‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 34 sur 54 · I"V GUERRE ROUMAINE · texte numérisé non relu

I"V GUERRE ROUMAINE

politique et économique sans pareille était ainsi mise entre les mains des Allemands. C'est du reste une arme qui a été largement maniée par eux, tant en Roumanie qu'ailleurs, même avant la guerre, et dont ils connaissent ainsi l'emploi et l'utilité.

Les représentants civils devront encore « surveiller » l'exploitation des obligations financières et économiques auxquelles la Roumanie est astreinte selon le traité de paix et dont l'exécution sera en relation avec l'activité de la Banque Nationale et de la Caisse centrale des Banques populaires. Cette clause prouve encore une fois que le rôle de ces représentants ne sera fini que le jour où la Roumanie en aura terminé avec ces « obligations financières ou économiques », et non pas au moment où les troupes allemandes se retireront de Roumanie : c'est dire que la surveillance du crédit roumain pourra durer aussi longtemps que l'Allemagne le désirera.

Enfin, là comme dans toutes les administrations publiques, il fallait terroriser les fonctionnaires et les gagner de force aux intérêts allemands. On lit à ce sujet la clause suivante : « L'Administration tiendra compte des désirs du commandement suprême en ce qui concerne la nomination et la révocation des fonctionnaires, en tant qu'il s'agira de personnes ayant travaillé contre les intérêts des puissances centrales ou pour lesquelles il est à craindre, vu leur passé, qu'elles ne travaillent contre ces intérêts. » Peut-il y avoir aveu plus précis et plus cynique des buts poursuivis par l'Allemagne dans toute sa politique en Roumanie? Dans tous les cas, les auteurs de ce texte étaient fondés à croire que rien ne pourra plus se passer dans les administrations de la Banque Nationale et de la Caisse centrale des Banques populaires qui soit en opposition avec les intérêts allemands et dont il ne soit pas aussitôt donné connaissance aux autorités allemandes attachées auprès de ces institutions.

De celte fiiçon et f|râce à toutes ces mesures, il était clair que tout le mouvement financier du marché intérieur roumain, en tant qu'il dépendait des grandes institutions centrales du crédit roumain, pouvait être réglé selon les intérêts exclusifs des Allemands.

Il fallait compléter cette œuvre d'asservissement par des mesures identiques prises par rapport au mouvement financier extérieur. A cet effet, voici ce qui était décidé : « On attache auprès de la Banque Nationale, une Centrale des devis où seront concentrées toutes les affaires de devis de la Roumanie, A la direction de cette centrale appartiennent un commissaire allemand et un commissaire austro-honqrois. Contre la voix de ces deux commissaires, il ne pourra être conclu aucune affaire de devis ('). » Cette mesure équivaut à faire des Allemands les maîtres indiscutables de tout le commerce extérieur roumain : le moindre doute n'est pas possible à ce sujet. Fixant arbitrairement selon l'intérêt de l'économie nationale de leur pays la valeur de la monnaie roumaine et obligeant celle-ci à ne trouver de débouché à l'étranger qu'en Allemagne et Autriche-Hongrie, les auteurs du traité de paix ont ainsi scellé la suppression de l'indépendance de la Roumanie.

Mais quelles sont les charges directes imposées par le traité de paix à l'Etat roumain ?

Pendant l'occupation, pour commencer, le commandement militaire ne s'est pas fait faute de lever des contributions de guerre. Le total auquel montent les sommes ainsi prises sous différents prétextes s'élève à plus de 760 millions de francs.

