LA CL'EURK ROUMAINE
KA GLERUE U()U>[A1.\K
colonne vertébrale de leur race, et étendus l'ijalemeiit des deux côtés de cette chaîne de montagnes dans la j)laine, ils constituent, sur un territoire bien délimité, une masse ethnographique et nationale très nettement définie. Le noyau géographique et historique du territoire national roumain est formé parle carré orographique de la Transylvanie proprement dite, comprise entre les deux grands bras de l'arc principal que forment les Carpathes et la chaîne qui, se détachant de cet arc à la frontière méridionale de la Galicie, descend vers le sud pour le rejoindre juste avant qu'il atteigne le Danube. Au nord de la Transylvanie, le nœud montagneux constitué par la bifurcation vers le sud des deux chaînes carpathiques, forme la province roumaine du Maramourech(Marmarosch). A l'ouest, jusqu'à la rivière de la Theiss, s'étendent les deux Banals, celui de la Crichane et celui de la Témichane (en hongrois Temesvar), ce dernier faisant vis-à-vis à la Serbie sur le Danube. Toutes ces provinces, dans leur ensemble, sont soumises à la domination hongroise et sont appelées le plus souvent par les Roumains, et surtout par ceux de Roumanie, du nom générique de Transylvanie (du latin Trans-syluam).
Le royaume libre de Roumanie commence à l'arc carpathique et s'étend vers l'est, comprenant, tout le long de cet arc, la Modalvie just[u'au Pruth, la Valachie (') jusqu'au Danube et la Dobrodja, sur la rive droite du Danube jusqu'à la Mer Noire. A l'est de la Moldavie se trouve la Bessarabie, comprise entre le Pruth, le Dniester et la Mer Noire ; cette province a été arrachée par la Russie à la Moldavie en 1812. Au nord de la Moldavie enfin est la Bucovine qui lui a été enlevée en 1776 par l'Autriche.
Au sud du Danube, sur sa rive droite, on retrouve des Roumains tout le long du fleuve, en Serbie et en Bulgarie,
(i) Appelée en général par les Roumains Munténie, pays des montagnes ou Pajs-Roumains, et beaucaiip plus par les étrangers Valachie.
ORIGINES ET KVOLUllON DK LA NATION ROUMAINE 6
foniuuil mic (|iainle masse conti<)ii<' à lu Ilomuaiiio dans la vallôe du Timoc et plusieurs groupes compacts eu Bulgarie où ils s'('parpilleul vei's le sud jusqu'aux premières collines des Balkans.
N'importe (|ueIlo carte ethnographique tant soit peu exacte peut montrer IVlendue et l'unité du territoire national roumain, et il n'en manque pas, éditées par les antoiités scientifiques les plus réputées, et même quelquesunes publiées en pleine guerre dans les pays ennemis (').
On retrouve enfin des groupes bien distincts de Roumains, dans toute la Macédoine, avant gardé avec une singulière persistance leur langue et leur originalité nationales à travers les vicissitudes que l'histoire les a fait traverser, disséminés et presque perdus au milieu de populations tout à fait hétérogènes. On en retrouve même en Bosnie et jusque dans la péninsule d'Istrie sur les bords de la mer Adriatique. i- La persistance de la grande masse des Roumains qui se trouve comme rivée aux Carpathes et aux bouches du Danube constitue un phénomène historique d'autant plus intéressant qu'il y a peu de peuples qui, de par leur situation géographique, aient été exposés à de plus graves dangers et aient été entourés de nationalités aussi totalement hostiles et aussi différentes que les Roumains. Ce fut probablement la forte empreinte romaine que le peuple roumain reçut de sa naissance qui lui donna un instinct profond de conservation et une force d'assimilation suffisante pour garder intacte son originalité tout le long de l'histoire. C'est ainsi que les vagues successives de Barbares : Huns, Hongrois, Tartares, Slaves, Bulgares, Goths ou Turcs qui déferlèrent sur cette partie de l'Europe, ne réussirent le plus souvent qu'à lui faire prendre une forte conscience de
(i) Voir, par exemple, parmi les documents moins favorables aux Roumains : Dei' Rumanische Volhsboden und die staatliche Entwickelang des Ramdnentams, ealworfen von Paul Latighaus, Petennans geographische Mitteilungen, Jahrgang 1910, Tafel i35. Gotha, Justus Perthes.
