‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 33 sur 54 · LA. GU£RKE ROUMAINE · texte numérisé non relu

LA. GU£RKE ROUMAINE

sévères, prison et amendes, contre tous ceux qui en proposaient ou acceptaient d'autres plus élevés. Enfin, ces prix étaient payés en un papier-monnaie spécial lancé et déclaré obligatoire par les Allemands : c'étaient des billets à cours forcé, émis sans couverture. réelle aucune par l'entremise de la Banque générale roumaine, entreprise allemande, et destinés à être mis à la charge de l'État roumain. On arrivait ainsi ingénieusement à faire payer aux Roumains leur propre travail, tandis que le produit bien réel était destiné à l'Allemagne. Et tout ce système d'exploitation forcée dut fonctionner sans accroc sous la surveillance des baïonnettes allemandes.

Il était bien indifférent, pour les Allemands, que les champs fussent cultivés par leurs propriétaires, par des fermiers ou par de simples usurpateurs, pourvu qu'ils fussent cultivés. Il leur était de même indifférent entre les mains de qui entrait le prix des récoltes qu'ils payaient, propriétaires légitimes ou étrangers, pourvu que ces récoltes se lissent et leur fussent livrées. Ils rendirent directement responsables les maires des communes rurales de la culture complète des champs. Ils imposèrent les sortes de culture dont ils avaient besoin, sans avoir égard aux possibilités spéciales du pays ou du terrain et surtout sans aucun égard aux pertes qu'ils infligeaient ainsi aux cultivateurs.

Ils organisèrent un monopole de tous les produits agricoles, surveillant les cultures et réquisitionnant les récoltes aussitôt que possible, sans considération pour les besoins alimentaires de la population rurale elle-même. Et non contents de prendre tout ce que les champs pouvaient donner, ils pratiquèrent encore des perquisitions domiciliaires continues, destinées à faire connaître les dépôts des particuliers. Ils réquisitionnèrent sévèrement et selon un but et ime méthode déterminés, les aliments, le bétail, les volailles, les œufs, la laiterie, le miel, les légumes, les fruits et en général tous les produits de ferme. De même,

ils enlevèrent toute la laine du pays et autres matières premières. Ils allèrent jusqu'à prendre les derniers restes de certaines matières dont ils avaient besoin et qu'ils trouvèrent dans les maisons particulières ('). Dans les villes, les réquisitions portaient sévèrement sur les métaux, sous n'importe quelle forme ; les cloches des églises elles-mêmes ne furent pas épargnées. Tout ce qui pouvait être utile aux occupants et tout ce dont ils pouvaient avoir besoin dans leur pays respectif fut enlevé.

Enfin, on fit tout ce qu'il fut possible pour réparer les installations pétrolifères détruites par les armées roumaines dans leur retraite et l'on arriva à remettre sur pied une grande partie des exploitations et à en commencer d'autres. En tout et en comprenant aussi les terrains de l'État roumain mis en exploitation par le commandement allemand, ce dernier arriva, après des efforts inouïs, à une extraction montant jusqu'à 72 °/o de la normale.

Toutes ces marchandises : produits agricoles, bétail, laine, aliments, pétrole, métaux, objets divers, étaient écoulées vers les quatre pays respectifs des puissances centrales, dans l'ordre de leur importance, par voie des chemins de fer et surtout par voie fluviale, sur le Danube.

Les Allemands arrivèrent ainsi à enlever en Roumanie jusqu'au 3o avril 1918 plus de 190.000 wagons (à 10.000 kilos) de céréales seulement. Les prix de réquisitions étaient en 191 7 de 2.000 francs par wagon de blé (pour ne donner qu'un seul exemple), alors qu'il est avéré que la valeur commerciale du blé était de beaucoup supérieure.

Ces prix étaient payés en monnaie fictive et devaient

(i) Voici, à titre d'exemple, le texte d'une des ordonnances allemandes public par les journaux à Bucarest le 26 mai 19 18, c'est-à-dire après la signature de la paix : « Il va être cherché et pris bientôt dans chaque maison, contre paiement immédiat (??) tous les chiffons, os, morceaux de caoutchouc, restes de métaux, Vieilles chaussures, galoches, linges et vêtements inutiles (??), vieux imprimes et papiers hors d'usage, bouteilles, bouchons et poils d'animaux. ...On attire l'attention sur les peines prévues par l'ordonnance... »

tomber plus tard à la charge de la Roumanie, c'est-à-dire du vendeur lui-même; d'un autre côté, eu évaluant à 7.000 francs en moyenne le wagon d'exportation ainsi effectuée, on arrive facilement au chiffre minimum de i milliard 33o millions, lequel peut être considéré comme la somme dont les puissances centrales ont dépouillé de ce chef la Roumanie jusqu'en avril 19 18. Et il ne s'agit là que des réquisitions de céréales seulement.

On conçoit facilement à quel chiffre fantastique monte la valeur totale des richesses de toutes espèces que les Allemands ont enlevées à la Roumanie pendant toute la période de leur occupation militaire, c'est-à-diie jusqu'au courant de novembre 19 18. Faut-il encore parler de l'énorme difficulté où la Roumanie a été mise de se relever économiquement ?

Au cours du mois d'avril 19 18, l'ancien ministre des Finances bulgare, M. Tontcheff, déclarait au Sobranié, si l'on doit croire le journal La Victoire, que la prise de guerre des Empires centraux jusqu'à ce moment était de i5 milliards de francs et qu'on avait coté la part de la Bulgarie à I milliard 5oo millions.

C'est cette situation que le traité de paix de Bucarest, imposé à la Roumanie par les puissances centrales, avait pour but de consolider et de rendre durable.

