques (illant jusqu'à la limite de la capacité de rendement de la Roumanie. » M. de Kuhlmann affirmait que l'Allemagne avait tiré de la Roumanie vaincue tout ce que le pays pouvait donner sans périr ; il ajoutait que la ruine complète de la Roumanie n'était pas dans l'intérêt du créancier allemand ('). C'était dire que si l'Allemagne ne supprimait pas complètement la nation et la population roumaines pour s'octroyer tous ses biens, c'était uniquement dans l'intérêt qu'elle avait d'en faire un instrument de travail forcé au profit de son propre enrichissement. L'Allemagne instituait ainsi en plein xx^ siècle l'esclavage organisé de toute une nation, après l'avoir complètement dépouillée. Ce n'est qu'au prix de ces révélations sur la valeur du bénéfice que l'Allemagne tirait de la paix de Bucarest que la Presse allemande cessa les observations qu'elle avait commencé à faire entendre à propos de l'importance de l'annexion imposée au profit de l'Autriche-Hongrie. Et encore M. de Kuhlmann ne se fit pas faute de déclarer que « la paix roumaine est une partie de la paix générale orientale », qu' « à Brest-Litowsk c'est l'Autriche-Hongrie qui a soutenu la politique allemande de la manière la plus ferme et la plus loyale » et qu'il était donc naturel que « maintenant l'Allemagne soutînt son alliée dans la question des frontières des Carpathes avec la même loyauté » (^). La rectification de
(i) Der Einwurf, Deutschland brauche auf die rumânischen Finanzen keine Rùcksicht zu nehmen, lilsst sich nicht halten, denn w-ir mussen einen ZahlungsfShigen Schuldner bekommen », observait encore M. de Kuhlmann en juin 1918 (Voir Buharester Tageblatt, 21 juin).
(2) Discours de juin 1918, Buharester Tajeblatt, 21 juin.
I^G LA GUERRE r.OUMAINI.
frontière que l'on imposait à la Roumanie en faveur de l'Autriche-Ronfjrie avait donc l'importance considérable d'un équivalent à l'appui que l'Autriclie-Hongrie avait donné à Brest-Litowsk et aux services qu'elle avait rendus à rAUenrmgne dans la question russe.
Cette rectification de frontière était le résultat d'une décision vieille de plus d'une année déjà, prise par l'assemblée de la noblesse hongroise de Transylvanie dans sa réunion du 3o septembre 19 17. On avait discuté l'opinion émise selon laquelle la Roumanie aurait pu entrer en union personnelle avec la monarchie austro-hongroise, et l'assemblée avait voté une motion « protestant avec une grande énergie contre ce plan qui aurait fait péricliter l'existence de la nation hongroise ».
C'était implicitement reconnaître l'importance que prendrait par rapport à la nation hongroise toute la nation roumaine réunie sous un même sceptre ; de même que c'était reconnaître la force élémentaire et naturelle avec laquelle les deux grands tronçons de là nation roumaine s'uniraient en un seul tout, aussitôt que la frontière artificielle qui les séparait de force ne serait plus le rideau impénétrable qu'en avaient fait les Hongrois.
La même motion, exprimant ensuite l'inquiétude que les Hongrois ressentaient à cause de la Transylvanie, demandait que cette province devînt à l'avenir une « forteresse » et ajoutait à cet effet qu'il était d'une nécessité absolue de rectifier la frontière roumaine en faveur de la Hongrie, de façon à laisser au sud et à l'est des crêtes des montagnes une zone de défense bien établie ; toute cette zone devait être colonisée avec des gardes-frontières hongrois (').
Une chose est certaine dans tous les cas ; c'est que ^i l'on n'a pas annexé à Bucarest en faveur de TAutriche-Hongrie
(1) Voir aussi discours de Gzernin du ii décembre igiS; il déclare que les Hongrois ont été très mécontents de la rectification de frontière imposée à la Roumanie : ils demandaient beaucoup plus.
une plus grande partie de la Roumanie ou même peut-ôlrc la Roumanie tout entière, c'est que les intérêts des Hongrois, et par conséquent de la monarchie austro-hongroise, s'y opposaient catégoriquement.
l-ne seconde cession territ(jriale imposée à la Roumanie par le traité de Bucarest devait être celle de la Dobrodja en entier, jusqu'aux bouches du Danube. On n'aurait laissé aux Roumains que 1' « accès commercial à la Mer Noire par Cernavoda-Constantza ». C'était enlever à la Roumanie non seulement une partie de son territoire national, une partie de sa propre chair, mais encore lui arracher sa voie de communication libre avec la mer et par conséquent sa liberté économique ; c'était condamner, à l'avenir, la Roumanie à la lente agonie par asphyxie que la Serbie avait soufferte dans les dernières décades de son histoire par la pression qu'avait exercée sur elle la monarchie austrohongroise.