Mais l'Administration allemande d'occupation ne s'est pas contentée de se créer de cette façon des ressources

(i) Tous ces textes concernant la Banque Nationale et la Caisse centrale des Banques populaires sont tirés d'une convention secrète supplémentaire au traité, qui est restée dès le début lettre morte à cause du refus énergique de la Banque iS'atioûale d'y adhérer.

inattendues. Elle inventa un moyen beaucoup plus radical de lever de l'arfjent, un moyen où se met eu œuvre et se dévoile tout le mépris allemand du droit international qui a caractérisé la politique extérieure de l'Empire. Les Allemands ont recueilli en effet tous les bons billets de banque roumains, bien valables, et toute la monnaie en métal qui circulait dans la partie occupée de la Roumanie (') et ils les ont remplacés par de nouveaux billets spéciaux imprimés par eux, auxquels ils ont donné un cours forcé. Leur Administration annonçait bien que le papier-monnaie ainsi lancé, tout en étant garanti en marks et couronnes, avait une couverture à Berlin et que notamment elle consistait en un disponible que la Banque nationale de Roumanie possédait à Berlin depuis le temps de paix. C'était une somme déposée à la Banque Impériale allemande au nom de la Banque nationale de Roumanie, avec la garantie expresse des gouvernements allemand et austro-hongrois et de la banque qui avait reçu le dépôt. Malgré cette triple garantie, en destinant cette somme à couvrir une partie de l'émission des billets en Roumanie, l'Allemagne l'affectait à un usage auquel elle n'avait aucun droit, et ce au préjudice d'une entreprise privée, telle que l'est la Banque nationale de Roumanie. Mais il était évident que la couverture n'était pas sérieuse. En fait, le papier était entré de force entre les mains de tous les habitants du pays occupé et avait remplacé Fancien numéraire; ne pas le reconnaître après la paix aurait été, de la part de la Roumanie, supprimer en partie les fortunes de ses propres sujets et provoquer ainsi une perturbation impossible à admettre. C'est ainsi que ce papier était dès le début destiné à être une charge pour l'Etat roumain (^).

(i) Ordonnance n» 679 du 27 juillet 1917 et n» 1470 du 7 janvier 1918, de i 'Administration militaire allemande en Roumanie.

(2) Dès l'occupation de la Roumanie, le i5 octobre 1916, à Berlin ou avait décide l'émission de ce papier-monnaie aussitôt que la Roumanie serait

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Toutes les dépenses faites en Roumanie ont été couvertes avec cette monnaie spéciale (').

De cette ra(;on, tout en ayant parfois l'air de payer, les Allemands mettaient tout simplement à la charge des Roumains eux-mêmes les paiements des prestations de toutes es[)èces que ces derniers étaient obligés de leur faire. Comme il n'était ainsi pas plus difficile pour les Allemands de se procurer de l'argent que de commander tout simplement l'impression du stock de papier-monnaie dont ils avaient besoin, les autorités allemandes ne manquèrent pas de lancer des sommes considérables de ce papier sur le marché roumain. Elles ne regardèrent pas au prix fallacieux qn'ils offraient aux liabitants contre de la bonne et vraie richesse, souvent pour bien longtemps tout à fait irremplaçable.

Le manque de scrupule des Austro-Allemands est allé jusqu'à faire des paiements avec ce papier-monnaie spécial non seulement en Roumanie, mais aussi à l'étranger, dans les Balkans, en Hongrie et même en Ukraine, quand leurs troupes arrivèrent en ce dernier pays.

Les avantages que l'émission de la nouvelle monnaie en papier donnait à l'Empire allemand, étaient ainsi multiples. Il prenait possession en effet tout d'abord du papier régulier roumain et acquérait ainsi des titres bien réels, ceux-là, sur la Banque nationale de Roumanie ; ensuite le procédé

occupée. « Le retrait de tous les billets émis », lit-on clans le procès-verbal de la séance de la Comnaission spéciale qui s'était réunie ce jour, « aura lieu à la conclusion de la paix, par le fait que le Gouvernement roumain prendra sur lui leur retrait. Ainsi le dépôt sera libéré et les alliés auront obtenu, jusqu'à ce moment des marchandises importantes et sans aucune dépense. »

