‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 32 sur 54 · III LES CONVENTIONS ADDITIONNELLES · texte numérisé non relu

III LES CONVENTIONS ADDITIONNELLES

Nous avons dit (jue les clauses du traité de paix ont été «'omplétées par un grand nombre de conventions additionnelles « faisant partie intégrante » du traité.

Quelques-unes de ces conventions contiennent le texte minutieux des obligations économiques et financières imposées à la Roumanie ; d'autres, en général tenues secrètes, comprennent des clauses d'ordre politique destinées à asservir sans possibilité de relèvement l'Etat roumain en lui eulevanl toute indépendance réelle.

a) Régime politique imposé par le traité de Bucarest.

Il fallait tout d'abord punir de manière exemplaire en Roumanie tous ceux qui ont présidé à la guerre contre les Austro-Allemands. En premier lieu, [les Allemands devaient ainsi s'en prendre au Gouvernement roumain qui a fait la guerre : c'est ce qu'ils ont fait. On connaît la violence du mouvement qui a été déchaîné en Roumanie pour « établir les responsabilités » parmi les chefs politiques roumains. Leur arrestation avait justement commencé au moment où les Allemands ont dû quitter le territoire roumain. Voici, du reste à ce sujet, ce qu'en disait dans le Reichstag, en juin 1918, à l'occasion de la première lecture du traité de paix, le comte Westarp, tout en regrettant avec Slresemann que l'Allemagne n'eût pas imposé à la Roumanie une indemnité formelle de guerre et en affirmant que c'était une chose quîl ne fallait pas oublier en Occident : « La situation en Roumanie n'arrivera à l'assainissement qu'au moment où une expiation sera obtenue pour l'extraordinaire trahison de ce pays. Il est indispensable d'obtenir réparation

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par un procès impitoyable ('). » Et voici ce que M, von Kulilmanri, ministre d'Eta! et premier plénipotentiaire de l'Allemagne, répondit : « Il doit être tiré vengeance des auteurs coupables de la guerre. Il n'y a que ce fait qui pourrait donner pour nous une valeur à l'expiation nationale de la Roamanie (^). « Peut-on être plus clair? Et peut-on encore douter que le procès qui effectivement fut ouvert contre les auteurs responsables de la guerre roumaine ait été imposé par Berlin? Il était nécessaire, du point de vue allemand, que la Roumanie subît ainsi cette humiliation.

Mais cette première mesure ne pouvait être qu'une mesure préliminaire. Il fallait parer à toute velléité d'indépendance pour l'avenir même. A cet effet il fallait que l'Allemagne pût surveiller la nomination et l'activité des hauts fonctionnaires roumains. On imposa donc au Gouvernement roumain l'obligation de ne maintenir dans les hautes fonctions publiques roumaines que les fonctionnaires qui pouvaient être agréés par l'Allemagne. Une surveillance spéciale allemande devait s'exercer à cet effet. Nos ennemis commencèrent par prendre toute une série de mesures destinées à suspendre pour un temps l'inamovibilité et la stabilité de tous les fonctionnaires, afin de pouvoir procéder à « l'épurement » de l'administration roumaine dans le sens imposé. On conçoit facilement ce que la réalisation des desseins allemands à ce sujet aurait signifié pour les Roumains dans l'avenir. Il suffit de dire que tous ceux qui se permirent de ne pas faire la réception qu'il fallait au régime que le commandement allemand imposait à la Roumanie se virent persécutés par la suite, révoqués de leurs fonctions ou même aussi mis en jugement.

Enfin, la prépondérance allemande en Roumanie devait

(i) Dakarester Tageblatt, 28 juin tgiS, organe de la Kommandantur allemande à Bucarest.

(2) Ibid.

