‹ La Guerre sainte, ou, Les passions du cœurChapitre 17 sur 43 · DANGERS DES MAUVAISES C0MPAC.NIE · texte numérisé non relu

DANGERS DES MAUVAISES C0MPAC.NIE

Dans une de nos villes se trouvait un jeune homme qui cta't l'exemple et le modèle de tois les autres: piété, sagesse, crainte de Dieu, fréquentation des sacrements , amour de la prière, en un mot, toutes les vertus de son âge étaient réuisui

M lui. Un jour qu'il y avait une espèce de fêle et de réjouissance publique dans un endroit voisin, il voulut y aller. Pour l'ordinaire, il allait toujours avec un compagnon de son âge, pieux et craignant Dieu comme lui : il alla seul celte fois , contre sa coutume; durant son chemin, il fut joint par un autre jeune homme qui était entièrement décric pour sa conduite et ses mœurs. Il aurait fallu s'en défier et, sous quelque prétexte honnête , se retirer de sa compagnie; notre jeune homme ne le fit pas, pour son malheur.

D'abord l'entretien ne roula que sur des chose» indifférentes ; peu à peu se glissèrent quelques discours peu mesurés; bientôt après , de la part du jeune liber lin , suivirent des paroles peu décentes, des railleries sur la piété; il se mit ensuite à raconter des parties d'amusement et de plaisir qu'il avait faites avec d'autres; insensiblement les discours et les manières devinrent plus libres; enfin il en vint jusqu'à engager ce jeune homme si sage à commettre un grand péché contre la pureté.

A peine ce péché fut-il commis, que le ieuno homme tombe dans un accident et meurt à l'instant sans avoir le moyen de se reconnaître. L'autre est si frappé de cette mort, et si alarme de cet événement, qu'il va dans le moment à un monastère voisin de religieux d'un o«dre extrêmement sévère et infiniment respectable ; il fait appeler le supérieur, se jette à ses genoux fondant en larmes : « Mon père, lui dit-il , ayez nitié d'un misérable

(jui vient de précipiter une ame dans les enfers, el daignez me recevoir pour faire pénitence toute ma vie. »

Le supérieur , homme sage et prudent , lcua ses sentiments, l'exhorta à y persévérer, mais il lui fit comprendre qu'il ne pouvait sitôt le recevoir avant d'avoir éprouvé sa vocation. Hé bien , mon père, lui dit le jeune homme , je resterai tant que vous voudrez à la porte du monastère : je ne me retire point que je n'aie eu le bonheur d'être reçu pour pleurer toute ma vie mon malheur. On le fit entrer, on le garda un temps convenable, après quoi on le reçut, et on n'eut pas sujet de s'en repentir. 11 devint un religieux parfait , conservant toujours le souvenir de son malheur; et toutes les fois que les religieux s'assemblaient , il s'étendait sur le seuil delà porte , afin que tous marchassent sur lui, et pendant ce temps là il ne cessait de répéter ces lamentables paroles : Ayez pitié d'un malheureux qui a précipité une ame dans les enfers.

(Uit'oirei Îdifia7itc$.)

Cbaptire V.

CBIQCIÈME PASSION DD CCECt.

L'enTie.

De toutes les passions qui captivent le cœur de l'homme, la jalousie est une des plus dangereuses. Aussi devez-vous, mon cher Théophile , vous tenir en garde contre ce vice qui souvent dévore une ame sans qu'elle s'en aperçoive. Examinez donc votre conscience et voyez si vous n'avez rien à vous reprocher sur «e point.

§ I. Turpitude de ce vice

L'envie est un vice qui mène à tout , parce qu'on se le déguise toujours à soi-même; c'est l'ennemi mortel du mérite et de la vertu , tout ce que les hommes admirent l'enflamme et l'irrite ; il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité , et il faut être indigne des regards du public pourmériter ses regards et son indulgence . Les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur dominé par la jalousie. Il n'est

point de bassesse que cette passion ne consacre ou ne justifie \ elle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de la naissance ; et dès que ce poison a gagné le cœur , on ne trouve plus que des âmes de boue , là où la nature avait d'abord placé des âmes grandes et bien nées. Les hommes les plus décriés et les plus perdus deviennent chers à l'envieux , dès qu'ils veulent bien devenir les vils instruments de sa passion ; il érige en mérite le zèle qu'ils étalent pour ses intérêts , e» il leur fait une vertu du ministère infâmequ'ils exercent.