Convention agricole. — Commençons par la convention concernant les céréales et autres produits agricoles. C'est la Convention spéciale roumano-germano-austro-hongroise traitant de quelques questions économiques, annexée au Traité de paix entre la Roumanie d'une part et l'Allemagne, V Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie d'autre part; deuxième partie : Convention économique.

Cette convention créait au profit des Austro-Allemands un monopole d'achat défendant à la Roumanie d'exporter des produits ailleurs que dans les pays de ses ennemis. En même temps l'Allemagne devait surveiller la production.

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et demander au Gouvernement roumain de décréter encore pour cinq années l'obligation du travail des habitants : cette obligation s'étendait au domaine agricole et forestier aussi bien qu'aux besoins de l'armée d'occupation. L'esclavage tout court était ainsi véritablement rétabli.

Pour une première période comprenant les années 1918 et 1919, la Convention fixe à 3. 800 francs le prix obligatoire du wagon de blé, c'est-à-dire à la moitié des prix de vente fixés par l'Etat français pour la récolte de 19 18. Les autres chiffres sont à l'avenant. Dans ces conditions, l'agriculture devait cesser en Roumanie d'être rémunératrice à cause de l'augmentation des dépenses de production. La ruine du pays devenait définitive et inévitable : seul le travail obligatoire pourrait encore le faire produire quelque chose au profit exclusif des Allemands. D'un autre côté, afin de maintenir tout de même les encaissements des cultivateurs et surtout des grands cultivateurs dans le voisinage de la stricte limite nécessaire au travail, la Convention interdit à l'Etat roumain de percevoir sur certains produits des taxes d'exportation. C'était non seulement intervenir dans les affaires intérieures de l'Etat, mais contribuer là aussi à acculer les finances roumaines à une situation d'où elles ne pourraient plus arriver à se relever.

En faisant le compte des possibilités normales de production agricole de la Roumanie et en évaluant en moyenne un wagon de céréales à la somme de 6.5oo francs, tout en lui attribuant le prix moyen de 3.35o francs, l'Allemagne pouvait s'attendre à importer de Roumanie en 19 18 et 19 19 une quantité de marchandises sur la valeur de laquelle une somme de 2 milliards 201 millions devait être supportée par l'Etat roumain. C'était encore un point qui révélait la façon dont les Empires centraux entendaient conclure une paix sans contributions.

Une seconde période prévue par la Convention économique comprend les années de 1920 à 1928.

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Pour cette période, la Roumanie était oblirjée de ne vendre ses produits que dans le cas seulement où les puissances centrales le demanderaient. « Par conséquent, obligation de vendre d'un côté, simple faculté d'acheter d'un antre. La Roumanie était donc obligée de tenir à la disposition des puissances centrales les produits de son sol et d'attendre que ces produits fussent demandés par ces clients forcés. Si la marchandise n'était pas demandée, la question se posait : entourée de pays agricoles, enfermée dans le cercle de fer de la Mittel-Europa, à qui la Roumanie auraitelle pu encore vendre ses produits agricoles si ce n'était à l'Occident? Par quelle voie et avec quels moyens de transport? La voie de mer par les Détroits avait été dominée par l'Allemagne intéressée à écraser économiquement la Roumanie. Le Danube devait être un fleuve austro-allemand, les transports devaient être faits par une compagnie allemande ou autrichienne. La Roumanie aurait été forcée d'offrir ses céréales aux Etats de la Mittel-Europa et, comme l'offre n'aurait pas suivi la demande, elle aurait vendu à perte. Les puissances centrales auraient pu spéculer à volonté sur la situation. La Roumanie aurait été ainsi forcée de vendre dans tous les cas ses produits aux Austro-Allemands et aux prix que ceux-ci auraient bien voulu lui fixer ('). »

Du reste, dans le cas où l'Allemagne, l'Autriche et la Hongrie ne demanderaient qu'une partie de l'excédent, l'exportation dans d'autres pays ne serait pas permise aussi longtemps que la partie requise de l'excédent ne serait pas livrée à l'Allemagne, à l'Autriche et à la Hongrie.

Ces mesures prises par les Allemands étaient complétées par d'autres dispositions leur assurant tous les avantages. Ainsi il était interdit à la Roumanie d'exporter ses céréales sous forme de farine pour plus de 6 °/o de son exportation : il

(i) Travaux du Cercle d'études du Parti national-libéral. Jassy, 1918.

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'allait on oiïet réserver aux puissances centrales les hénéli-es de riudustrie des moulins. Toute une combinaison de taiifs de transport complétait du reste ce système.

Des mesures draconiennes étaient aussi prises pour les fruits et les virpiobles. Des contrats « types » étaient imposés aux cultivateurs avec des clauses léonines permettant à l'Adm-nistration allemande de prendre n'importe quand la direction des entreprises aux frais des propriétaires et attribuent à cette Administration une pure faculté et non pas une obligation d'achat des produits.

Le texte de la Convention prévoyait que le monopole d'achat ne comprendrait que l'excédent de la production agricole roumaine. De quelle manière établirait-on cependant cet excédent? Une distinction était faite. En territoire « occupé », le commandement allemand le fixait seul. En Moldavie, l'excédent serait établi par les puissances centrales d'accord avec l'autorité roumaine. Il est facile de deviner que 1' « autorité roumaine » voyait dans ces conditions son rôle réduit à enregistrer tout simplement les décisions allemandes. C'est ce qui arriva et c'est ce qui augmenta à un degré extraordinaire la famine et la misère en Moldavie. Le Conseil économique institué à cet. effet eut le droit absolu de « rationner les aliments, de réquisitionner les marchandises jugées disponibles pour l'exportation, d'ordonner leur transport et leur dépôt dans les magasins, gares, ports, docks ou silos ». C'était prendre possession de toute la richesse restante et de tout l'outillage économique du pays.