être fondée non seulement par la domination alisolue politique et administrative, par les écoles spéciales qui devaient dresser la population à l'admiration de la culture militariste allemande, par les innombrables établissements économiques et financiers destinés à subjuguer définitivement toute l'économie nationale roumaine, mais même par des colonisations régulières que l'Allemagne se réservait ledroit de faire sur le territoire roumain. A ce propos, le Gouvernement allemand et le Reichstag accordèrent même une importance spéciale aux colonies déjà existantes en Bessarabie. Il s'agissait de bâtir ainsi au beau milieu du pays roumain, là où il n'y en avait pas déjà, de vraies forteresses du germanisme impérialiste et de soutenir et de relever celles qui existaient déjà. Une organisation méthodique et savante faisait ainsi de tous les éléments, institutions ou personnes que l'on pouvait utiliser, des agents dévoués en général ouvertement à la politique de l'Empire allemand, au mépris et au détriment des droits et aspirations de la nation roumaine. On insinuait au cœur de cette dernière le poison destiné à la rendre définitivement inollensive et à en faire par conséquent un simple instrument aveugle et mécanique des visées égoïstes de la politique allemande d'expansion matérielle.

Pour parfaire toute cette œuvre d'enchaînement matériel et qui était destinée à être aussi une œuvre d'asservissement moral de toute une nation, il n'est pas du tout étonnant de^ constater que l'Autriche-Hongrie ait tenu à ajouter à toutes ces prescriptions quelques clauses caractéristiques ; elles font mieux sentir les préoccupations des Gouvernements de Vienne et de Budapest et leur façon spéciale de concevoir les relations internationales.

Une convention spéciale juridico-politique dut ainsi être conclue par la Roumanie avec l'Autriche-Hongrie, différant en quelque point de celle conclue avec l'Allemagne. Cette convention consacre l'immixtion constante et la surveillance

continue par le (Jouvcrnement autrichien et lioiujiois des actes et môme des sentiments publics ou privés des Roumains dans la question nationale. C'était abolir d'un trait la liberté môme de la pensée en Roumanie, c'était forcer cette dernière à renier publiquement l'idéal national pour lequel elle était entrée en guerre et la condamner à écraser elle-même sans pitié toute velléité d'indépendance nationale sur son propre territoire.

Voici en efïet ce que cette^ convention prévoit : « Les parties contractantes s'obligent réciproquement (?!) à ne tolérer sur leur territoire aucune espèce d'agitation ou propagande ou action dirigée contre l'inviolabilité territoriale, l'ordre légal, la sécurité ou l'ordre public de l'autre partie contractante. » 11 ne faut pas oublier que l'ordre légal et public auquel on fait allusion est la fameuse théorie magyare de Viiniié de l'Etat hongrois dont il a été parlé ailleurs (') et c'est l'intolérable persécution nationale à laquelle étaient soumis les Roumains d'Autriche-Hongrie. On défendait aux Roumains du royaume libre de s'en occuper d'aucune façon même comme simples particuliers ; ils étaient condarhnés à rester impassibles devant les souffrances, l'humiliation et les appels désespérés de leurs compatriotes.

Voici en effet ce que la Convention citée contient encore dans le paragraphe suivant : « Les parties contractantes s'obligent réciproquement (?!) surtout : i° à interdire aux sociétés et personnes individuelles toute sorte d'activité dans le genre de celle définie dans le paragraphe précédent ; i° à empêcher la collecte ou l'attribution de n'importe quelle subvention ou autre contribution en vue d'une propagande dans le genre de celle définie au paragraphe précédent; 3° à veiller à ce qu'on n'admette des livres d'écoles ou autres, moyens d'enseignement qu'autant que leur contenu

Xi) Supra, p. 33.

lie contredit pas les dispositions prévues au paragraphe précédent; l\° à compléter la législation (si le besoin s'en fait sentir) contre l'activité prévue au paragraphe précédent et cela dans l'intervalle d'une année après la ratification du présent traité ('). »

Toutes ces dispositions ne rappellent-elles pas singulièrement le texte de l'arrogant et odieux ultimatum de 1914 à la Serbie, qui devait mettre le feu au monde?

Mais voici encore un dernier article spécial à la Convention juridico-politique austro-roumaine : « Chaque partie contractante ne donnera cours aux tentatives de naturalisation des sujets de l'autre partie, — même si toutes les autres conditions sont remplies, — que si le requérant prouve qu'il a été congédié par l'Union de l'Etat auquel il appartient (^). » Dans les « tentatives » (!!) de naturalisation visées par ce texte, il s'agit tout simplement du fjrand nombre de Roumains d'Autriche-Hongrie qui émigraienl sans discontinuer dans la patrie de leur cœur, dans le royaume libre de Roumanie. L'union de l'Etat auquel ils appartiennent et qui doit les congédier, c'est la monarchie austro-hongroise elle-même.