Aussi, ne faut-il pas s'imaginer que l'accès commercial à Gonstantza, que les puissances centrales voulaient bien accorder à la Roumanie, fût un effet de leur sollicitude pour les intérêts de l'Etat roumain. M. de Kuhlmann a cru devoir expliquer, en effet, dans un de ses discours, que les intérêts allemands eux-mêmes commandaient de laisser au port de Gonstantza le rôle de débouché naturel de son hinterland roumain; comme le territoire roumain en son entier était transformé en pays organisé de transit allemand, il fallait laisser au réseau des voies roumaines de communication son élasticité et ses débouchés naturels ; c'était pour le bien supérieur de l'Allemagne, qui, du reste, devait exercer le contrôle et la surveillance suprême de toute la minutieuse organisation économique qu'elle instituait. La a voie commerciale à la Mer Noire par Cernavoda-Constantza » était ainsi un droit de servitude que les Allemands, dans leur propre profit, imposaient à la Bulgarie, future maîtresse de toute la province ; cette voie ne devait servir les intérêts
LA GUERRE ROUHAIÏTE
roumains qu'autant que les circonstances le permet traient, c'est-à-dire en seconde et troisième ligne, après avoir complètement satisfait les intérêts allemands et ceux des autres puissances centrales.
Nous avons noté ailleurs (') les droits ethniques et historiques de la Roumanie sur la Dobrodja. Cette province a toujours été roumaine par sa population et par l'influence qui s'y est exercée. Sa partie septentrionale, annexée à la Roumanie en igiS, n'est pas non plus bulgare dans sa physionomie générale ; elle sert à couvrir au point de vue militaire la sécurité du reste de la province et, par conséquent, de toute la défense de la Valachie. Enfin, au point de vue géographique, la Dobrodja est en quelque sorte le point de confluence de toutes les vallées du royaume de Roumanie ; elle forme le seul débouché naturel du pays à la mer et, à ce point de vue, est strictement indispensable à la vie même de la nation roumaine. Pour la Bulgarie, au contraire, non seulement ce n'est pas une province où son histoire ou les droits ethniques de ses populations l'appellent, mais, au point de yue géographique et économique, c'est une région tout à fait excentrique, sans liaison organique avec le reste du territoire, qui a d'admirables et vastes débouchés naturels sur la Mer Noire et même sur la mer de l'Archipel.
Voici, du reste, ce que publiait, au commencement de septembre 1918, c'est-à-dire au moment de la toute-puissance allemande en Orient, le professeur Weigand, autorité allemande bien connue, dans la Vossische Zeitiing, sous le titre « Die Dobrudscha » : « Au point de vue géographique, îa Dobrodja a pour la Bulgarie une importance minime ou nulle, tandis qu'elle est pour la Roumanie d'une importance extraordinaire. Il serait très peu sage de la part des Bulgares de faire de la Roumanie leur ennemie éternelle ; car
-.{i) Voir plus haut ce qui en a été dit à propos du traité de Berlin de 1878.
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une Dohiotlja bulgare est pour la Roumanie une chose insupportable tant au point de vue de ses intérêts ethnographiques qu'économiques. La Bulgarie demande Cavalla en invoquant les intérêts purement économiques : la Roumanie a un droit d'autant plus incontestable sur la Dobrodja roumaine, sur le port et le chemin de 1er qui va à Constantza, <^onstruits par elle avec de si lourds sacrifices. > Il n'y aurait plus rien à ajouter à ces considérations décisives du professeur allemand, évidemment peu enclin à dénigrer les Bulgares, à ce moment encore « fidèles » alliés de l'Allemagne.