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son exisleiicc;, et souv«!iil, quand ces vayues ii<; pureni, oire refonlôes, elles se perdirent dans sa masse presque sans la troubler. Le résultat de son passé de luttes sanglantes et d'iiirertiludes continuelles est que, aujourd'hui, la nation rovunaine se trouve, il est vrai, dans une situation des moins favorables au point de vue politique; à peine, en effet, une de ses moitiés réussit-elle à former un État indépendant constituant le royaume actuel de la Roumanie. Mais un fait est indéniable : c'est que, du point de vue national et ethnographique, le temps n'a fait qu'accentuer l'unité et l'oriqinalité du peuple roumain par rapport aux autres peuples qui l'entourent.
Le rôle historique joué par la nation roumaine dans cette partie de l'Europe fut double. D'une part, elle fut continuellement, de par la structure latine de son âme, un foyer de civilisation qui projeta ses rayons, tant vers le nord que vers le sud. La conscience de sa propre supériorité et de l'importance de son action civilisatrice s'est toujours manifestée pendant les périodes d'épanouissement de l'histoire de la nation roumaine. C'est aussi ce qui a fait sa force à travers les vicissitudes qu'elle a dû traverser. Alors que les Turcs menaçaient l'Europe du sud-est, la nation roumaine se considéra comme le représentant de la chrétienté en danger et lutta en une longue, continuelle, sanglante et souvent très glorieuse croisade. C'est en elle aussi que subsista l'idéal politiquement détruit de la culture byzantine, avec l'espoir de la ressusciter. Cet idéal a laissé des traces profondes dans l'âme roumaine, elle lui a donné une culture morale, à base latine et grecque^ dont ses voisins sont encore en grande partie dénués. Forte de cette supériorité, la nation roumaine a été la source où ont puisé leurs forces intellectuelles, non seulement les peuples balkaniques, mais encore l'Empire des Tzars à ses débuts. En second lieu, la nation roumaine constitua dans l'Orient, pendant toute son histoire, une barrière militaire considérable
OUICINKS ET i;\(»LLTltl.\ DK L.V NATION KOLM.Vl.NI. 0
foiitic les envahisseurs de l'Europe. Placée par la l^ovidenee aux bouches du Danube, elle fut comme une sentinelle destinée le plus souvent à se sacrifier pour assurer la défense e( la tran(|viillité matérielle du monde civilisé.
Les premières oririines de la nation roumaine remontent au commencement du n'" siècle de l'ère chrétienne. Jusqu'à cette date, les Daces et les (iètes formaient au nord du Danube, à la place même que devait occuper un [)eu plus tard le peuple roumain, un grand empire qui avait étendu sa domination sur toute l'Europe Centrale, qui avait son centre de ravonneuïcnt dans la Transylvanie actuelle et ([ui avait réussi à imposer à un moment donné sa volonté aux Romains eux-mêmes. Ce fut~ l'empereur Trajan qui linit pai' organiser les expéditions destinées à transformer complètement et définitivement la Dacie en province romaine. La Colonne de Trajan fut élevée à Rome pour témoigner du triomphe complet de ses expéditions. Les indigènes de Dacie, qui n'avaient pas été supprimés ou dispersés par les légions romaines, ceux qui n'avaient pas émigré en fuyant devant le vainqueur furent très vite assimilés par les nombreux colons romains qui s'installèrent dans le pays, y apportant leur langue, leur civilisalion supérieure et leur puissante organisation, l^nc forte influence romaine s'était, du reste, exercée sur la Dacie bien avant sa conquête, préparant ainsi sa romanisation définitive. La Dacie conquise devint en peu de temps une des provinces les plus florissantes de l'Empire romain : ce fut la Dacia Félix, chantée par les poètes, pays de forte culture latine, et dont de magnifiques vestiges archéologiques attestent encore aujourd'hui l'existence sur tout le territoire habite par les Roumains d'aujourd'hui.