Un office spécial de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Hongrie, en Roumanie même, aura du reste pour mission d'organisef la réception des marchandises. Une autorité permanente ennemie devait ainsi fonctionner sur le territoire roumain.

Les marchandises devaient être livrées à la gare la plus proche ou dans un port du Danube; au moment de la

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livraison elles deviendraient la propriété des Austro-Allemands, acquérant ainsi la qualité de marchandise étrangère. A partir de ce moment les avantages spéciaux de transpa*t esquissés ailleurs (') leur sont accordés sur les réseaux de chemins de fer roumains, dans les ports roumains et sur le Danube.

Certaines autres dispositions complètent enfin la physionomie de Tesclavage économique imposé à la Roumanie au point de vue agricole.

Ainsi tout Allemand ou toute société existant légalement en Allemagne pourra prendre à ferme les propriétés rurales de Roumanie pour un terme qui pourra aller jusqu'à quatrevingt-dix ans 1 Déjà une grande société austro-allemande avec un capital de 70 millions se préparait à concentrer entre ses mains les grandes exploitations agricoles de Roumanie. Gomme le droit de ces sociétés aurait duré jusqu'en 2008, contrairement aux lois roumaines, le droit de propriété des Roumains aurait été supprimé en fait petit à petit et les propriétés rurales seraient forcément tombées entre les mains ennemies.

On conçoit facilement le genre de sollicitude que ces nouveaux patrons auraient eue pour les paysans roumains ! La grande réforme sociale et agraire en faveur des paysans, pour laquelle la Roumanie a fait tant d'efforts et qui était en train d'aboutir dans les derniers temps, aurait évidemment été ajournée de nouveau, et cette fois-ci peut-être pour toujours.

Bien plus, par l'action des offices allemands d'émigration auxquels la Roumanie devait dorénavant faire bonne mine, par le droit de l'Allemagne d'engager des travailleurs en Roumanie, par les possibilités qu'elle aurait eues de créer de "STaies colonies allemandes en territoire roumain, l'Allemagne aurait même eu la possibilité de remplacer la population du pays par de nouveaux venus de son choix.

(i) Voir p. 229.

Rien n'a été ainsi épargné pour l'asservissement définilit' de la nation et de l'Etat roumains.

Il faut enfin ajouter au tableau du régime imposé à l'agriculture roumaine une cause spéciale prévue pour la Bessarabie. Les Allemands auraient le droit de s'inslaller dans cette province où les autorités roumaines seraient obligées de leur fournir une quantité spéciale supplémentaire de i2.5oo wagons de céréales jusqu'en juin 191 8 au prix de 3.800 francs le w^agon. Comme le prix courant et réel des céréales était en Bessarabie d'environ 10.000 francs le wagon, la différence, soit 77 millions de francs, devait être supportée par l'État roumain.

Convention du pétrole. — Après avoir exposé les grands traits de la Convention économique, il faut insister de même sur la Convention du pétrole. Celte dernière forme la première partie de la Convention spéciale roumano-germano-austro-hongroise traitant de quelques questions économiques, annexées au traité de paix entre la Roumanie d'une part et l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie d'un autre côté.

Il est inutile de rappeler ici l'importance mondiale acquise par le pétrole de nos jours pour l'industrie et la guerre. L'industrie roumaine d'extraction du pétrole a pris notamment dans les dernières années une importance spéciale. Sa production en tonnes tient la quatrième place dans la production mondiale. Sans parler de la qualité supérieure des pétroles roumains, il faut rappeler en outre que les gisements pétrolifères ne se rencontrent en Europe qu'en Galicie, en Roumanie et dans le Caucase russe, que la Roumanie vient au second rang comme importance en Europe, mais que, vu la situation éloignée du Caucase, les gisements roumains peuvent être considérés surtout en temps de guerre comme les plus importants en Europe. Dans tous les cas, les puissances centrales avaient un énorme intérêt à s'assurer à leur profit exclusif pour l'avenir la production roumaine de pétrole.

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L'Etat roumain, jusqu'au moment de la déclaration de guerre, a pratiqué pour son industrie du pétrole une politique très prudente et très libérale. H a favorisé notamment son développement dans un esprit d'éqalité pour toutes les entreprises et de protection pour les capitaux de toutes les nationalités. Il a conservé constamment le grand souci de ne pas laisser tomber cette industrie entre les mains d'un groupement étranger unique et trop puissant, comme la tendance s'en est manifestée plusieurs fois. La liberté de l'industrie du pétrole au point de vue de la politique nationale a été ainsi sauvegardée à travers de très grandes diflicultés, tout en arrivant à lui faire jouer un rôle de plus en plus considérable. L'Etat a réservé dans l'intérêt supérieur de l'économie nationale l'exploitation des terrains pétrolifères de son domaine privé. On a concentré entre les mains de l'Etat et l'on a développé avec succès les moyens de transport et de dépôt du pétrole ; le port de Constantza, avec un outillage perfectionné, a pu arriver à exporter à lui seul 95 °/o de tout le pétrole roumain. On a enfin réglé équitablement la distribution du travail entre toutes les entreprises, mettant ainsi une fin à tous les essais de trusts qui ont été tentés.

Il était évident que les Allemands allaient vouloir mettre un terme à la politique de liberté et d'indépendance ainsi pratiquée par l'État roumain, afin d'essayer de monopoliser, sous une surveillance aussi stricte que possible, toute la production et toutes les richesses en pétrole du pays. C'est ce qu'ils ont fait.