(i) « Les billets seront émis dans les buts suivants », est-il encore écrit dans le procès-verbal de la séance du i5 octobre 1916 du Comité cité : « a) pour les dépenses de l'administration de l'armée en Roumanie ; b) pour le paiement des marchandises achetées par l'État-major économique ; c) jusqu'à un certain point, pour les dépenses d'administration du territoire occupé ; d) pour les paiements faits par d'autres services ou par les entreprises et les personnes qui ont des paiements à faire en Roumanie, et contre lesquels il n'y a pas d'objection à faire au point de vue de l'intérêt public. »

pratiquié mettant à la disposition de l'autorité allemande d'occupation une quantité quasi illimitée du nouveau numéraire valable pour les Roumains, il facilitait sinrjulièrement la tache que cette Administration s'était donnée d'épuiser en Roumanie toutes les ressources utiles. D'autre part, les finances allemandes se trouvaient protégées du fait qu'au lieu de faire les paiements en Roumanie occupée en marks, comme le prescrivait le droit international, les Allemands les faisaient en lei. Enfin le système forçait l'Etat roumain à prendre sur lui, quoi qu'il arrivât, toute cette monnaie et, dans le cas où la guerre finirait par une victoire allemande, ce dont les Allemands ne doutaient pas, l'Etat roumain serait amené de cette façon à payer lui-même, ainsi qu'il a été dit, l'expropriation de ses sujets au profit des Alle^nands.

Évidemment, les conventions et protocoles annexés au traité de Bucarest obligeaient l'Etat roumain à reconnaître et à prendre sur lui toute l'activité financière de l'Administration d'occupation ('). Aux premières négociations, M. de Kuhlmann avait déclaré que l'émission du papier de l'Administration militaire en Roumanie était d'environ 4oo millions de francs ; ensuite cette émission a bientôt été portée à 600 millions. Les textes définitifs précisent enfin que « la somme de un milliard n'était pas encore atteinte à la date du 24 mars 191 8 » (^). Enfin l'Administration allemande d'occupation s'est réservé encore, même après la signature de la paix, le droit d'émettre en Roumanie son papier spécial. Pour se rendre compte de l'abus inimaginable fait avec cette émission, on n'a qu'à apprendre qu'à la fin d'oc-

(i) Traité juridico-politique germano-roumain, additionnel au traité de paix entre... etc., art. 5 : « La Roumanie acquittera, de ses propres fonds, avec des billets de la Banque nationale de Roumanie ou par d'autres moyens légaux de paiement, en un intervalle de six mois après la ratiflcation de la paix, les billets de banque émis par... etc. »

(3) Protocole pour l'application de quelques dispositions du traité juridicopolitique germano-roumain, additionnel au traité de paix.

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tobre 1918, elle dépassait 2 milliards et 200 millions de lei, et cette somme ne représentait que l'émission rérjulièrement connue. Voilà donc plus de 2 milliards, — sans parler des 700 millions levés comme contributions de guerre pendant l'occupation, — dont le traité de Bucarest, dicté au nom des principes d'une paix sans indemnités, enrichit t'ormellement l'Allemagne au détriment des finances de l'État roumain. >

La liste des contributions de guerre déguisées ou non, imposées ainsi à la Roumanie, est très longue. Le montant total qu'elles auraient représenté est impossible à prévoir de manière précise. Voici cependant encore quelques données sur cette matière.

On oblige l'Etat roumain à reconnaître tous les actes faits par l'Administration allemande d'occupation, au nom de la Banque nationale de Roumanie, laquelle, il faut le rappeler, est une institution à capital purement privé. De cette façon, l'Etat devient directement responsable envers cette banque des pertes que les Allemands lui ont infligées. Ainsi « près de 180 millions de marks ont été passés à l'Administration d'occupation allemande dans le but de rendre possible le paiement de la contribution imposée au pays ». De même du dépôt-or, la somme de 61,9 millions a été employée pour la fondation d'une somme en marks de même valeur.