Pour compléter enfin les informations historiques sur la cession de la Dobrodja imposée à la Roumanie à Bucarest par le bloc des puissances centrales, il faut donner quelques détails sur les rivalités qui se sont élevées entre les membres de ce bloc lui-même au sujet de cette province. L'Allemagne avait en effet promis au début à la Bulgarie, comme prix de son action contre la Roumanie en 1916, la rétrocession du quadrilatère dobrodjiote seulement, c'està-dire, approximativement, de la bande de territoire que la Roumanie avait annexée en igiS. Au cours de la guerre contre la Roumanie de 19 16 à 19 18 la Bulgarie fit de très grands sacrifices ; c'est ainsi qu'elle fut amenée à se rappeler l'existence de quelques colonies bulgares de la Dobrodja septentrionale pour demander à l'Allemagne l'annexion de toute la province. Il était arrivé cependant que la Turquie, qui avait avec les Bulgares de très anciens comptes à régler en Thrace, où elle avait été forcée de leur céder des avantages territoriaux en 191 5, en écbange de leur participation à la guerre européenne, avait aussi fait un effort considérable dans la guerre des quatre puissances centrales alliées contre la Roumanie. C'est pourquoi elle n'entendait pas laisser les Bulgares s'annexer le beau morceau que représentait la Dobrodja sans obtenir aussi quelques avantages, notamment la rétrocession de quelques
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régions en Thrace. Mais les Bulgares paraissent s'ôtre toujours distingués par leur avidit«'' tenace. Ils refusèrent de s'entendre avec la Turquie, malgré les eiïorts que l'Allemagne fit pour a'paiser ces frictions. Il en résulta à Bucarest qu'au lieu d'attribuer la Dobrodja en entier aux Bulgares, l'Allemagne institua provisoirement dans l'ancienne province roumaine un condominium de toutes les puissances centrales, se réservant le droit de la donner à la Bulgarie aussitôt que l'entente bulgaro-turque aurait abouti ('). Cette situation hybride dura en fait jusqu'à l'automne 1918. La Bulgarie devait capituler devant l'attaque de l'armée de Salonique juste au moment où l'Allemagne lui octroyait enfin la possession exclusive de la province.
d) Occupation militaire.
Le cinquième chapitre du traité de paix a pour titre : L'Abandon des territoires occupés. Après avoir assuré à ses alliés les annexions nécessaires pour satisfaire leurs appétits et en même temps immobiliser militairement la Roumanie pour l'avenir, après l'avoir obligée de réduire son armée à un simple simulacre, l'Allemagne devait se réserver la possibilité de dominer directement le pays.
Elle exigea de la Roumanie qu'elle consentît à accepter sur son territoire, après l'échange des ratifications et aussi longtemps que les Allemands le jugeraient nécessaire, notamment sur la partie déjà occupée du pays, la présence de six divisions ennemies « sans compter les formations employées à l'exploitation économique » .
Néanmoins, la limitation de Teffectif des troupes d'occupation ne commencerait à exister qu'à partir de l'échange des TaûiicaLiions ; j'usqu à ce moment « subsistera l'Administration d'occupation actuelle avec les droits exercés par
(i) Voir, pour tous ces détails, discours de M. de Kuhlmann en juin 1918.
LE rU.VITK 1>K lUJCAREST lOI
elle jusijuà présent », dit le texte; c'était le régime de guerre, tout simplement. Ce n'est qu'après l'échanqc des ratifications aussi que « l'administration civile des territoires occupés serait de nouveau rendue aux autorités roumaines ». Ce n'est seulement qu'après l'échange que le traité devait commencer à açjir. Jusqu'à ce moment Pétat (le guerre continuait donc.
Quel devait être le régime d'occupation après les ratifications ?
« Un fonctionnaire civil de l'Administration d'occupation » devait être attaché auprès de chaque ministre roumain. D'un autre côté, « les autorités roumaines devraient obéir aux dispositions que les commandants de l'armée <l'occupation jugeraient nécessaires dans l'intérêt de la sécurité des territoires occupés, de même que dans celui de la sécurité, de l'entretien et de la répartition de leurs troupes )).
Il est à remarquer que ce n'étaient pas les autorités roumaines qui avaient à donner leur appréciation sur la « sécurité » du territoire roumain occupé, mais les commandants de l'armée d'occupation.
Du reste, « les moyens de communication, notamment les chemins de fer, la poste et le télégraphe, resteraient sous l'administration militaire jusqu'à de nouvelles dispositions )). Gela signifie que les Allemands seuls jugeaient le moment où ces institutions devaient repasser sous l'autol'ité de l'Etat roumain.
Une convention spéciale devait régir la manière dont le <'ommandement suprême surveillerait « la circulation de la monnaie et les paiements, la gestion de la Banque nationale de Roumanie et de la Caisse centrale des Banques [)opulaires ». On retrouvera plus loin cette convention spéciale, à laquelle le traité ne fait ici qu'une simple allusion.