Pendant leur occupation, les Allemands avaient déjà pratiqué en Roumanie la liquidation forcée de toutes les entreprises de pétrole avec capital anglais, américain, français, belge et italien pour un total de plus de 227 millions de francs. Ils avaient transmis tous les droits de ces sociétés à l'entreprise allemande Erdol- Indiistrien Anlagen-Gesellschaft m. h. H., déjà presque maîtresse en Galicie, intéressée

au Caucase et associée en Roumanie à quelques anciennes entreprises de pétrole.

La Convention du pétrole, imposée à liucarest comme annexe au traité de paix, oblige la Roumanie à reconnaître ces transmissions forcées comme toutes les autres mesures prises par les Allemands pendant l'occupation. De ce chef la Roumanie devient responsable envers toutes ces sociétés étrangères des dommages subis par ces dernières par suite de leur expropriation.

En outre, tous les terrains pétrolifères de l'Etat, et l'on sait que leur nombre est très considérable en Roumanie, devaient être concédés à une société allemande Oellàndereien Pacht-Gesellschaft m. b. H., laquelle du reste avait déjà commencé son exploitation pendant l'occupation militaire. Il faut noter que, de ce chef, une nouvelle et immense concession au détriment de la fortune de l'Etat roumain était ainsi faite à l'Allemagne.

Voilà comment une société allemande acquiert, selon le traité, la grande majorité des exploitations de pétrole de Roumanie et la presque totalité de ses gisements. Les entreprises restantes doivent aussi disparaître rapidement, car le traité consacre le monopole commercial formel du pétrole. Ce monopole doit aussi être concédé à une société allemande, probablement la même. La société n'a pas l'obligation de se conformer aux lois roumaines qui exigent qu'une partie du personnel soit roumain. Elle a par contre le droit consacré d'utiliser toutes les ressources privées et même'publiques du pays : les ressources privées, par voie d'expropriation des marchandises, des matières premières ou immeubles dont elle aurait besoin ; les ressources publiques, en ce que les autorités doivent mettre à sa disposition et qu'elle a le droit d'utiliser toutes les installations publiques (par exemple, les chaussées, les chemins de fer, postes, télégraphes, téléphone, etc.). Dans cette activité, la Société ne doit du reste tenir compte qu'awtant que possible des intérêts de la défense militaire du pays.

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La société a aussi le droit exclusif de travailler et de commercialiser le pétrole.

Toute l'industrie d'extraction dépendra ainsi d'elle complètement ; la partie de cette industrie qui n'est pas formellement expropriée par le traité, est condamnée à devenir, dans un court délai, allemande à son tour. Non seulement les entreprises étrangères, non allemandes, d'extraction, mais aussi toutes les entreprises roumaines indépendantes sont ainsi destinées à complètement disparaître. Il ne doit plus y avoir en Roumanie qu'un seul producteur de pétrole brut et de dérivés. De même il ne doit y avoir qu'un seul détenteur unique de tout le commerce pétrolier. Ce doit être l'Etat allemand représenté par des sociétés allemandes créées ou protégées par lui.

Toute la production du pétrole roumain doit pouvoir aussi être exportée sans aucun obstacle. L'État roumain s'interdit d'imposer de quelque manière que ce soit les sociétés allemandes instituées comme il a été dit, il doit s'abstenir de percevoir des taxes sur l'exportation.

On ne destine, du reste, à la consommation intérieure du pays qu'une quote-part déterminée, sans aucune garantie, par un accord avec les autorités roumaines. En effet, cette part a été faite en 1 918 si peu équitable, que la population de Roumanie est arrivée à ne plus avoir de lumière, que les fabriques qui n'intéressaient pas les Allemands ont dû s'arrêter, que la circulation sur les chemins de fer a dû s'interrompre et celle des bateaux également.

C'est donc le système connu d'exploitation coloniale poussé à un degré qui ne tient absolument aucun compte des besoins et du développement du pays, que les Allemands ont pratiqué en Roumanie et voulu s'assurer définitivement par le traité de paix de Bucarest.

Ce régime est consacré pour un terme de trente années, mais peut être prolongé jusqu'à quatre-vingt-dix années ! On ne réserve à l'État roumain que quelques bénéfices aléa-

loires ou dérisoires. Pourrait-on évaluer à sa valeur exacte la richesse dont le traité de paix n'hésite pas à J'rustrer ainsi, sans aucun droit, au profit de rAllemufjne, l'économie nationale roumaine et l'État roumain pendant une période qui peut aller jusqu'à près d'un siècle à l'avenir?

C'est encore un des traits auxquels on reconnaît ce que les hommes d'Etat allemands, autrichiens, hongrois, bulgares et turcs comprenaient par une paix « juste » et « sans indemnités ».

Il va sans dire que des cinq puissances ennemies de la Roumanie, trois étaient les principales bénéficiaires du régime imposé au pétrole roumain, notamment les Autrichiens et les Hongrois et, en première ligne, naturellement, les Allemands. « L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie se sont entendues à cet effet sous forme de syndicat. Le contrôle des parts de préférence restait entre les mains du Gouvernement allemand qui consentait à ce qu'un tiers des représentants de ces parts dans le Conseil d'administration fût désigné par le Gouvernement austro-hongrois. On accordait à l'Autriche 26 "/o des produits exportés, spécialement du mazout, pour alimenter l'industrie austro-allemande ('). »

La Convention du pétrole et la Convention économique forment les parties essentielles de la Convention spéciale sur quelques questions économiques, annexée au traité de paix.