Une autre charge de l'Etat roumain, celle-ci concernant l'Autriche-Hongrie, est celle comprise dans le texte suivant : « Sur les sommes qu'elle doit payer à l'Autriche- Hongrie, conformément à ce traité, la Roumanie s'oblige à verser une somme de 35 millions de couronnes en or, les comptant à parité monétaire ('). »

La convention intitulée « traité juridico-politique, ger-

(i) Ckinvention spéciale juridico-politique entre la Roumanie et l'Autriche- Hongrie, art. 18.

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mano-roumain, additionnel au traite^ de paix », contient aussi une série de chapitres mettant à la charge de l'Etat roumain des contributions très importantes sous forme d'indemnités pour divers dommages.

Un des chapitres de ce traité (le deuxième) est en effet intitulé : « Les dommages de guerre. » On y lit : « La Roumanie renonce aux indemnités en ce qui concerne les dommages occasionnés sur son territoire par des mesures d'ordre militaire allemand, toutes les réquisitions et contributions y comprises. » Et même < les sommes que l'Allemagne a déjà payées pour des dommages de ce genre seront remboursées par la Roumanie » (art. 2).

Ainsi quoi qu'aient fait les Allemands en Roumanie sur le territoire temporairement tombé en leur pouvoir sous forme d'occupation de guerre, la Roumanie et ses sujets lésés n'auront aucune prétention à formuler. On sait jusqu'où la conception contemporaine allemande de la guerre a changé la notion de ce qui est permis sous forme de « mesure d'ordre militaire » . On ne s'étonne donc pas d'apprendre que le pillage des objets dans les maisons particulières a lui-même été minutieusement organisé. Seuls les pays qui ont eu le malheur de souffrir pendant la guerre de l'occupation allemande sont ceux où l'on puisse vraiment se rendre compte de l'importance des dommages commis pa/les commandements allemands et leurs soldats contre les populations sans défense à la suite des mesures d'ordre militaire. C'était un des moyens par lesquels les Allemands espéraient prolonger leur agonie. Ce genre d'opération avait néanmoins pour effet immédiat d'appauvrir les pays occupés et d'enrichir d'autant les occupants : peut-on les appeler autrement que des contributions, fussent-elles en nature ou en numéraire? Il sera probablement impossible de jamais préciser les pertes que les Allemands ont ainsi infligées contrairement au droit des gens moderne, à la population roumaine. Les seules réquisitions allemandes ont été éva-

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luées environ à un milliard de francs. Le traité de pai.v impose à la Roumanie non seulement de reconnaître et de prendre à sa charf|e tous les abus et les illégalités, mais même de rembourser les Allemands là où ils ont payé les dommages causés.

Cette dernière disposition a besoin d'un éclaircissement, car on pourrait être tenté de croire que les Allemands ont poussé dans leur occupation le scrupule jusqu'à un point qui ne leur eût guère été habituel, en dédommageant systématiquement les particuliers qui avaient à soufl'rir de leurs actes. Il faut en effet noter que ces paiements étaient presque toujours effectués avec une arrière-pensée égoïste, alors qu'on décidait de les faire. Ils étaient des moyens de corruption en récompensant les services rendus à la cause allemande et en activant le zèle de ceux qui étaient en traifi de se dévouer à cette cause. Ce n'était par conséquent que tout exceptionnellement que la population roumaine bénéficiait de cette générosité, qui était loin d'être une règle.

Enfin la clause prévoyant le remboursement de ces paiements prenait une signification spéciale qu'il est facile de retrouver, si l'on étudie attentivement un autre texte; c'est le « protocole sur l'application de certaines dispositions du traité juridico-politique germano-roumain ». On y lit en effet : « Ces sommes seront détaillées par les autorités allemandes. » Ainsi l'Administration allemande se réserve expressément le droit de fixer selon son bon plaisir le montant de ces « remboursements ». Une nouvelle contribution effectuée se traduisant par l'obligation de payer, et dont le chiffre est laissé à la discrétion de l'Empire allemand, est imposée de ce chef à la Roumanie.

Si, d'un autre côté, la Roumanie, selon les textes du traité, « renonce aux indemnités », les puissances centrales se gardent bien de le faire.