L'énonciation seule de pareilles clauses, que l'Autriche- Hongrie a cru cependant indispensable d'imposer à la Roumanie, prouve, sans avoir besoin d'aucun autre complément, le bon droit évident de la cause pour laquelle la Roumanie a pris les armes. Cette cause était celle de la liberté de la nation roumaine, dont le royaume libre était l'unique représentant selon le cœur et les aspirations de tous les Roumains de partout et notamment de ceux d'Autriche-Hongrie. La monarchie des Habsbourg et le Gouvernement de Budapest prenaient ainsi par le traité des mesures sévères contre la volonté, ouvertement reconnue

(1) -Art. i5.

(2) Art. 16.

par eux, de leurs propres sujets roumains. C'est l'aveu cynique de toutes les vexations et de tous les crimes historiques dont les Gouvernements autrichiens et hongrois auraient du sentir leur cotiscience alourdie. Le document qui contient de pareilles exigences suffit à lui seul pour manifester devant le monde civilisé et la situation affreuse des Roumains d'Autriche-Hongrie et leur indéniable volonté de vivre une vie libre aux côtés de leurs frères du Royaume. La Roumanie fut enfin obligée, dans ce même ordre d'idées, entre autres humiliations inoubliables, de dissoudre et de congédier le corps des volontaires, sujets roumains d'Aulriche-Hongrie, qui s'étaient empressés de venir s'inscrire dans l'armée au cours de la guerre. La plupart de ces volontaires étaient d'anciens soldats austro-hongrois qui, refusant de combattre pour la cause de leurs oppresseurs et ayant trauvé une occasion propice, s'étaient rendus aux ennemis de la Monarchie. Ils étaient venus ensuite s'enrôler dans l'armée roumaine pour coopérer à la libération de leur pays et à son union avec la Roumanie. Tous ces soldats, quoique incorporés régulièrement, ne purent plus, selon les prescriptions du traité de paix, être considérés comme des Roumains. Persécutés chez eux, on les empêchait ainsi de trouver le refuge qu'ils désiraient et qu'ils méritaient dans leur mère patrie. De plus, ils étaient arrêtés, incorporés à nouveau dans l'armée austro-hongroise et mis en jugement en Roumanie même, aussitôt qu'ils s'aventuraient jusqu'en Valachie, à l'intérieur de la limite du territoire occupé par les Austro- Allemands.

h) Reconnaissance de l'union de la Bessarabie avec la Roumanie.

Le problème de la Bessarabie a aussi été traité par l'Allemagne à Bucarest.

La Bessarabie a toujours été, depuis les premières origines de la nation roumaine jusqu'à nos jours, une province

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essentiellemenl roumaine. Elle a même fait partie intégrante (le l'Etat de Moldavie, depuis la fondation de ce dernier, au XIV'' siècle jusqu'à la date de 1812, quand elle a été annexi'e arbitrairement par KKinpire russe. Depuis, la partie méridionale de la Bessarabie a été rendue à la Moldavie au Congrès de Paris, comme une conséquence de la guerre de Crimée, mais elle a de nouveau été arrachée à la Roumanie par la Russie au Congrès de Berlin en 1878.

La grande masse des habitants de Bessarabie, notamment les paysans, se nomment encore eux-mêmes des Moldaves et ont conservé avec une remarquable puissance le type moral et physiologique de leur race. L'ignorance seule où l'Administration russe les a tenus pendant tout un siècle et l'impossibilité absolue où ils ont été mis par cette même administration de demeilrer unis avec leurs frères de Moldavie, ont fait qu'en général le mouvement nationaliste n'a pas pu prendre chez eux une allure trop manifeste. Tout essai dans ce sens était du reste impitoyablement étouffé par le Gouvernement russe par l'envoi dans les déserts de Sibérie.