Ce document n'embrasse cependant et n'exprime pas toute l'étendue du désastre imposé à la Roumanie. Les autres branches d'activité économique roumaine ont été destinées à subir le même sort.

Forêts. — Une de ces branches les plus éprouvées est celle ayant trait à l'industrie du bois et aux forêts roumaines.

Le territoire roumain comprenait avant la guerre de

(i) Travaux du Cercle d'études du Parti national-libéral. Jassy, 1918.

grandes richesses forestières. Par une sollicitude prévoyante, des lois spéciales protégeaient, surtout dans les derniers temps, l'existence de ces massifs et leur développement. L'occupation ennemie a été d'une barbarie sans pareille pour la richesse et la beauté que ces forêts représentaient. Les Allemands, les Austro-Hongrois et les Bulgares se sont surpassés dans l'œuvre de dévastation systématique des grandes forêts principales du pays. Cette dévastation a été faite sous les yeux atterrés des agents forestiers roumains^ rendus complètement impuissants par les ordres des autorités des armées d'occupation. De louches commissionnaires allemands, autrichiens, hongrois et israélites de Roumanie ont été rendus acquéreurs d'une grande partie des forêts de l'État qui constituent la plus belle portion de la richesse forestière de la Roumanie. Ces commissionnaires j souvent après avoir intéressé personnellement dans leurs entreprises les chefs de l'Administration allemande, ont exécuté une exploitation absolument dévastatrice des forêts tombées entre leurs mains ; sans aucune autre considération que celle des bénéfices qu'ils voulaient réaliser au plus vite, ils ont littéralement rasé une grande partie des forêts roumaines. Des sociétés austro-hongroises ont en outre acquis à des prix dérisoires une autre grande partie des massifs forestiers de Roumanie.

Une section spéciale de l'Administration austro-allemande d'occupation s'occupait de l'exploitation des forêts. C'était la section VIII forestière de l'État-major économique. Une activité très systématique a signalé l'existence de cette section. Elle a commencé par prendre d'abord en possession le bois de construction confectionné, trouvé dans le pays, puis elle a fait démonter les magasins et constructions en bois, enfin elle a fait réquisitionner à des prix dérisoires ou tout simplement enlever chez les particuliers les tonneaux de toutes dimensions, les bois pour meubles, les meubles euxmêmes I Et ce pillage s'est effectué surtout après la signa-

f ure de la pa?x à Bucarest I C'est encore cette môme section qui a « organisé » la destruction des magnifiques forêts qui embellissaient le pays de Roumanie; ceux qui parcourent maiiUenaul ces régions ne les reconnaissent plus ! L'exploitation générale a été si intensive et l'exportation si active qu'il est arrivé un moment où il commença à être difficile à la population roumaine de trouver les planches nécessaires pour les cercueils eux-mêmes/

Le traité de paix devait en cette matière, comme en toutes les autres, perpétuer la situation que les puissances centrales ont acquise par l'occupation.

Tout d'abord il faut rappeler que la rectification de frontière imposée à la Roumanie, en faveur de l'Autriche- Hongrie, avait non seulement un sens stratégique, mais aussi une signification économique précise; elle comprenait tous les massifs de sapins des montagnes roumaines, et, en outre, la ligne de frontière nouvellement imposée devait correspondre à la ligne de démarcation des forêts non encore exploitées. La plupart de ces forêts appartiennent au domaine privé de l'Etat roumain; c'est ainsi que des massifs forestiers d'une valeur d'au moins 3 milliards de marks, selon l'estimation allemande, étaient pris gratuitement par la Hongrie. C'est ce qui a provoqué les protesta-^ tions que l'on connaît en Allemagne.

Mais la contribution à laquelle la Roumanie est astreinte par rapport à ses forêts ne s'arrête pas là.

Le traité de paix (art. 20) donne au commandement des armées d'occupation sans aucune restriction et sans limite le droit de réquisitionner le bois en Roumanie. Le même traité oblige l'Etat roumain à consacrer tous les droits acquis par les tiers en se fondant sur les ordres de l'Administration militaire de l'occupation (art. 22). Les administrateurs forcés et liquidateurs ne pourront en aucune façon être rendus responsables des dommages causés par eux aux propriétaires spoliés. L'article 28 du traité

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imposait en outre à l'État roumain d'acheter les établissements industriels des puissances centrales quand ils ne seront plus d'aucune utilité à ces dernières : comme ces établissements sont en général des scieries avec leurs voies de transports et que leur matériel est celui des scieries roumaines démontées ailleurs par les mêmes puissances centrales, il en résulte que l'État roumain doit payer non seulement les exploitations des forêts faites au détriment du pays roumain, mais aussi le matériel d'exploitation volé eu Roumanie même.

Évidemment, la Roumanie n'a pas le droit d'empêcher les entreprises austro-allemandes installées dans le pays par l'Administration d'occupation, de continuer leur exploitation. Ces institutions pourvoiront à l'export et les prix seront tels que, quoique l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie soient plus riches en bois que la Roumanie, ces pays pourront revendre avec profit le matériel ainsi acquis. Enfin, pour les exploitations austro-allemandes déjà existantes au début de la guerre roumaine en 191 6, l'État roumain doit les indemniser de toutes les pertes qu'elles prétendront avoir subies, leur paiera les bénéfices réels ou fictifs qu'elles auraient pu avoir, ne taxera d'aucune façon ces bénéfices et prolongera leurs contrats.

Enfin, c( la Roumanie ne percevra pas à l'export du bois brut, coupé ou scié, des taxes douanières plus élevées que celles perçues au i" août 1914 »• Ces taxes seront à la charge du vendeur (Traité économique additionnel, partie A, art. 8). On conçoit facilement ce que cela signifiait pour l'avenir.