Ainsi, le texte stipule que « la Roumanie paiera aux Allemands tous les dommages qui leur ont été causés sur son

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territoire par des mesures d'ordre militaire de n'importe quelle puissance belligérante » (art. 6). La Roumanie devra donc payer même les dommages éprouvés par les Allemands en Roumanie par suite des mesures prises par leurs propres armées ou de celles de leurs alliés. Et cette obligation s'étend à tous les dommages sans exception. Et elle s'étend même aux Allemands d'Allemagne, en tant que participants, par exemple comme fonctionnaires, aux entreprises situées sur le territoire roumain. L'importance de cette clause ne se reconnaît que si l'on se rappelle combien considérables étaient les capitaux allemands qui s'étaient insinués en Roumanie et qui, par conséquent, étaient engagés sous différentes formes dans l'industrie et le commerce roumains. Une seule catégorie d'Allemands fait exception et n'a pas droit à l'indemnité : ce sont « les membres des éléments de l'armée allemande » (art. 6). Cette clause suffit à faire saisir l'étendue de l'obligation. Il faut ajouter que les paiements doivent être faits « dans le terme d'un mois après leur fixation ».

Enfin le texte prévoit que la Roumanie paiera aussi aux neutres les dommages de cette espèce.

Après « les dommages de guerre » voici maintenant les (( indemnités pour dommages civils » (chap. V). On pose d'abord le principe, que les sujets de chaque partie contractante devront être indemnisés de tous les dommages subis par eux par suite de lois martiales sur le territoire de l'autre partie. La réciprocité n'est évidemment qu'apparente, si l'on tient compte du grand nombre d'entreprises allemandes en Roumanie. D'un autre côté, il s'agit ici de tout dommage, quel qu'il soit, ainsi que l'énumération du texte le prouve (art. 20), pourvu qu'il soit établi par une loi martiale; les sommes à payer aux entreprises allemandes, sans pouvoir être précisées, peuvent s'élever à des chiffres vraiment considérables.

Une seconde catégorie d'indemnités civiles, est celle qui concerne « les dommages causés contrairement au droit des

fjens t) par TÉtat ou les particuliers, aux sujets de l'autre partie contractante (art. 21). Ces indemnités ne seront néanmoins accordées par l'une des parties que pour les dommages éprouvés parles sujets de l'autre « sur son propre territoire » : cela revient à dire que rAllemarjne ne paiera rien des dommages causés à la vie, à la santé, à la liberté ou à la fortune des Roumains, contrairement au droit des gens, pendant leur occupation des trois quarts de la Roumanie. La seule énonciation de cette clause met en évidence jusqu'à quel point l'Empire allemand aurait dû avoir la conscience troublée. Enfin, cette catégorie d'indemnités s'étend aussi aux dommages causés « peu avant la guerre » : elle vise de cette façon les manifestations populaires contre les Austro-Hongrois et les Allemands qui ont précédé la déclaration de guerre de la Roumanie.

L'article suivant prévoit que toutes ces « indemnités pour dommages civils » doivent être acquittées « dans un intervalle d'un mois à partir du moment où elles seront établies » (art. 22).

Quant aux réquisitions faites par les parties contractantes, elles seront payées « de suite » si toutefois elles « ont été faites sur leur propre territoire » (art. 28). Ceci signifie, selon la formule déjà employée, que les Allemands ne paieront aucune des réquisitions faites par eux en Roumanie, mais que l'Etat roumain doit de suite acquitter toutes les réquisitions faites en Roumanie aux sujets allemands. Enfin tous les Allemands qui, avant la déclaration de guerre, ont été dans des services publics roumains, quels qu'ils soient, et qui ont été éloignés à cause de leur qualité d'ennemis, devront être réintégrés, au même rang, sur simple demande et, si cela n'estplus possible, ils doivent être équitablement indemnisés.