Une question très importante était encore celle, soulevée
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par le Iraitr, de la « communication entre les territoires occupés et ceux inoccupés ». Les Allemands n'entendaient pas permettre librement el sans un contnMe minutieux à la population do la Valachic et de la Dobrodja réfugiée pendant la guerre en Moldavie, de rentrer à ses foyers. Il ne faut pas oublier qu'une énorme population flottante, civile et militaire, encombrait la Moldavie par suite de la guerre, et que cette population aflamée, vivant dans la plus effroyable misère faute de moyens de se loger, de se nourrir et de s'habiller convenablement, consommait en Moldavie toutes les dernières ressources de ce malheureux pays, naturellement pauvre, alors que la Valachie est un des pays agricoles les plus riches d'Europe. Soucieux de tout tirer, jusqu'à l'extrême limite, de la Valachie occupée, les Allemands avaient aussi d'autre part réduit à la misère la population qui était restée ; ils ne voulaient ainsi pas laisser rentrer chez eux le flot de réfugiés qui attendaient avec l'impatience que l'on devine le moment de revoir leurs foyers et de se remettre au travail. C'est pourquoi le traité de paix réservait au commandement de l'armée d'occupation le droit d'admettre de la façon qu'il jugerait la meilleure le retour des réfugiés et en général tout voyage et toute « communication » entre la partie libre et la partie occupée du territoire roumain. Dans tous les cas, il fallait que « le Gouvernement roumain assurât l'entretien de ceux qui rentreraient, par une importation correspondante d'aliments de Moldavie ». C'était acculer littéralement cette partie de la Roumanie à la famine.
Le régime qui s'ensuivit fut odieux. Personne ne pouvait passer de Moldavie dans le territoire occupé sans une autorisation spéciale délivrée par un office allemand des passeports installé à Bucarest. Cet office comprenait tout un service d'investigations et de « police politique secrète » qui examinait individuellement chaque demande et envoyait, le cas échéant, son approbation à Jassy, souvent
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après plusieurs mois d'attente. Tous ceux dont le passé n'agréait pas aux autorités allemandes ne pouvaient passer en territoire occupé. Elles n'ont fait exception que pour les démoJMlisés, qu'elles ont laissé passer sans investigations individuelles : c'est qu'elles avaient intérêt à avoir la masse de ces derniers sous leur main, en territoire occupé, afin de rendre impossible une nouvelle mobilisation roumaine laite sans leur consentement. La rigueur de la surveillance exercée sur la communication entre la Moldavie et le territoire occupé portait aussi sur les correspondances postales. Elles turent rigoureusement censurées. Une lettre mettait ainsi environ deux semaines pour parvenir à destination. Aucun imprimé, d'ailleurs, aucune lettre et pas plus de 5o kilos de bagages par personne, ne pouvaient être emportés, par les voyageurs, de Moldavie en territoire occupé. D'autre part, les points de passage étaient organisés en vrais postes de frontière avec une police abondamment fournie. Mille vexations attendaient ainsi les Roumains qui voulaient rentrer chez eux, sans même parler de l'humiliation continue et minutieuse à laquelle ils étaient soumis par des étrangers dans leur propre pays.
Le commandement de l'armée d'occupation se réservait, conformément au droit de guerre, le droit de réquisition absolu, 0 soit en argent, soit en nature », jusqu'au moment de l'échange des ratifications. C'est assurément, du reste, un des motifs pour lesquels cet échange fut toujours ajourné par les Allemands, au point qu'il n'a jamais pu être fait. Gela signifiait tout simplement que le régime d'occupation de guerre continuerait jusqu'à l'échange des ratifications, que les Allemands persisteraient à tirer du pays, « jusqu'à la limite extrême », tout ce qu'il pourrait encore donner. Et l'on sait la façon dont les Allemands ont su exploiter les pays occupés par eux pendant la guerre, tant en Occident qu'en Orient.
Après l'échange des ratifications, les conventions spé-
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ciales économiques qui vont être analysées plus loin entreraient en viqueur. Le Gouvernement roumain devait alors réquisitionner tout ce que la Roumanie aurait en l'obligation de livrer aux puissances centrales, sans parler des réquisitions destinées aux besoins de l'armée d'occupation. Cette armée naturellement devait être entretenue par la Roumanie, à raison d'environ 700 millions par an (plus que tout le budget roumain d'avant la guerre).