La Roumanie subissait ainsi non seulement la dévastation barbare de ses forêts, mais elle était aussi obligée de consacrer la légitimité et la continuation du régime qui lui était imposé par l'armée d'occupation. L'importance de cette perte ne peut être exactement évaluée, que si l'on suppute les changements de climats que provoque la sup-

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pression des massifs forestiers, riinportaiice que peuvent présenter ces changenieiits pour l'agriculture roumaine, la difficulté enfin de réparer les pertes résultant des destructions forestières. Il faut en etlct pour la réfection de ces forêts une période de cinquante à cent ans et des dépenses qui resteront longtemps improductives.

Industrie et commerce. — Après avoir esquissé le régime organisé par les Allemands pour les produits agricoles, l'industrie et l'extraction du pétrole et l'industrie forestière, il faut compléter ce tableau général par renonciation en quelques traits du régime industriel et commercial imposé à la Roumanie par le traité de Bucarest.

L'industrie du royaume de Roumanie avait pris dans les dernières décades avant la guerre un essor qui présageait un prompt développement et une tendance nette à l'indépendance dans certaines branches. Gomme la plus grande partie de l'importation des articles de première nécessité se faisait de l'Allemagne, c'est en réalité contre l'accaparement allemand que l'Etat roumain dirigeait sa politique de liberté d'économie nationale.

Il était donc naturel qu'aussitôt que les Allemands se sont vus installés en Roumanie par le droit que leur conféraient la force et l'occupation, ils aient essayé de détruire l'industrie roumaine à ses débuts, de telle sorte qu'elle ne pût se relever.

C'est ainsi que les Allemands ont démonté en Roumanie pendant leur occupation la plupart des installations industrielles roumaines et les ont envoyées dans les cinq pays qui formaient l'alliance qu'ils représentaient. Une partie considérable a été envoyée en Bulgarie, où l'on avait aussi expédié, du reste, beaucoup de meubles et d'objets recueillis dans les maisons particulières; le dessein des Allemands et des Bulgares était évidemment d'aider à la création d'une industrie bulgare au détriment de l'industrie roumaine, avec les installations apportées de Roumanie.

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« C'est ainsi qu'ont disparu en Roumanie les fabriques avec capital qui n'était ni allemand ni austro-honqrois, spécialement les fabriques de tissus, les grands métiers, les fabriques d'huiles, les usines métallurgiques, une partie des moulins et la plus grande partie des moteurs industriels de la Valacliie ('). »

Le traité de paix avait pour but en premier lieu de légitimer ce pillage et ensuite de perpétuer l'état d'infériorité auquel on avait réduit l'industrie roumaine au profit de l'industrie de l'Allemagne et de ses alliés.

Toutes les aliénations opérées sur ordre de l'Administration allemande d'occupation doivent en effet, selon le traité de paix, être reconnues par l'Etat roumain. Il est évident que la clause n'est pas réciproque et que l'Etat roumain doit indemniser intégralement les sujets des puissances centrales et même leur rendre, si possible, tous les biens dont ils ont été dépossédés pendant la guerre.

Il doit, du reste, être presque impossible à l'industrie roumaine de réparer ces pertes, notamment les pertes en machines. L'Allemagne a eu soin en effet de monopoliser l'export roumain et elle a eu soin d'imposer si lourdement l'État roumain, que cet export ne sera en réalité pas payé. De cette façon ne pourraient être importées en Roumanie que les marchandises que l'Allemagne voudrait bien laisser passer dans son intérêt exclusif. L'Allemagne déclare, du reste, formellement qu'elle n'entend favoriser cette importation que « surtout pour les choses nécessaires au développement de la production agricole » (^).

Un office d'importation et d'exportation spécial pour la Roumanie doit aussi être créé pour centraliser tout le mouvement d'échanges et le conduire selon les intérêts allemands.

(i) Travaux du Cercle d'études du Parti national-libéral. Jassy, 1918. (a) Convention économique, art. 9.

SI telles sont les possibilités de réfection de l'industrie roumaine par rapport à l'importation des machines dont olle a besoin, celles par rapport à ses besoins en bois et matériaux de construction sont presque les mêmes. L'on connaît en eûet la situation désespérée dans laquelle le pays est mis au point de vue de ses forêts et de son industrie du bois en général. La reconstruction des fabriques devient donc d'une cherté et d'une difficulté presque insurmontables.

D'un autre côté, le combustible naturel de l'industrie roumaine, celui dont la présence dans le sous-sol roumain a aussi provoqué le commencement d'épanouissement de cette industrie, est le pétrole brut (mazout). Les conditions imposées à la Roumanie quant au pétrole étaient destinées à ne tenir absolument aucun compte des besoins en combustible de l'industrie roumaine. Aussi le résultat a été rapide. Les fabriques roumaines ont dû, en général, arrêter leur travail, faute de combustible et le même arrêt a dû être enregistré, ainsi qu'il a été noté plus haut, même pour la circulation sur les voies ferrées et pour la navigation. Dans ces conditions, toute la vie économique du pays s'est arrêtée et a présenté les symptômes d'une crise effroyable. Le dénuement général n'a ainsi d'égal que la cherté extraordinaire de la vie.

Quant aux matières premières nécessaires à l'industrie roumaine, il est évident que la Roumanie ne devait pas compter sur une importation de l'étranger qui puisse la satisfaire ; car l'Allemagne conservait la haute main sur tout le commerce extérieur du pays et n'avait l'intention de ne laisser entrer que ce qui lui aurait convenu.

