TROISIÈME PASSION OU COECK
L'aTaric*.
L'avarice est le péché de bien des chrétiens, et souvent ils ne pensent pas à se le reprocher. Cependant c'est un des crimes les plus iniques et la racine de tous les maux. Pour en concevoir une horreur éternelle, nous vous engageons à méditer, mon cher Théophile, les grands motifs qui doivent vous porter à 1? délester.
§ I. Impiété envers Dieu.
Saint Paul a eu raison de dire que l'evarice est une idolâtrie , puisque l'avare fait son Dieu de son bien et de son argent. Il n'y a d'autre différence entre l'idolâtre et l'avare, que le premier adore l'or en statue, et le second l'adore en monnaie et en fonds. En effet , l'avare adore les riebesses comme son Dieu ; il y met sa confiance comme en son Dieu ; il lui sacrifie
son cœur comme à son Dieu ; il rapporte là toutes ses actions comme à son Dieu. Quelle horrible idolâtrie!
Saint Paul dit que la cupidité , l'amour des richesses, a fait perdie la foi à plusieurs, erravenait à fuie ; c'est en vain qu'un pasteur annonce au riche avare les vérités de la foi , et l'obligation de donner de bons exemples, » le son d'un écu , dit saint Àmbroisc , fait bien plus d'impression sur son cœur que le son de la parole de Dieu. » Si les pharisiens se moquaient de la doctrine de Jésus-Christ, c'est qu'ils étaient riches et attachés aux richesses.
Il n'est pas de crime énorme que l'avare ne soit disposé à commettre plutôt que de perdre son bien: il renoncerait à sa religion plutôt qu'à ses richesses ; il se croit dispensé d'obéir aux lois de Dieu et de l'Eglise , et la foi n'a point de plus grands ennemis que certains riches avares: il n'y a donc rien de plus inique que d'aimer l'argent, dit le Sage : nihilest imqunts quàm amare pecuniam. Avcz-vous jamais, mon cher ami . bien pensé à cette vérité?
§ II. Inhumanité envers le procliain.
Le second caractère de l'avare est d'être cruel à l'égard du prochain. Il est sans miséricorde et sans charité pour les misérahles ; il entend les cris des pauvres sans être attendri ; ii voit les malades languir sans les soulager. Vous diriez qu'il a des entrailles de fer. S'il fait quelques aumônes , c'est à contre-cœur, et toujours au-dessous de ses facultés ; il ne prête point sans intérêt, il ne rend point de service sans espérance' de retour. Quelle cruauté ! ah ! mon fils , détestez ce monstre qui est le fléau de la société- Un riche qui n'a pas \a crainte de Dieu , ne pense qu'à dominer sur les autres , et il se persuade qu'ils ne sont faits que pour lui ; plein d'orgueil , il veut s'égaler à ceux qui lui sont supérieurs en naissance. C'est un orgueilleux rempli de lui-même, qui méprise ceux qu'il croit au-dessous de lui , ne prenant pas i>arde que, quoique moins riches , ils valent souvent plus que lui. On dirait qu'un avare n'est riche que pour se rendre lui-même plus méprisahle , cl se faire haïr.
sur les passions du coeur. 21
§ III. Cruauté envers lui-même.
Le troisième caractère de l'avarice est de faire de l'avare lai-même son propre bourreau; sa cupidité, qui ne dit jamais: c'est assez, fait son supplice, et partout où il va , il porte avec lui sa torture. Il n'est point de passion plus lyranniqueque l'a varice ; elle ne donne ni pau ni trêve à celui qui en est possédé : il se refusa les choses les plus nécessaires, et il n'ose toucher à son or.
Quelle hèle féroce que l'avarice ! vous la haïssez dans les autres , haïssez-la dans vousmême. Regardez les richesses comme des épines qui ensanglantent ceux qui les serrent entre leurs mains ; mais si clic ne porte pas toujours à cet excès de cruauté pour le corps, clic opère un effet non moins funeste à l'âme. C'est l'oubli entier du salut éternel.
§ IV. Oubli du salut.
Un homme attaché aux biens de la terre 3ublie tout le reste et surtout l'affaire du salut; ses revenus, ses fonds, ses animaux lui tiennent plus à cœur que son ame, que l'éducation île ses enfants et le soin de ses domestioues :
s'il prête quelque attention à sa famille, il a bien plus d'empressement à l'enrichir qu'à la sanctifier. C'est } our cela que Jésus- Christ a dit : « Oh ! qu'il est difficile à ceux « qui aiment l'argent d'entrer dans le ciel ! 11 « est plus aisé de faire passer un chameau par « le trou d'une aiguille , qu'un riche par la « porte du ciel »
Ce qu'il y a de plus déplorable dans ce vice, c'est que souvent on en est atteint sans le savoir , et qu'on ne s'en corrige presque jamais. L'impureté, l'ambition, l'ivrognerie même, peuvent bien dominer une ame pendant sa jeunesse; mais en vieillissant, elle les déteste et s'en corrige. D'ailleurs ces passions nous font commettre des actions qui portent avec elles la honte et nous excitent au repentir. Mais l'avarice ne fait que croître avec l'âge , et plus on vieillit, et plus on s'attache aux biens de la terre : quelle folie !