Tous les effets des ordonnances et dispositions prises par l'Administration de l'occupation devaient en outre être reconnus par le Gouvernement roumain. Naturellement aucune demande en dommages-intérêts résultant du fait de ces ordonnances ne pouvait être soulevée ; les droits des tiers acquis en vertu de ces ordonnances devaient être respectés. Les administrateurs forcés et les liquidateurs institués pour les fortunes des Roumains et de leurs alliés, ne pouvaient être rendus responsables de leur gestion sans une approbation spéciale du commandement allemand : cela signifiait que, quelles qu'aient été les malversations de ces fonctionnaires, personne, ni le propriétaire lésé ni une autorité roumaine quelconque, ne pouvait les en rendre responsables si c'étaient des sujets des puissances centrales ou tout simplement des individus que ces puissances tenaient à ne pas mécontenter. Leur office était le plus souvent une récompense octroyée par le commandement allemand pour des services rendus pendant la guerre au détriment de la Roumanie.
Pour finir le résumé des textes compris dans le chapitre du traité de paix concernant le régime de l'occupation militaire allemande qui était imposée à la Roumanie, il faut ajouter que les Allemands, au moment où ils quitteraient la Roumanie, se réservaient le droit d'emporter avec eux tout ce qui leur appartenait. Pour tout ce qu'ils ne pourraient enlever et que le traité qualifie de « travaux publics )), de même que pour toutes les entreprises indus-
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Iriellcs ainsi abandonnées on Roumanie, celte dernière devrait indemniser les puissances centrales.
C'était mettre tout simplement à la charge de la Roumanie une somme de travaux et installations qui n'ont pas du tout été entrepris pour répondre à son « intérêt public » à elle, et parmi lesquels beaucoup resteraient inutilisables après que les occupants auraient enlevé tout ce qu'il était possible d'emporter. D'un autre côté, la valeur de cette indemnité pouvait être chiffrée facilement à des sommes fabuleuses sans que l'Etat roumain pût protester contre les exigences allemandes. C'est ce qui arriva du reste pour les réseaux de chemins de fer du territoire occupé, par exemple, où les Allemands prétendaient avoir fait des travaux d'une valeur de près d'un milliard, si les informations publiées par les journaux de la censure allemande sont exactes.
Il ne faut pas oublier enfin que tout ce régime d'occupation devait durer après le rétablissement définitif de la paix « jusqu'à une date sur laquelle on s'entendra plus tard y>. C'était ne lui assigner aucune autre fin que la volonté de l'Allemagne de retirer ses troupes de Roumanie.
e) Mainmise sur le Danube.
Le sixième chapitre du traité de paix s'occupe du Règle' ment de la navigation sur le Danube.
Le Danube étant naturellement mis sous la garde de la nation roumaine et cette dernière ayant toujours rempli avec vaillance le rôle considérable de protectrice de la liberté du fleuve que le destin lui a ainsi octroyé, il était naturel que les Austro-Allemands imposassent à la Roumanie et non pas à un autre pays les clauses spéciales et détaillées d'un traité par lequel le Danube est mis en leur exclusive possession.
Après avoir désarmé la Roumanie, l'avoir mise dans l'impossibilité à l'avenir de réagir par la force contre les
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puissances centrales, après avoir décidé en principe que rAllemaijnc et ses alliées pourraient exploiter la Roumanie comme elles l'entendaient, il fallait s'occuper du rcMe très important de transit que le territoire roumain devait jouer au bénéfice de l'expansion austro-allemande.
On avait {)révu à ce sujet ([ue tous les moyens de communication roumains, chemins de fer, postes et télégraphes, seraient à la disposition de l'Allemagne. Il fallait néanmoins accorder une attention toute spéciale au fait que l'histoire et l'importance de la nation roumaine faisaient de cette dernière la gardienne naturelle du bas Danube et des bouches du fleuve. Cette considération était d'une importance des plus considérables pour l'Allemagne, car elle touchait au cœur même du problème de l'organisation de la « Mittel- Europa » rêvée par les Allemands, 11 fallait donc y pourvoir de près.
On traita la matière dans un chapitre spécial du traité de paix. On avait, dans un autre chapitre, pris des mesures pour rendre la Roumanie en général et militairement inoffensive et par conséquent incapable de pouvoir réagir dans le problème danubien ; on avait mis aussi sous une étroite surveillance les bouches du Danube, par le fait de la cession aux puissances centrales de la Dobrodja jusqu'à ces bouches elles-mêmes : il était donc naturel qu'on ait pensé régler aussi avec une insistance spéciale en faveur des Centraux la navigation même sur le fleuve, tout le long des rives roumaines. .
Le problème était sérieux, car la question du régime du Danube était encore une de celles dans lesquelles l'histoire avait prouvé un antagonisme violent d'intérêts et de conception entre la Roumanie et les Austro-Allemands.