En somme, toutes ces « indemnités » étaient destinées à enrichir les Allemands de Roumanie, surtout si l'on pense à la manière dont les autorités allemandes comptaient présider à leur liquidation. Les fortunes allemandes devaient

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être non seulement refaites, comme si aucun souffle des temps troublés où nous vivons n'avait passé sur elles, mais il aurait fallu mettre leurs propriétaires on état de recommencer leur activité avec des moyens renforcés. La Roumanie doit reconstituer à ses dépens toute l'industrie et le commerce « austro-allemand » de chez elle, quels que soient les dommaqes subis par ces entreprises par suite de la guerre. Elle doit aussi leur servir pour tout le temps de la guerre des dividendes et des revenus. Les simples désagréments eux-mêmes subis pendant la guerre en Roumanie par les sujets des puissances centrales se transformeront en bonne monnaie sonnante pour eux. D'après une évaluation, ces sommes à acquitter en faveur des sujets des puissances centrales dans un délai très court par l'Etat roumain à titre d'indemnités, s'élevaient au chiffre approximatif de 760 millions de francs; à ce chiffre devaient être ajoutées les indemnités aux sujets neutres, montant de 5o à 100 millions.

En outre, la Roumanie aurait dû payer toutes les réquisitions faites par les puissances centrales dans le territoire roumain occupé pendant la guerre. Ces réquisitions ont été continuées jusqu'au jour même du départ précipité des armées allemandes de Roumanie et elles étaient destinées à couvrir non seulement les besoins de l'armée d'occupation, mais encore ceux des populations civiles d'Allemagne ou de ses alliés. Les abus /aits à ce propos ont dépassé tout ce qu'on pouvait imaginer. D'après les évaluations faites, la somme des réquisitions imposées à la Roumanie par ses ennemis montait, au temps de la signature de la paix, pour tout le moins à un milliard de francs. Depuis, elles ont continué à être pratiquées dans tout le territoire occupé jusqu'en novembre 1918.

Une autre série de contributions de guerre subie par la Roumanie est enfin comprise dans le chapitre VI du « traité politico-juridique », intitulé l' « Echange des prisonniers de guerre et des internés civils ».

Il faut commencer par dire que rAlIemague ne s'obliye pas à rendre les prisonniers roumains dans un délai fixé (art. 25 et 8i). Aussi, en octobre 1918, la plus grande partie de ces prisonniers étaient encore retenus en Allemagne où en très grand nombre ils mouraient de faim et de misère. l*our comprendre ce prolongement forcé de leur captivité, il faut peut-être aussi prendre connaissance du texte suivant : « Les dépenses faites par chaque partie pour les prisonniers de guerre seront comptées de façon à prendre pour base le temps écoulé jusqu'au i^' avril 1918, notamment une moyenne de 2.000 marks pour chaque officier et de i.ooo marks pour chaque autre prisonnier; pour le temps qui s'écoulera à partir du i" ami 1918, on comptera journellement un surplus de 4 et de 2 marks. Le paiement sera fait en monnaie de l'Etat capturant, par groupe de 10.000 prisonniers, dans le délai d'une semaine après leur libération. Les dépenses faites pour rapatrier les prisonniers jusqu'à la frontière de leur patrie seront à la charge de cette dernière » (art. 26 et 3). Le texte n'oublie pas de spécifier en outre qu'il faudra payer aussi pour les prisonniers morts en captivité, notamment la moitié des sommes fixées pour les prisonniers vivants. Gomme ces prisonniers sont morts pour la plupart faute de nourriture, le fait d'obliger l'Etat roumain à payer leur entretien ressemblait plutôt à une ironie. Cette dernière clause n'était du reste qu'un moyen efficace de majorer encore les sommes que la Roumanie devait payer et qui montaient ainsi de ce chef, d'après les évaluations rapidement faites au moment de la signature de la paix, à environ 200 millions de francs. A ce chiffre devait s'ajouter le soi-disant entretien à partir de ce moment jusqu'au jour où l'Allemagne aurait consenti à renvoyer les prisonniers roumains dans leur patrie. Les Bulgares spécialement, imitant les procédés de leurs maîtres de Berlin, ont refusé pendant très longtemps de libérer les prisonniers roumains, malgré le texte du traité, en exi-

géant encore en plus des sommes fixées par les textes une quantité de i.ioo wagons de blés, à prendre en Bessarabie.