Examinez sérieusement devant Dieu , mon fils , si vous n'êtes pas atteint de ce vice; ne pensez point n'être pas avare parce que vous n'avez rien du bien d'aulrui , car celui-là est avare , dit saint Augustin , qui conserve son bien avec trop d'attache. Ainsi, aimez-vous les richesses avec passion , les recherchez-vous
■vec empressement , les conservez-vous avec trop d'attache , les perdez-vous avec douleur, dès lors «ousètes avare, et vous devez craindre pour votre salut éternel.
Demandez à Jésus-Christ , qui est né , qui a vécu et qui est mort pauvre, la grâce de détacher votre cœur des biens de la terre. Souvenez-vous que lorsque vous mourrez, vous n'emporterez lien de vos trésors, qui passeront ei. des mains étrangères, et peut-être ennemies et dès lors pratiquez ee conseil de l'Apôtre. Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous vêtir , nous devons être coulent*.
Exemple.
AHTOI.NE MOriNO , OU IA TASSIO.N DB I.VABS.
Nouvellement arrivé de province , j'avais passé la meilleure partie de mon temps à visiter les monuments de la capitale ; aussi, promenades, jardins publics , palais , musées , j'avais déjà tout vu, tout, à l'exception du cimetière du Pcre-Lachaisc , situé • plus d'une lieue de l'hôtel où j'étais descendu. Une occasion néanmoins de faire ce petit voyage s 'étant piéscntée , je la saisis avec empressement. Un de mes amis avait été invité à un convoi , et je
l'v «rrnmnionai
Après le service funèbre , et au sortir de l'église : « Pauvre cher homme , me dit mon compagnon , quelles larmes amères il verserait , s'il pouvait sortir de sa bière et voir les coûteux honneurs qu'on lui rend! Deux mille francs pour un service! lui qui a vendu sa vie pour une pièce de cent sous! — Vendu sa vie! quel est l'homme qui serait assez avare, ou plutôt assez fou pour la vendre? Vous
oulez plaisanter; pour moi , je vous avoue que je ne me sens jamais envie de rire quand je me trouve face à face avec un cadavre.
— Malheureusement , je ne plaisante pas : omme que nous allons enterrer était bien le plus
vare qui se, soit jamais vu. L'or était son Dieu; il lui a sacrifié ce qu'il avait de plus précieux, sa propre vie. Et certainement c'est bien la vendre
our une pièce de cent sous , que de ne pas faire, quand on se sent mourir, venir un médecin , de
rainte d'avoir à payer sa visite. J'ai vécu dans la même maison que lui ; je l'ai parfaitement connu, et , si vous le souhaitez , je puis vous conter son histoire. Je témoignai le désir de la connaître , et mon compagnon parla de la sorte :
« Le père , la mère , les frères , sœurs , oncles , etc..., toute la famille, en un mot , d'André Moréno vivait sous le joug de la passion de l'avarice; aussi lui-même s'y montra-t-il enclin de fort bonne heure. On le surprit plusieurs fois cachant les quelques sous que lui donnaient son parrain et d'autres personnes, et se formant ainsi un oelit ce-
mU de cinq ou six francs, rjui lui faisait, dans l'âge Je la prodigalité, éprouver louteslcsémolions qu'éprouve un vieil usurier en songeant à son trésor.
« A seize ans. il obtint six cents francs d'appointements dans la maison de nouveautés où ses parents l'avaient placé; mais dès lors ils laissèrent a sa charge les frais de son entretien et de sa nourrit: ic. Ce n'était pas cependant une petite dépense. Antoine Moréno était grand, fort; aussi , ce que je n'aurais jamais cru si je ne l'avais vu de mes yeux , pouvait-il , sans se rendre malade, mai. ger un pain de quatre livres en un seul repas. Dani les restaurants de Paris , la dépense varie selon le nombre et la qualité des plais que vous demandez. Le prix du pain seul ne varie pas : manjez-en peu, mangez-en beaucoup, on ne vous demandera jamais ni plus ni moins que quatre sous.