L'Autriche-Hongrie avait essayé en effet depuis bien longtemps de mettre sa griffe sur tout le bas Danube, afin d'y exercer un monopole qui réduirait à zéro le rôle et les avantages des autres États riverains. Cette tendance de
l'Autriche el de la Hongrie a trouvé dans le passé une barrière insurmontable dans la politique de l'Etal roumain, qui n'eiilendail pas laisser tomber le fleuve sous la domination exclusive de l'Empire des Habsbourg et voulait ainsi se réserver la possibilité de jouer aux bouches du grand fleuve le l'ùle que Thistoire semble lui avoir destiné.
Dans cette lutte c'est la Roumanie qui est sortie victorieuse, malgré l'aveuglement de l'Europe qui, à un moment donné, favorisait avec une singulière unanimité les menées austro-hongroises. Il en résulta la Commission européenne du Danube, où toutes les grandes puissances furent représentées, où la Roumanie avait une voix égale à ces dernières et par laquelle les bouches du Danube, soumises à un régime international, échappèrent à l'emprise austro-hongroise. Le bas Danube resta sous l'autorité de ses riverains, organisé pour la liberté de la navigation jusqu'aux Portes de Fer. A cet endroit, la Hongrie avait réussi tout de même à s'implanter au nom de l'Empire austro-hongrois; elle soumit le droit de passage à des restrictions qui firent perdre au fleuve le caractère international qu'il devait avoir pour remplir équitablemenl le grand rôle qu'il aurait du avoir dans les échanges commerciaux de l'Europe Centrale, de la Roumanie, des Balkans et de tout l'Orient.
Telle était la situation au moment où éclata la guerre mondiale. D'un côté, la conception roumaine, représentée en ce qui concerne les bouches du fleuve par la Commission européenne du Danube, exigeait une complète liberté de la navigation, seul moyen de servir tous les intérêts de tous les riverains; d'un autre côté, la conception austro-hongroise, que l'Allemagne avait faite sienne et selon laquelle le fleuve devait être en toute première ligne à la disposition des Empires du Centre, sous leur surveillande et domination émineute, à l'exclusion des autres puissances européennes non riveraines qui auraient pu conlre-balancer le poids et l'autorité de la volonté austro-allemande.
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II airivait justefnent que ces autres puissances non riveraines sont justement les puissances occidentales qui reprt'senlent les principes du libéralisme en Euroj)e et avec lesquelles les Empires de l'Europe Centrale, représentants de ridée de force et de domination impérialiste, étaient entrés en guerre en 191/1. La Roumanie ne pouvait encore, au point de vue du problème danubien, comme au point de vue de tous les autres grands [jroblèmes ({ui agiteiil l'Europe, que se ranger du côté des puissances qui avaient pris les armes pour les principes de liberté.
C'est pourquoi aussi le traité de paix de Bucarest devait enfin essayer de réaliser la conception opposée et faire des Empires du Centre les maîtres incontestés de tout le cours du Danube, jusqu'aux bouches du fleuve, et de ces bouches elles-mêmes.
Le traité de Bucarest décida donc que (> la Roumanie doit conclure avec l'Allemagne, l' Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie un nouvel acte de navigation du Danube ». C'était, d'un seul trait, interdire toute intervention directe ou indirecte dans la question danubienne aux alliés de la Roumanie, et laisser ainsi cette dernière en tête à tête avec ses quatre ennemies, à leur complète discrétion.
Quant au régime des bouches du Danube, la Commission européenne serait supprimée et remplacée par une commission où entreraient les représentants des Etats riverains du Danube et du littoral européen de la Mer Noire. C'était encore doinier la main haute aux puissances centrales et réduire à zéro la possibilité de réagir de la Roumanie. Cette commission « exercerait sa surveillance sur le fleuve à partir de Braïla (l'ancienne commission européenne l'exerçait seulement à partir de Galatz) jusqu'aux bouches du Danube et aux parties de la Mer Noire qui se trouvent devant les bouches ». Cette partie du Danube entrait ainsi sous la domination exclusive des puissances centrales. Pour le reste, la Roumanie gardait dans ses eaux une
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souverainetr simplement nominale, en tant que le nouvel acte de navigation devait le permettre.
Le traité de {)aix eon)])rend les dispositions ()énérales que la Roumanie devait accepter pour la confection de cet acte.