La grande guerre fit là comme ailleurs, et subitement, le miracle qui aurait pris un temps bien autrement long à s'accomplir sans elle : la Bessarabie secoua d'elle-même son joug et revint avec une touchante fidélité seréunir de nouveau à la mère patrie, au momentmême où cette dernière se trouvait au tournant le plus tragique de son histoire.

La présence des soldats bessarabiens de l'armée russe sur le sol roumain, les luttes qu'ils durent subir parfois contre des régiments ennemis austro-hongrois dont ils voyaient les hommes mourir en prononçant les derniers mots de leur agonie en roumain, furent en effet comme une révélation qui excita jusqu'à un degré nouveau la conscience de leur propre nationalité. Un profond renouveau du mouvement nationaliste roumain se greffa ainsi en Bessarabie sur toutes les souflrances imposées par la

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(frande yuerre. Un (jrand nombre <le l\ouniaiiis lérufjics (rAutiicIie-HoiK|rie avec les armées roumaines à l'occasion de la retraite de ces dernières, vint aussi s'installer en liessarabie, y travailla avec une intensité et un tact tout particuliers à aider et à diriger la politique nationale de la province.

C'est ainsi que la révolution russe vint briser" les chaînes de la Bessarabie toute désireuse de reprendre la liberté perdue depuis plus d'un siècle. Elle lut déclarée et reconnue Etat complètement indépendant par toutes les autres autorités et provinces de Russie, elle eut son ministère et son parlement incontestés. Le Parlement, sous la dénomination de Conseil du pays, fut constitué sur une base très démocratique et comprit ainsi les représentants des quelques minorités nationales. Aussi à Brest-Litowsk la grande Russie ne parla-t-elle pas au nom de la Bessarabie ; l'Ukraine la considéra de même comme libre et indépendante ; on attendait les représentants spéciaux du nouvel État, qui n'arrivèrent cependant pas, désirant sans doute conformer leur attitude à celle du royaume de Roumanie.

Ayant besoin de troupes pour protéger la population contre les bandes bolcheviques formées j)ar les armées russes en dissolution et qui sans aucun ordre regagnaient leur foyer en dévastant tout sur leur passage, le Parlement de Bessarabie appela à son secours l'armée roumaine.

La direction que prenait la politique extérieure du nouvel État vers une union imminente avec la Roumanie devenait ainsi évidente. L'Ukraine non seulement ne contrecarra pas ce mouvement, mais l'encouragea. A Kiev, elle assura même le Gouvernement roumain qu'elle lui donnerait tout son concours à ce .sujet ('). C'est ainsi que le 9 avril rgiSle

(i) CeUe assurance a été donnée au général Goanda, en qualité de représentant de la Roiunanle.

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Parlement bessarabien proclama la réparation de rinjustic(! commise en 1812 et en 1878 par l'Empire fies Tzars et vota dans une atmosphère de grand entliousiasmc l'union définitive avec la Roumanie.

Telle était la situation au moment où la paix de Bucarest était signée. Les Allemands acceptèrent le fait accompli, sans s'y opposer. Ils le reconnurent officiellement.

Il est évident que ce n'est pas la sollicitude que les puissances centrales portaient à la Roumanie qui leur dicta cette attitude. 11 faut en chercher ailleurs les mobiles.

Tout d'abord les Austro-Allemands avaient de justes motifs pour être sérieusement inquiets à cause du ravitaillement en vivres que devait leur fournir l'Ukraine. Les agitations et troubles intérieurs de ce pays l'empêchaient de tenir les promesses qu'il avait faites à ce sujet à ses nouveaux amis austro-allemands. La situation alimentaire était singulièrement critique tant en Allemagne qu'en Autriche. La Bessarabie est d'autre part un pays très riche en céréales; la laisser à la Roumanie était le seul moyen d'y maintenir l'ordre qui s'était très naturellement établi sous la nouvelle domination roumaine. C'était par conséquent la possibilité de l'exploiter en vivres sans aucun autre souci. Il y avait donc de ce point de vue un avantage pour les Centraux à reconnaître la situation de fait créée par l'union de la Bessarabie à la Roumanie. Tel fut certainement un des mobiles intéressés qui les décida à reconnaître cette union. Mais ce ne fut pas le seul ni le plus important.