« Quand les chefs de restaurant s? icrçurcirt qu'Antoine Moréno mangeait trois à quatre livres de pain à son dîner, ils se crurent en droit de déroger à l'usage , et lui demandèrent la valeur réelle du pain qu'il consommait ; plusieurs même refusèrent ce qu'il demandait , et reconduisirent , ne voulant pas d'un tel hôte , à quelque prix que ce fût.
• Heureusement pour Antoine Moréno qu'un restaurateur des environs de l'Ecole de médecine entrevit sa fortune là où ses confrères ne voyaient que leur perte. Non-seulement il l'accueillit très bien, mais encore il lui servait chaque jour i son
2 fi INSTRUCTIONS
ih'ner un pain de quatre livres qu'il ne lui faisait pas payer.
— Et ce restaurateur espérait faire fortune en agissant de la sorte? — Il espérait , et ne fut pas trompé dans son espoir. Antoine Moréno , comme bien vous pensez, ne prenait pas ailleurs un seul repas. Les étudiants qui les premiers le virrn manger si copieusement, firent part de leur surprise à leurs camarades, et, dans ce restaurant , autrefois solitaire, il n'y eut bientôt plus, sur les cinq beures du soir, assez de place pour la foule des curieux qui se présentaient.
« La curiosité satisfaite , l'éiablissement bien acbalandé, Antoine Moréno fut éconduit, et obligé, sous peine de mort ou de la prison , de payer sa nourriture. Pour diminuer néanmoins sa dépense autant que possible, il s'interdisait lui-même l'entrée des restaurants , et faisait sa cuisine. JamaK de viande, parfois quelques légumes, et le plus souvent du pain ou de la fécule de pommes de terre délayée dans l'eau. Son estomac ne s'accommodait guère des bribes qu'il lui jetait j mais l'estomac d'un avare doit se contenter de peu, être sobre, patient , et quand il n'a pas ces vertus, il doit les acquérir. Antoine Moréno s'égayait souvent aux dépens de ces bonnes gens qui jeûnent par esprit de religion , mais il trouvait fort raisonnable de jeûner par avarice.
« Ses vêtements étaient plus que simples , Hurlaient grossiers et malpropres! il les portail îe
plus ic.igtemps possible , les racominotlait luimême quand ils tombaient en lambeaux, et lorsque enfin il était forcé d'en acbeter d'autres , il allait chez les fripiers chercher ce qu'ils avaient de moins cher ; encore lui arrivait-il de se persuader qu'il avait fait une mauvaise emplette, et alors il demandait à chacune de ses connaissances si elles n'avaient pas envie d'une redingote, d'un pantalon, ajoutant qu'il pouvait leur en céder à bon compte. 11 était si salement vêtu, que lui-même on rougissait , et se condamnait à ne paraître dans Ws rues qu'après le soleil couché. Les personnes qui le rencontraient alors , et qui , grâce aux ré-
:rbcres , distinguaient son accoutrement et ses traits, hâtaient le pas, dans la crainte qu'il ne
ur demandât la bourte ou la vie. Comment un pareil homme fut-il admis dans un magasin do nouveautés , où l'on a soin d'exiger des commis des manières polies , un extérieur prévenant? Je n'en sais rien; c'est un mystère que je ne saurais expliquer.
« L'avarice avait singulièrement dégradé l'arae d'Antoine Moréno. Il faut bien le reconnaître, néanmoins, elle n'avait pas fait disparaître en lui toute espèce de sentiments humains. 11 aimait à rendre service , se serait fait tuer en sacrifiant le bible opprimé; plusieurs fois, dans ses excursions nocturnes, il reçut d'assez graves blessures en nrenant la défense de l'honnêlc homme contre des filous audacieux: et. malgré cela, il aurait vu
mourir de faim une famille entière sans donner l<s cinq ou six sous nécessaires pour en prolonger les jours. A proprement parler, il n'avait pas d'amis ; sans avoir à se plaindre de lui , ses camarades le fuyaient; il éîait comme une espèce de sauvage, d'une humeur sombre et farouche, ne parlant à personne. Le dimanche , il restait seul dans sa chambre du matin au soir, occupe sans doute à considérer et à compter son argent.
« Un jour , au grand étonnement de tout le monde , op le vit rire et causer. Il avait cent choses plaisantes à dire; la joie était empreinte sur son visage; il paraissait au comble du bonheur. On fut deux jours sans deviner la cause d'un tel changement : enfin , on apprit que son père venait de mourir, et qu'il avait hérité d'une trentaine de mille francs.
— Et c'était là la cause de sa joie ? — Personne n'en a jamais douté, et cela ne doit pas vous surprendre : dans le siècle où nous vivons, bien des parricides sont montés sur l'échafaud , et sans doute il en est un grand nombre restés inconnus , qui n'ont reçu leur châtiment que dans l'autre monde.