On se glorifie des autres passions : un ambitieux se fait honneur de ses prétentions et de ses espérances ; un vindicatif met sa gloire & faire éclater ses ressentiments ; un voluptueux se vante de ses excès et de ses débauches : mais il y a quelque chose de si bas et de si lâche dans la jalousie, qu'on se la cache à soi-même. Cette passion se montre à nous sous des dehors étrangers , et qui nous la rendent méconnaissable.

Prenez-y garde , mon fils , et ne vous laissez pas aveugler par cette passion. Sondez votre cœur , et peut-être y verrez vous que tous ceux qui vous effacent, ou qui brillent trop à vos

SUA LES PASSIOIV'S DU CCEUR. 45

rôles, ont le malheur de vous déplaire; que vous ne trouvez aimables que les jeunes gens qui n'ont rien à vous disputer : vous découvrirez que tout ce quivous passe ou vous égale, vous contraint ou vous gène, et pouravoir droit à votre amitié , il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances. Quel aveuglement !

§ II. Venin de ce vice.

Tout s'empoisonne entre les mains de la jalousie. La piété la plus avérée n'est qu'une hypocrisie mieux conduite ; laréputation la mieux établie , une erreur publique, où il entre plus de préventions que de vérité ; les talents les plus distingués , un grand fonds de médiocrité et d'insuffisance ; les succès même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses , qu'on doit à la bizarrerie du hasard plus qu'à la sagesse des mesures; enfin la langue du jaloux flétrii tout ce qu'il touche , et il s'efforce d'obscurcir la gloire des autres par la malignité de ses Vexions et de ses censures.

11 n'est plus rien de sacré pour un cœur que la jalousie infecte. Un jeune homme oublie tout eo qu'il doit à sa patrie, à sa famille, à lui-

It6 LNSTRUCTICNS

même ; et les malheurs publics ont souvent pris leur source dans les jalousies particulières. Cette passion hideuse fait de la société entière un théâtre arïreux . où les hommes ne semblent paraître ensemble que pour se dévorer et se détruire, et où la décadence et le malheur des uns fait toujours le triomphe et la gloire des autres.

La jalousie est surtout i« vice des grands ; r'est là qu'elle exerce des ravages plus affreux. Ils disputent tout haut à ceux dont ils regardent l'élévation avec des yeux d'envie, leurs talents et leurs qualités louables. Es trouvent un mauvais côté à leurs vertus mêmes , et ils sont ravis de les rabaisser aux yeux du public. Jaloux des faveurs d'autrui , ils cherchent à /es en priver ; souvent même on a vu des hommes publics faire échouer des entreprises glorieuses à l'Etat , de peur que la gloire ne rejaillît sur leurs rivaux; ménager des événements capables de renverser l'empire, pour ensevelir leurs concurrents sous ses ruines, et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme.

Le zèle du bien public devient tous les jours la décoration et l'apologie de la jalousie; il semble qu'on ne craint que pour la patrie, cl

on n'envie que les places de ceux qui gouvernent. Ou blâme le choix du maître, comme tombant sur des sujets incapables; mais co n'est pas l'intérêt public qui nous pique, c'est la jalousie et le chagrin de n'avoir pas été choisi. On se donne pour amateur de la patrie , et on n'en aime que les honneurs et les prééminences; on étale le titre de bon citoyen, et on cache celui de jaloux : l'on a sans cesse l'Etat dans la bouche, et la jalousie domine toujours dans le cœur. Que d'exemples de cette triste vérité, surtout dans ces temps malheureux ! Prenez garde , mon fils , de vous faire illusion et de vous rendre , comme les pharisiens , ennemi de la vertu et de l'innocence sous le faux prétexte d'amour du bien et de zèle même peur la religion.

§ M. Mallieurs de ce vice.