Il fallait, en effet, diriger toute la politique roumaine dans une autre direction que celle qui avait déterminé la guerre en 19 16. Il fallait à tout prix soulever de graves inimitiés entre la Roumanie et son voisin de l'est, fût-il l'Ukraine ou la Russie. Ce n'est qu'ainsi que l'on aurait réussi à encercler la Roumanie d'ennemis et à la rendre aussi complètement inoffensive que possible. S'ils avaient abouti en effet

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à joindre aux menées de la Bulçjarie venimeuse les machinations agressives de la nouvelle Ukraine dans la question bessarabieune, les Austro-Allemands, maîtres incontestés de l'Europe par la yicloirc dont ils n'avaient pas le moindre doute, pouvaient être tranquilles : la Roumanie, menacée immédiatement du côté de l'est et du sud, n'aurait plus eu le loisir de s'occuper de ce qui se passait en Transylvanie et se serait inféodée ainsi forcément et de plus en plus à la politique autrichienne.

Les Austro-Allemands reconnurent ainsi à Bucarest l'union de la Bessarabie avec la Roumanie. Aussitôt après, l'effet de leurs intrigues commença à se faire sentir. L'Ukraine, ce même pays qui avait formellement reconnu l'indépendance complète de la Bessarabie et qui avait même promis à la Roumanie son concours pour l'union de cette province à sa mère patrie, l'Ukraine, changeant brusquement d'attitude, prolesta contre cette union quand elle fut un fait accompli. Cette volte-face subite n'était cependant pas du tout inattendue. Avec son occupation par les troupes austro-allemandes on avait eu soin en effet de lui imposer comme chef souverain, comme « hetman », un ancien général russe, lequel accepta cette charge avec le dessein bien arrêté de travailler à rétablir l'ancien Empire des Tzars dans sa forme et sa splendeur passées ; il était animé exactement des mêmes aspirations impérialistes qui avaient si abonclamment fleuri à la cour des Tzars. Le nouveau chef de l'Ukraine comptait s'appuyer sur la force austro-allemande pour la réalisation de ses desseins. Il prenait évidemment toutes les inspirations fondamentales de sa politique à Berlin et à Vienne. Il était aussi naturel qu'il voulût non seulement arrêter le mouvement nationaliste et démocratique que la grande guerre avait favorisé, mais même qu'il ait essayé de l'étoutïer en le ramenant au point d'où il avait commencé. Gomme si l'on pouvait faire rebrousser chemin à l'Histoire !

Le Gouvernement ukranien engagea ainsi, sous le patronage parfaitoinent visible des Gouvernements de Berlin et de Vienne, une conversation désagréable et contradictoire avec le Gouvernement roumain au sujet de la Bessarabie.

Cela n'emp^'cba nullement la province de se sentir sondée pour toujours à la vraie patrie, à celle dont seul un coup de force injuste et avide l'avait détachée un siècle auparavant. Quel que soit l'avenir des territoires de l'ancienne Russie, seule la résurrection sous une forme ou une autre de l'impérialisme russe, égoïste et aveugle, tel (pi'il a pu fleurir si longtemps à la cour des Tzars et tel qu'il serait impossible que l'Europe démocratique et libérale de demain puisse encore le tolérer, pourra encore soulever un problème bessarabien entre la Roumanie et la formation politique qui s'organisera sur le territoire de l'Ukraine russe. Il est à désirer, au contraire, que la Russie ou l'Ukraine de l'avenir, renonçant aux anciennes visées sur Constantinople et les" Détroits, ne veuille plus elle-même d'une extension territoriale en Europe basée sur la vivisection des nations qui Tavoisinent. Quant à la question des quelques minorités slaves de Bessarabie, elle ne peut être sérieusement soulevée, de même que la Roumanie ne pense même pas à créer des agitations au sujet des minorités roumaines qui se trouvent au delà du Dniester, dans la Chersonèse ukranienne. Les frontières d'un territoire national sont déterminées par toute une série de considérations historiques, géographiques et ethnographiques, et il n'est pas étonnant du tout qu'il y ait ainsi des infiltrations réciproques pardessus ces frontières : mais il serait absurde de prétendre de là à déplacer ces frontières selon des tracés peu naturels, peu pratiques et souvent aussi impossibles à établir.