Mais, dira-t-on, c'est surtout dans le pays lui-même que les matières premières doivent être cherchées. Il ne faut pas oublier que les Allemands se sont réservé le monopole sur toute la production agricole ; ils n'en laissaient au pays pas même le strict nécessaire pour l'alimentation et les

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ensemencements : comment pourrait-on croire qu'ils en auraient ofï'ert la quantité nécessaire comme matières premières à l'industrie roumaine ? L'industrie des moulins reçoit même un coup terrible par la limitation expresse, dans le traité même de paix, à 6 °/o de la (juantité des céréales que la Roumanie peut exporter en farines. D'un autre côté, par l'enlèvement en masse des bestiaux, l'industrie des peaux et celle de la laine ne pourront non plus prendre aucun essor. Le bois sera de même durement rationné à l'intérieur, et les fabriques de papiers, de meubles, de parquets, ainsi que toutes les autres industries et métiers employant le bois comme matière première, devront en souffrir.

Le monopole que l'industrie et le capital allemands devaient ainsi acquérir sur le marché roumain se comprend d'autant plus facilement, que l'Administration militaire avait liquidé les entreprises étrangères non alliées aux Allemands et les avait remplacées par des entreprises allemandes. Elle avait même fait tout son possible pour provoquer la liquidation de toutes les entreprises roumaines qu'elle a pu frapper, en encourageant les créanciers à demander la réalisation immédiate de tous leurs droits, par des temps si difficiles. Naturellement, le traité de paix a forcé la Roumanie à reconnaître la légitimité de tous ces actes.

Un régime douanier spécial complète les dispositions précédentes. La Roumanie s'oblige à reconnaître et à maintenir les exemptions de douane établies chez elle par l'Administration d'occupation. En outre, elle doit remettre en vigueur jusqu'en igSo la Convention commerciale, très avantageuse pour les Allemands, de iSgS : on y modifie encore quelques articles dans l'intérêt allemand. Enfin, tandis que la Roumanie a tout son commerce tant intérieur qu'extérieur enchaîné et à la discrétion de l'Empire allemand, ce dernier se réserve le droit d'arrêter ou de res-

LE ÏUAITl'; l)K HUCAREST 229

Ireindre, môme après la lin de la guerre, son importation, son exportation ou môme le transport pour la Roumanie.

En ce qui concerne le régime que le traité de paix impose aux transports roumains, il Tant tout d'abord remarquer que les réseaux de chemins de fer du territoire occupé restent sans terme, donc indéfiniment, si les Allemands le «lésirent, sous leur administration exclusive.

Sur les réseaux moldaves restés libres, une surveillance sévère allemande est organisée. Des fonctionnaires spécia^jjx allemands seront attachés à la Direction roumaine des chemins de fer et même au besoin prendront cette direction entre leurs mains.

Aucune réduction des tarifs même intérieurs ou aucun autre avantage pour les marchandises roumaines n'est, d'un autre côté, permise, si elle ne s'applique en même temps aux articles similaires austro-allemands. Le parc déjà très réduit des wagons roumains devra ainsi satisfaire aux besoins de l'exportation, de l'importation et du transit allemand et austro-hongrois.

Le tarif de transport des marchandises sur les lignes roumaines ne devrait pas comprendre pour les marchandises allemandes et austro-hongroises des prix dépassant ceux en vigueur sur les chemins de fer roumains à la date du i" juillet 19 16, même si pour les marchandises roumaines ce tarif était augmenté. On sait que pour ces derniers il a été presque triplé dernièrement. Mais dans le cas où, au contraire, les tarifs roumains seraient baissés, les marchandises allemandes et austro-hongroises devraient profiter de cet avantage.

C'était donc un privilège nettement défini en faveur des marchandises étrangères au détriment des marchandises roumaines sur le réseau ferré du territoire roumain.

En outre, pour accélérer l'exportation, la Roumanie s'oblige « à tenir compte des désirs du Gouvernement allemand concernant l'exploitation et l'itinéraire de ses lignes fer-

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lées )). Une commission spéciale aura la surveillance suprême des chemins de fer roumains tant dans ce but que pour organiser le transit et l'exportation ; l'Allemagne donnera en location, à la Roumanie, des wagons, qui seront cependant affectés uniquement à cette exportation et seront mis sous la surveillance directe des fonctionnaires allemands. L'Etat roumain sera donc non seulement dépouillé, mais devra payer de ses deniers la location des wagons de chemin de fer destines à emporter le butin allemand !

Il va sans dire que rAllcmagne et l'Autriche-Hongrie se réservaient en outre et sans réciprocité, en matière de tarifs de chemins de fer, comme dans toutes les autres matières traitées par les conventions économiques annexes au traité de paix, la clause de la nation la plus favorisée.

Quant aux futures constructions de voies ferrées, la Roumanie devra subordonner ses besoins à ceux des Allemands, des Autrichiens et des Hongrois. Il faut que les raccordements avec les voies des chemins de fer hongrois soient faits de façon à satisfaire tous les intérêts de transit allemands et autrichiens-hongrois.

Enfin, sur le Danube, la Roumanie doit mettre à la disposition des Austro-Allemands ses ports et tout leur outillage. Aucune taxe ne pourra frapper les marchandises des puissances centrales qui ne doive frapper également les marchandises roumaines elles-mêmes. Les services de navigation roumains sont astreints en outre de toute façon à accepter un régime de faveur pour les marchandises austroallemandes. Du reste l'Allemagne oblige la Roumanie à lui laisser construire à Giurgiu, sur le Danube, un immense chantier bénéficiaire d'un régime voisin de l'exterritorialité. De même l'Autriche-Hongrie confisque le magnifique chantier roumain de Turnu-Séverin, sans aucune indemnité.