Tout d'abord la Roumanie devait « garantir aux vaisseaux des autres parties contractantes la libre communication sur la partie roumaine du Danube ». Le texte ajoute que celte garantie de l'Etat roumain doit s'étendre aussi « à tous les ports qui dépendent de lui ». Donc les vaisseaux des puissan,ces centrales ont libre accès dans les eaux et les ports roumains.
En outre, l'Etat roumain n'a le droit de percevoir aucune taxe sur le Danube : ces taxes ne peinent être imposées qu'en vertu de l'acte de navigation, c'est-à-dire dans l'intérêt des puissances centrales. Enfin la Roumanie n*a pas le droit d'imposer une taxe sur la valeur des marchandises importées ou exportées par les ports des puissances centrales, ce qui signifie, en somme, que ces dernières ne toléreraient le trafic roumain dans ces ports et, par conséquent, sur tout le Danube moyen et supérieur, qu'autant que leurs intérêts le permettraient. Elles se rendaient ainsi en réalittmaîtresses de tout le Danube.
La zone du Danube jusqu'où la navigation roumaine peut s'étendre est indiquée de façon précise par le traité. Un texte prévoit en effet que « des droits spéciaux de la Hongrie seront respectés sur la partie des cataractes et des Portes de Fer », c'est-à-dire « jusqu'à Turnu-Séverin, dans toute la largeur du fleuve, d'une rive à l'autre, comprenant aussi tous les bras du fleuve et les îles qui se trouvent entre ces bras ». Les Etats riverains du bas Danube et spécialement la Roumanie voyaient ainsi le Danube se fermer hermétiquement à cet endroit pour leur propre communication avec l'Europe Centrale, dans le cas où le moindre intérêt de la Hongrie et par conséquent des Austro- Allemands l'exigerait.
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Enfin chacune des puissances centrales l't la Roumanie aussi « ont le droit de tenir des vaisseaux de guerre sur le Danube », continue le texte. Mais ces vaisseaux • ont le droit de navifjuer en aval jusqu'à la mer, en amont jus()u'à la frontière supérieure de leur propre territoire d'Etat ». Les vaisseaux roumains ne pourraient donc remonter que jusqu'à la frontière hongroise, alors que les A-aisseaux de guerre austro-hongrois-allemands auraient la liberté de surveiller tout le cours du fleuve.
Des bouches mêmes du Danube jusqu'à Braïla, chacune des puissances représentées dans la nouvelle Commission aura le droit de tenir par deux stationnaires.
De cette façon la Roumanie serait toujours en état d'infériorité.
Telles sont les clauses du traité qui fixent le régime que les puissances centrales ont voulu imposer au cours du Danube au détriment de la Roumanie. Le fleuve devenait en fait une simple propriété austro-allemande. Dans sa lutte historique pour la liberté de la navigation, la Roumanie perdait d'un seul coup tous les résultats de ses efforts de plus d'im demi-siècle. Elle était en même temps mise à l'avenir dans l'impossibilité de jouer tout rôle personnel aux bouches du Danube.
/) Organisation de l'espionnage allemand.
Le traité finit ainsi le cycle d'exigences imposées à la Roumanie pour la réduire matériellement à l'impuissance et l'exploiter à volonté.
Il fallait cependant encore produire l'abaissement moral de la nation roumaine. Il s'agissait de préparer de longue date la voie des complicités internes qui devaient aider les Austro- Allemands à étouffer dans l'avenir le plus facilement possible toute velléité de révolte. Les derniers chapitres du traité, les chapitres VII et VIII y pourvoient.
Il fallait en ellet penser à lérdiiqucr la nation roumaine do façon à essayer de lui faire agréer la conception politique allemande contre laquelle elle s'était dressée en entrant dans cette querre aux côtés de l'Occident libéral de l'Europe.
A cet elVet, sous prétexte d' « ('qalité des confessions religieuses », on exigea que la Roumanie permît sans aucun contrôle la libre multiplication des écoles allemandes sur son propre territoire.
Pour bien se rendre compte de la signification de cette exigence, il faut savoir que les Austro-Allemands avaient ouvert, déjà assez longtemps avant la guerre, une série d'écoles confessionnelles catholiques et évangéliques avec personnel austro-allemand et sous la surveillance directe de Berlin. Ces écoles ont été en Roumanie des centres d'activité infatigable et exclusivement allemande ; elles se sont faites aussi, grâce à leur personnel, choisi parmi les officiers de réserve austro-allemands, des centres extraordinairement dévoués d'espionnage. C'est ce genre d'école que les Austro-Allemands se réservaient par le texte du traité la liberté de multiplier et de faire fonctionner tout à fait librement en Roumanie.