On peut affirmer que la Bessarabie est donc définitivement sortie de la sphère d'action de la politique russe. Dans ces conditions, il ne peut exister de plus grand désir pour

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la Roumanie nouvelle que celui de nouer des relations polili(|ues et écoiionii([ues aussi étroites et aussi sincères que possible avec ses voisins d'au delà le Dniester.

C) Le régime économique imposé à la Roumanie : agriculture, pétroles, forêts, industrie et commerce.

Les progrès économiques de la Roumanie dans les toul derniers temps ont été esquissés dans un autre chapitre (').

Les richesses naturelles dont le pays est doté ont donné notamment un remarquable essor à l'agriculture et à l'industrie du pétrole. Il suffit de rappeler ici que les derniers cinquante ans ont vu une augmentation de la surface cultivée (blé et maïs) de 220 °/o, tandis que la production marquait une augmentation de 570 °/o. Quant au pétrole, la Roumanie était devenue, dans les quelques dernières années avant la guerre, un des fournisseurs les plus importants de l'Europe.

Il était donc naturel que, au moment où la guerre s'était étendue sur presque tout le territoire européen et que le problème du ravitaillement avait commencé à prendre une importance extraordinaire, surtout pour l'un des deux grands groupes d'adversaires en présence, la question de l'emploi de l'exportation roumaine ait attiré avec une insistance particulière l'attention des belligérants.

Du reste, imposer un rôle économique très important à la Roumanie en vue d'une Mittel-Europa allemande était déjà un plan bien plus ancien. Tant que la Roumanie, après le commencement de la guerre européenne, resta neutre, elle réussit à éviter les dangers qui la menaçaient à ce point de vue et adopta une politique qui préparait, autant que les circonstances le permettaient, l'action militaire à laquelle elle était décidée. Les vicissitudes de la guerre

(i) Voir .supra, pages 4o et suiv.

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firent des Allemands, une fois cette action déclencliéc, les maîtres par occupation des trois quarts du territoire roumain, et de la richesse naturelle de la Roumanie presque en totalité. L'agriculture et les pétroles roumains tombèrent ainsi, dès la fin de 1916, entre les mains allemandes. Comme la situation du ravitaillement commençait à présager une crise aiguë pour les puissances centrales, ces dernières entamèrent ainsi en Roumanie dès le début de 191 7 une exploitation économique poussée jusqu'aux extrêmes limites. Le traité de Bucarest, par son côté économique, qui lui donne une physionomie si spéciale dans l'histoire de l'Europe, était destiné à consolider cette exploitation passée, à la régler et à l'intensifier pour l'avenir au grand profit de l'Allemagne et de ses alliés triomphants.

Le régime économique imposé sous l'occupation fut ainsi conçu et appliqué avec une méthode minutieuse et sans aucun scrupule moral ou juridique : chaque homme devenait en Roumanie un simple outil destiné à travailler et à produire pour le profit de l'Allemagne.

On institua tout d'abord à cet effet le travail général forcé. Chaque habitant était tenu, sans exception aucune, au genre de travail que les autorités militaires jugeaient bon de lui imposer. Les sanctions les plus sévères, années de prison et jusqu'à des dizaines de milliers de francs d'amende, frappaient impitoyablement, sur un simple prononcé de l'autorité militaire et sans aucune voie de recours, celui qui ne se soumettait pas de suite aux ordres ainsi reçus. En général, on employa de cette façon la population roumaine au travail agricole (').

En principe, ce travail forcé était payé; mais le prix était fixé par le commandement militaire selon ses convenances, et il édictait en même temps des punitions excessivement

(1) On l'employa aussi, sons aucune distinction et sous différents prétextes, à d'autres travaux : on vit ainsi des intellectuels, avocats, médecins ou autres, balayant les rues dans certaines villes.

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