Mais cette première époque ne dura pas longtemps. L'Empire romain aflaibli ne put défendre la province contre les incursions continues des Barbares. C'est ainsi que vers
la fin du m'' siôclc, l'Empire abandonna à son propre sort la Dacic, complètement latinisée, et rappela ses légions au sud du Danube qui était une ligne stratégique plus lacile à défendre. L'influence romaine seule continua longtemps encore à se faire sentir de toutes les manières sur les populations restées au nord du fleuve.
Une nouvelle nation avait cependant commencé à se former par la fusion des colons romains et des indigènes, nation de langue et de culture exclusivement latines. L'origine des Roumains ressemble ainsi à celle de tous les peuples néo-latins; l'empreinte romaine fut très puissante, elle le resta jusqu'à nos jours (').
Aussitôt que les populations de la Dacie furent réduites à leurs propres moyens dç défense par la retraite des troupes romaines, une longue période de troubles et de malheurs commença. De toute la florissante civilisation qui s'était développée sous la domination romaine, les incursions systématiques des Barbares ne laissèrent que ruines. Avares, Cumanes, Huns, Petchénègues, Hongrois, Tartares, pillèrent et rançonnèrent le pays. Une partie des habitants se retirèrent devant ces flux continus et cherchèrent un abri dans les montagnes, spécialement dans le carré orographique formé par la Transylvanie. C'est là qu'en réalité s'opéra l'incubation dont devait définitivement sortir la nation roumaine d'aujourd'hui.
La période qui dura environ jusqu'au xni^ siècle est relativement peu connue. On peut cependant affirmer que les contrées situées au sud du Danube aussi bien que celles du nord de ce fleuve comprenaient de grandes masses de Roumains : les Roumains du sud du Danube étaient destinés à
(i) A tel point qu'il y eut même des savants respectables en plein xvm» siècle pour affirmer, ce qui est évidemment exagéré, que la langue roumaine ne serait qu'un simple dialecte de l'italien. Ce qui est certain, c'est qu'elle est une des plus proches du latin.
se perdre ultérieurement pour leur plus grande partie dans la masse des autres populations. On sait encore que plusieurs chefs roumains réussirent à former au sud du Danube pendant cette époque un qrand empire roumano-bulgarc ; ce fut, par exemple, la dynastie des Assan, laquelle, en s'appuyant sur toutes les populations qui se trouvaient dans la l^éninsule balkanique, Roumains, Bulgares et Grecs, contrecarra pendant un temps avec succès la puissante polilique de Byzance. Cet empire roumano-bulgare eut des relations étroites avec les Roumains du nord du Danube qu'il protégea aussi contre les Hongrois et les incursions incessantes des autres Barbares du nord et de l'est.
On retrouve au xiii^ siècle les Roumains du nord du Danube formant une diversité de petits Etats surtout dans leurs montagnes. Ayant fait de chaque massif une forteresse, s'étendant dans les plaines toutes les fois que les circonstances le permettaient, ces Etats se sont créés au milieu de luttes continues qu'ils devaient soutenir contre les dififérents Barbares qui déferlaient des steppes orientales et occidentales. C'est ainsi que les Roumains commencèrent déjà à remplir sans le savoir leurs grandes missions historiques dès la toute première période de leur existence : tout en résistant à leurs agresseurs, ils ont formé barrage contre les incursions venant du fond de l'Orient et ont ainsi contribué à protéger l'avenir de l'Europe.
Malheureusement, parmi les Barbares venus de l'Asie, les Hongrois avaient réussi à former dans la plaine du Danube moyen un royaume assez puissant pour englober petit à petit les formations politiques roumaines qui se trouvaient à l'ouest de la crête de l'arc carpathique. Ce développement put se faire à cette époque sans soulever une résistance nationale de la part des populations, le moment étant encore loin où les populations de l'Europe devaient commencer à avoir une conscience plus nette de l'idée politique de nationalité. Mais malgré des luttes prolongées, les chefs
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hongrois, même après s'être adaptés à la civilisation féo- «lale de l'Europe, ne purent s'étendre encore plus loin, au delà des Garpatlics, sur les réçjions qui devaient former plus lard la Valachie et la Moldavie. La domination hongroise s'implanta ainsi par le jeu aveugle des fatalités historiques sur la moitié de la race roumaine, notamment sur tout le territoire national se trouvant à l'ouest de l'arc des Carpatlies.