« Ainsi, avec son commerce et son industrie détruits, la

Roumanie aura, pour refaire cette industrie et ce commerce, la concurrence des Etats industriels et organisés comme rAlIemagne et rAutriche-Hongrie, qui auront à leur disposition non seulement leurs propres moyens de pénétration par chemin de fer et la ligne de navigation du Danube, mais encore seront avantagés par les tarifs intérieurs et par le régime des douanes roumaines ('). »

En résumé, on peut dire que toute l'industrie et le commerce roumains sont acheminés avec méthode vers leur monopolisation par les Allemands. Gomme la même chose doit être dite pour la production agricole et toutes les autres branches de l'activité économique roumaine, on peut affirmer sans exagération que le traité de paix de Bucarest a imposé en général à la Roumanie un des régimes d'esclavage économique les plus odieux que l'histoire ait jamais enregistrés. Les exigences économiques de l'Allemagne à Brest-Litowsk sont, en effet, des enfantillages à côté des clauses monstrueuses imposées à la Roumanie.

Un pareil régime n'a jamais été imposé, même à une colonie, sans que la honte en retombât sur ceux qui s'en sont faits les auteurs. Que dire d'un traité de paix qui le consacre en plein xx* siècle, en Europe même, contre un peuple qui ne s'est rendu coupable de rien d'autre que d'avoir affirmé avec toute son énergie le droit naturel à son unité nationale.

L'Allemagne, empire de proie, a déchaîné toute sa fureur, qu'elle voulait terrifiante, contre la Roumanie, parce que cette dernière a trouvé sa voie aux côtés des puissances qui se sont déclarées les champions du Droit et de la Liberté. L'histoire de l'avenir enregistrera si un désastre aussi grand que celui qui a été imposé avec préméditation et cynisme à la nation roumaine peut être oublié, sans être équitablement réparé.

(i) Travaux du Cercle d'éludés du Parti national-libéral. Jassy, 1918.

d) Le régime financier imposé à la Roumanie.

Au moment où la Roumanie a déclaré la guerre aux puissances centrales, sa dette publique ne dépassait pas i milliard et demi de francs. Les dépenses que la guerre a provoquées et les difficultés économiques extraordinaires qui ont suivi la déclaration de guerre ont fait monter la dette publique jusqu'à une somme de 4 ou 5 milliards. Les charges financières nouvelles et exorbitantes imposées par les Allemands à Bucarest étaient si extraordinaires que le relèvement du budget de l'Etat roumain aurait été presque un miracle. Ce n'est du reste certainement pas la possibilité de ce relèvement que les Allemands poursuivaient. Ils avaient, au contraire, tout intérêt à acculer l'État roumain en qualité de débiteur de l'Empire allemand, à une situation telle, qu'un contrôle formel des finances roumaines par son créancier allemand devînt une légitimité et que les derniers vestiges de l'indépendance financière et économique de la Roumanie s'évanouissent ainsi complètement.

Une double série de dispositions a été prévue à ce sujet par les différents textes, publics ou secrets, du traité de Bucarest, quelques-unes frappant les institutions financières qui constituent les nerfs mêmes de l'activité économique privée en Roumanie, les autres constituant des charges directes pour l'Etat roumain.

Les grandes institutions financières roumaines par lesquelles les Allemands avaient le dessein d'enchaîner ainsi toute l'initiative privée roumaine sont la Banque nationale de Roumanie , qui est l'organe légal d'émission des billets de banque roumains ainsi que l'administration qui règle en dernier ressort tout le mouvement intérieur du crédit roumain , et la Caisse centrale des Banques populaires, laquelle est l'organe de centralisation de tout le mouvement

coopératif qui a pris un extraordinaire essor dans les cainpac^nes roumaines en ces dernières années.

L'Etat roumain s'obligeait notamment à faire accepter à ces deux insiitutiohs une série de mesures dans l'intérêt des puissances centrales. La mesure la plus importante qui intéresse le crédit privé en Roumanie est celle par laquelle « on attache tant auprès de la Banque nationale de Roumanie qu'auprès de la Caisse centrale des Banques populaires, un nombre de deux représentants civils du Commandement suprême allemand » . Il est vrai que cela n'est prévu que ^^ jusqu'à l'abandon du territoire occupé » ; mais cet abandon n'avait pas de terme fixé et était ainsi entièrement laissé à la discrétion de l'Allemagne ; d'un autre côté qu'est-ce qui aurait pu empêcher les Allemands, même après le retrait de leurs troupes de Roumanie, de maintenir encore, sous des prétextes trop faciles à trouver, la présence de ces chargés de pouvoir dans le cas où le besoin s'en serait encore fait sentir pour eux ?

Voici en effet les attributions de ces mandataires des intérêts allemands : « A la demande des représentants civils ou de leurs remplaçants, on mettra à leur disposition tous les registres et écritures et il leur sera donné des éclaircissements sur toutes les affaires courantes. Ils seront invités à temps aux séances de la Direction et des autres organes de l'Administration, de même qu'aux assemblées générales. » Les « représentants civils » seront ainsi au courant de toute l'activité des institutions de crédit roumaines et y pourront exercer la surveillance la plus sévère.

« Seront soumises à l'approbation des représentants civils, entre autres, toutes les affaires d'emprunt interne ou externe et toutes les opérations avec l'étranger, d Comme la Banque Nationale est l'organe qui règle tout le crédit en Roumanie, il est facile de se rendre compte que dorénavant n'auraient pu bénéficier de crédit que les personnes ou les entreprises agréées par les représentants civils. Une arme

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