« Celle joie d'Antoine Morcno ne fut pas de bien longue durée. Maître de ses trente mille francs, il songea à les faire, valoir, et ne trouva pas de meilleur moyen que de les prêter, moyennant gros intérêts , à son patron, qui voulait donner plus d'extension à son commerce. La spéculation nanti d'à-
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bord roussir; mais la révolution de 1830 , qui occasionna tant de faillites, ébranla fortement le crédit du patron , qui fut oblige de recourir à des emprunts ruineux , pour empêcher sa maison de crouler. Les intérêts de l'argent d'Antoine Moréno cessèrent d'être fidèlement payés , et la peur de tont perdre , en exigeant ce qui lui était dû , l'empêcha de réclamer, comme il en avait le droit, le remboursement de son capital. « Avec le temps, se disait-il, la prospérité renaîtra, M. R*** reprendra le dessus; je finirai par tout avoir, même les arrérages. » Une et deux années s'écoulèrent san« qu'aucun événement heureux vînt confirmer ses espérances; elle s'évanouissaient au contraire de jour en jour.
« Imaginez , si vous le pouvez , les cruelles tortures auxquelles il dut être en proie , en songeant que le moment était venu pour lui de tout perdre, et que les tentatives qu'il ferait pour recouvrer ses fonds ne pourraient que hâter sa ruine. Le chrétien a pour soutien sa résignation à la volonté de Dieu ; s'il souffre, il se console en pensant que Dieu lui tiendra compte de ses souffrances ; mais l'avare, qui ne peut être chrétien , où puiserait-il des forces contre la mauvaise fortune? nulle part. Plus que personne il aime l'argent ; plus que personne il le regrette ; lui enlever son argent , c'est lui sortir les entrailles du corps , c'est lui arracher et lui briser l'ame.
- Les privations excessives , la malpropreté ha-
bitucllc d'Antoine Moréno , et le chagrin , altérèrent promptement sa santé. Et cet homme vigoureux , ce colosse qui , sans être incommodé , pouvait manger un pain de quatre livres à son dîner , n'ayant plus que les os et la peau , squelette avant d'entrer dans Ja tombe , était , pour tous ceux qui le voyaient, l'image vivante du dernier degré d'abrutissement où l'homme puisse être réduit par la plus honteuse des passions. Obligé de garder le lit , il interrogeait toutes les personnes qui le venaient visiter, leur demandait si elles ne connaissaient pas un remède peu coûteux qui pût le guérir. « Je sens , disait-il, que je m'en vais; sous peu je ne serai plus de ce monde. >• Il avait la mort devant les yeux, il l'entendait s'approcher, et ne voulait rien dépenser pour l'éloigner. Il défendit toujours qu'on allât chercher le médecin. Cependant on assure qu'il se convertit à ses derniers moments. Il est certain qu'il a fait don de tout ce qu'il possédait à un hôpital ; mais je partage les craintes de Massillon : je tremble pour ces pécheurs qni se convertissent seulement au milieu de leur agonie.
« Durant sa maladie, Mor«>lïo avait été privé des choses les plus nécessaires. Un looeh , qu'une ame charitable lui avait apporté, n'ayant pas été pris tout de suite, et se trouvant aigri , on alla prier la mère d'Antoine d'en envoyer un autre ; elle répondit qu'elle n'avait pas d'argent. On lui demanda des ilraps pour changer ceux que son fils . dr.noï» »*•■
SUH LES PASSIONS DU COT.UR. ô 1
sieurs innées peut-être | n'avait pas fait blanchir ; elle répondit qu'elle n'en avait pas. Quand il eut fermé les yeux, elle alla chez un fripier faire emplette d'un guenillon pour l'ensevelir.
— Et cependant c'est elle qui a commande ce service funèbre de deux mille francs?
— Oui : Antoine Moréno a donné , comme je vous l'ai dit, son bien à un hôpital. 11 fallait se venger d'un si grand crime; aussi n'a-l-on pas recule devant une dépense à la charge du légalairc La brave femme , comme elle se montre bonne et charitable ! parce que son fils lui laisse à elle peu de chose , elle voudrait priver les pauvres de tout ce qu'il leur laisse... Peut-être, après avoir sondé la profondeur de sa tombe , se déterrainerat-ellc aussi à faire quelque don , mais assurément cela n'aura lieu que quand elle sera bien sûre qu'elle ne peut rien emporter.
— J'augure mieux , repris-je , des dispositions de celte infortunée. Aveugle comme son fils, elle ouvrira un jour les yeux sur son avarice , et Dieu , touché de son repenlir, saura faire taire sa justice, pour n'écouter que son infinie clémence. ■•
Sad.vtier de Castres.