Certaines formations politiques roumaines échappèrent cependant à l'emprise de l'envahisseur; ce furent ces formations qui finirent par s'étendre vers le sud et l'est dans les plaines jusqu'au Danube et jusqu'au Dniester. C'est là que les Roumains descendirent des montagnes retrouver leurs frères qui ne s'étaient pas déplacés sous la menace des Barbares et avaient su résister à leurs pressions. Quelques princes roumains, dont les plus importants furent ceux de la famille des Bassarab (') réussirent ainsi bientôt à former, vers la fin du xiii^ siècle et au commencement du xiv'', deux grandes et fortes principautés souveraines : la Valachie et la Moldavie; les habitants de l'une et de l'autre, tout comme ceux de même race restés au delà des montagnes en Transylvanie, s'appelèrent très naturellement de même façon des Roumains.
Voilà comment apparurent dans l'histoire les deux principautés roumaines indépendantes. La Valachie atteignait à peu près les mêmes limites qu'aujourd'hui et s'étendait jusqu'à la Mer Noire par la Dobrodja qu'elle avait unie à elle dès cette période. La Moldavie comprenait aussi les provinces qui devaient plus tard s'appeler la Bucovine et la Bessarabie.
L'histoire de la Valachie et de la Moldavie en tani qu'États indépendants a été jusqu'au xvnf siècle une série continue de luttes défensives contre les voisins hongrois,
(i) D'où très prohablcmenl le nom de la Beasaiabic.
IIKK.INI'.S IVI I.VOLl IIO\ l>K l,A NATION lUU .MAIM- (J
|iol«)ii;iis, lailaics et siuloul couln.' les Turcs. Les Hoiujrois essayèrent à plusieurs reprises, mais sans succès, d'étendre leurs prétentions sur les deux États roumains. La Pologne, i|ui servit du reste eu grande jiartie de canal par où s'infiltra la culture occidentale en Moldavie, eut aussi d'assez graves (•oiidits militaires avec cette dernière. Les Tartares, voisins de l'est par delà le Dniester, prolitaicnt de toutes les occasions pour mettre le pays à sac. Mais le danger le plus grave s'éleva avec les Turcs. Ces derniers étaient en train de commencer leurs grandes conquêtes en se dirigeant vers le cœur même de l'Europe et trouvaient leur chemin barré par les juincipautés roumaines : la situation géographique de ces dernières coupait en eiïet la voie entre Constantinople et le reste de l'Europe. La résistance roumaine lut tellement acharnée et elficace, qu'alors même où, au faîte de leur puissance, les Turcs étaient sous les murs de Vienne et avaient transformé la Hongrie et tout l'Orient en « paschaliks », les Etats roumains conservèrent seuls leur indépendance et leur autonomie complètes. Ils les gardèrent du reste toujours formellement intactes. Mais leur puissance militaire finit par se dissoudre. Les deux États roumains, tant par nécessité que par prévoyance politique, finirent par accepter la suzeraineté turque, tout en conservant cependant, par des conventions très nettes à ce sujet, leur forme politique intacte. Cette sujétion fut peut-être une chance pour eux, car la Porte devint ainsi effectivement intéressée à les défendre. Quand cependant vint la période du déclin de cette dernière, elle ne put pas empêcher l'Autriche, en 1776, de s'emparer de tout le nord de la Moldavie, qu'on appela depuis la Bucovine et que les Habsbourg gardèrent jusqu'à nos jours; elle ne réussit pas plus à empêclier la Russie, en 181 2, de couper en deux ce qui restait du malheureux pays moldave en s'octroyant la Bessarabie, c'est-à-dire tout le pays allant du Pruth vers l'est jusqu'au Dniester.
C'est ainsi que l'époque du réveil politique et natio-