Le malheureux que la jalousie dévore ne saurait jouir d'un moment de repos , et tout ce que ses yeux aperçoivent ne sert qu'à redoubler son supplice. Semblable à un poison lent répandu dans ses veines, la jalousie le mine continuellement et lui fait endurer les souffrances les plus cruelles. Aussi ne saurait-on se former une idée de la fureur où peut se

porler- une amc égarée par la jalousie. Rien n'arrête le jaloux dans sa vengeance : respect, nature , intérêt , il foule tout aux pieds pour n'écouter que sa frénésie. Néron, ce farouche empereur romain , en est un exemple frappant : d'abord vertueux, il n'hésita pas à faire empoisonner Britannicus , son frère, dès le moment où il vit en lui un rival. La personne la plus incapable de commettre une action déshonorante, aussitôt que la jalousie siège dans son °.œur, est capable des crimes les plus honteux et les plus funestes.

L'envie se traîne sur les pas du mérite, et cherche à empoisonner son triomphe par ses traits envenimés ; mais le vrai génie la foule d'un pied dédaigneux, fier et sublime ; il 'élance dans la postérité : l'avenir est son domaine ; il méprise les injustices de ses contemporains, et il se console de leurs caprices en songeant aux lauriers qui doivent à jamais couvrir son front.

Exemples.

MEURTRE DABEL.

Adam et Eve eurent d'abord deux fils, Caïn et Abcl. Caïn cultiva la terre , Abel nourrissait des

troupeaux. Tous deux offrirent ù Dieu des sacrifices , mais ils s'acquittaient de ce devoir avec des dispositions bien différentes. La piété d'Abcl attira les regards du Seigneur sur lui et sur ses don-. ; au lieu que Caïn , par son impiété et son avarice , avait éloigné de lui le cœur de Dieu.

Caïn, voyant la préférence que Dieu accordait à son frère , conçut une secrète jalousie contre lui. Un jour, il lui proposa une promenade, et lorsqu'ils furent dans un lieu écarté, il se jeta sur lui et le tua.

Ce crime arma la justice divine; et le châtiment annonça aux hommes que la Providence veille sur eux pour punir le vice et pour venger la vertu. « Caïn, qu'avez-vous ? lui dit le Seigneur. Le sang de votre frère que vous avez répandu crie vers moi, et appelle ma vengeance : vous serez maudit sur la terre que vous avez souillée de ce sang; vous y serez errant et fugitif tous les jours de votre vie.» Caïn, livré à des remords cuisants, et agité de con tinuelles frayeurs , prit \i\ fuite. Cependant Dieu lui donna du temps, afin qu'il rentrât en lui-même, et défendit qu'on le fit mourir.

Ainsi, la vertu commença-t-elle dès lors à être persécutéo par le vice ; et le juste Abel devint une vive image du juste par excellence, qui devait mourir un jour tous les coups d'une jalouse fureur.

JOSEPH VENDU PAR ££8 FRf.KES.

Ce fut l'envie qui anima les frères de Joseph contre lui , et qui les porta à attenter à sa vie. Comme ils voyaient que leur père l'aimait plus que tous ses autres enfants, ils le haïssaient et ne pouvaient lui parler sans aigreur. Ce qui augmenta encore cette mauvaise disposition qu'ils avaient à son égard, fut un songe qu'il leur raconta. Ce songe leur faisait connaître qu'un jour ils seraient soumis à Joseph , qui serait leur maitre*

Un jour Jacob envoya Joseph vers ses frères pour savoir en quel état ils étaient j lorsqu'ils l'aperçurent de loin, ils résolurent de le tuer; ils se disaient l'un à l'autre : Voici notre songeur çu' vient : allons , tuons~le; nous dirons qu'une bête sauvage ta dévoré, tl après cela on verra à quoi ses songes lui auront serti. Ils l'auraient tué, en effet, si Ruben , l'aîné de tous , ne les en eût détournés , en les persuadant de le descendre vivant dans une vieille citerne. Puis ayant vu des Ismaélites qui allaient en Egypte vendre des parfums pour embaumer les corps, Us le leur livrèrent pour vingt pièces d'f.r°

(Genete.)

Page 1