Si l'on additionne, en calculant jusqu'en avril 191 8 seulement, les sommes à acquitter par la Roumanie sous différents prétextes et qui devaient être complètement payées à l'Allemagne en un délai de temps très court, de six mois tout au plus après la ratification du traité de paix, et même si l'on ne prend en considération dans ce compte général que les chiffres qui pouvaient être fixés, en négligeant complètement ceux, nombreux, dont le montant était encore indéterminé et impossible à prévoir, on arrive à des sommes fantastiques. A ces sommes il faut ajouter la majoration résultant de l'augmentation artificielle du mark, soit environ 3o °|o.

L'homme d'Etat allemand bien connu, Stresemann, a évalué la contribution à payer seulement à l'Allemagne par le petit Etat presque complètement épuisé à la suite de la guerre qu'était la Roumanie au moment de la signature du Traité de Bucarest, comme sensiblement égale à celle imposée à l'Empire français en 1870. Et M. de Kuhlmann se vanta d'avoir tiré de la Roumanie, qu'il croyait définitivement vaincue, « tout ce qu'elle pouvait donner ».

Il ne faut pas oublier enfin que par charges financières nous n'avons pas compris ici l'entretien des troupes d'occupation qui se chiffrait à ^20 millions annuellement pour six divisions (donc plus que tout le budget roumain d'avant guerre), ni les pertes imposées aux finances roumaines par la limitation du droit que doit avoir l'Etat roumain de combiner selon ses besoins le tarif des douanes, de même que le tarif des taxes intérieures qu'il peut juger opportun de percevoir. D'un autre côté, nous n'avons fait aucune allusion aux autres pertes infligées à l'économie nationale roumaine en général : les pertes immenses par exemple de l'agriculture roumaine, tant à cause de la valeur des confiscations et des différences entre les prix payés et la valeur réelle des

articles réquisitionnés ('), qu'à cause de la réduction des possibilités de culture et de développement à l'avenir ; les forêts publiques ou particulières perdues pour la Roumanie, les pertes incalculables de l'industrie roumaine du pétrole spécialement et l'industrie et le commerce roumains en général qui étaient condamnés à être tout simplement confisqués par l'industrie et le commerce allemands, enfin toutes les marchandises et les objets divers enlevés et à enlever encore de la Roumanie. Les Allemands, non contents d'avoir commencé à dépouiller la Roumanie, prenaient possession pour l'avenir d'un monopole de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et en général de toute la production et l'activité économique de la Roumanie.

Les coups terribles ainsi reçus de toutes les façons par l'économie nationale roumaine devaient être évidemment aussi des coups ressentis par les finances publiques. Enfin, de grandes richesses en nature, faisant partie du domaine privé de l'Etat roumain, lui étaient enlevées : tous ses terrains pétrolifères, dont la valeur est immense et incalculable, ses grands domaines forestiers parmi lesquels ceux compris dans la rectification de frontière en faveur de la Hongrie valent seuls 3 milliards, sans compter les forêts' dévastées ou cédées par l'Administration militaire allemande d'occupation dans le reste de la Roumanie; enfin les chantiers de navigation de l'Etat, etc.

Les Allemands ont tiré en 1918 à Bucarest de la Roumanie absolument tout ce qu'il était possible à cette dernière de donner au point de vue financier et sont allés véritablement dans cette voie « jusqu'à l'extrême limite de la capacité » du pays.

(i) On se rappelle que cette différence pour les céréales seulement atteignait en a\Til 1918, la somme de i.33o millions, sans parler du bétail, des laiteries, de la volaille, des œufs, des légumes, des fruits, des vins, etc. De même pour 1918 seulement, et toujours pour les céréales uniquement, la différence devait atteindre 2.200 millions.

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