Les Allemands pensèrent encore devoir récompenser tous ceux qui, quoique sujets roumains, firent cause commune avec l'ennemi. Le texte du traité fait allusion à une convention spéciale concernant l'amnistie que la Roumanie s'oblige à décréter. Cette convention prévoit tout d'abord que « chaque partie donne une amnistie entière aux sujets de l'autre partie pour les infractions pénales commises en faveur de cette dernière )> ('). Adoptant ainsi la forme hypocrite de la réciprocité, c'était assurer l'impunité de tous les sujets turcs, bulgares, hongrois et surtout austro-allemands qui pullulent en Roumanie et y ont fait presque publique-
(i) Traité juridique et politique additionnel, art. 3i, §3.
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mont ollicc d'espioiuiarfe au profit de leurs Étals respectifs.
Un autre texte est cependant encore plus curieux : « La Koumanie accorde une amnistie complète à ses sujets pour leur conduite politique pendant la guerre ou pour leur conduite militaire basée sur des motifs politiques ('). »
(> Les personnes bénéficiant de l'amnistie et leur famille ne seront soumises à aucune espèce de déchéance de leur droit; au cas où ceci aurait déjà eu lieu, elles seront réintégrées dans leurs droits antérieurs (-). »
Les « motifs politiques de conduite » visés par le texte, c'était ni plus ni moins que l'intention manifeste de nuire aux armées et à l'Etat roumain au profit des armées et des Etats ennemis.
On exigeait ainsi de la Roumanie qu'elle amnistiât sans discussion aucune, sur l'ordre de ses ennemis, tous ceux (jui, civils ou militaires, avaient trahi leur patrie au bénéfice de ces ennemis ou qui leur avalent rendu des services quelconques, et même ceux qui avaient déserté à l'ennemi. C'était une humiliation inouïe et un encouragement donné à l'avenir en Koumanie à tous les traîtres et espions des Austro-Allemands. L'immoralité honteuse de cette clause donne la mesure du souci qu'ont eu pendant cette guerre les Austro-Allemands du patrimoine de dignité qui fait le sens même de la civilisation de l'humanité ; elle donne encore une idée du peu de scrupules que les puissances centrales auraient eu à violer la justice et le droit internationaux, dans le cas où elles auraient pu imposer la paix au monde entier.
g) Question juive.
' Enfin, toute une population devait être facilement gagnée pour toujours en Roumanie à la cause allemande, en la
(i) Article Sa, ^ 2.
(2) Article 33 in fine.
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récoinpi'nsaiil publiquement pour la sympathie qu'un troj) qrand noml)r(' de ses membres avaient manifestée envers les armées austro-allemandes et surtout pour l'appui qu'ils leur donnèiiMil en territoire roumain occupé. C'était la population israélite, très apte du reste à subir l'influence allemande par les relations commerciales qu'elle a toujours entretenues de temps immémorial avec les négociants allemands et surtout par la langue qu'elle parle, qui est un jargon spécial dérivé de très près de la langue allemande. Par un coup de théâtre l'Allemagne s'érigea en protectrice attitrée de toute cette population et exigea de la Roumanie, par une clause spéciale du traité de paix qu'elle imposait à cette dernière, l'inîmédiate naturalisation en masse de toute cette population.
La population israélite de Roumanie est venue de Galicie et de Pologne, en grande majorité au cours du xix* siècle. Son arrivée s'explique par les persécutions et la misère qu'elle endurait dans son pays d'origine ; elle est venue s'installer sur le territoire roumain à cause de l'indépendance dont elle pouvait y jouir. Tout en étant agglomérée principalement dans les villes de la Moldavie septentrionale, elle continua à vivre de sa propre vie et garda intacte sa langue de dialecte allemand, ses mœurs, sa physionomie bien caractérisée. Jamais cette population n'a eu à subir en Roumanie les persécutions et les excès dont elle a été en butte ailleurs, en Russie par exemple. Nouvelle arrivée dans les pays roumains, conservant un grand pouvoir de résistance à toute assimilation et animée le plus souvent de sentiments cosmopolites qui en général ne l'attachaient pas spécialement à une patrie roumaine plutôt qu'à une autre, les Roumains la considérèrent tout simplement comme une population étrangère. Cette conception avait aussi sa place toute naturelle, de par les circonstances historiques, dans la législation roumaine. Nouveaux venus, on n'avait pas encore attribué aux juifs de Roumanie la qualité de citoyens rou-
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