SEPTIÈME PASSION DU COEDB
L'ivrognerie.
L'intempérance la plus funeste et la plus scandaleuse , c'est sans contredit l'ivrognerie, laquelle consiste à boire jusqu'à perdre la raison , cette noble faculté de l'ame que l'homme a reçue du Créateur pour être le roi de l'univers , et le maître de toutes les créatures. 0 «her Théophile , fuyez ce vice si indigne de l'homme et surtout du chrétien.
§ I. Caractères odieux de ce vice.
La passion du vin est une des plus funestes aux jeunes gens. « Le vin et les femmes , dit l'Esprit-Saint , font tomber les sages mêmes et jettent dans l'opprobre les hommes sensés. N'excitez pas à boire, dit-il encore, ceux qui aiment le vin, car le vin en a perdu plusieurs. Le vin , bu avec excès , produit la colère et lemportemcnt et attire de grandes ruines; il
est l'amertume de l'ame. » Si le vin est le père delà joie, il l'est aussi de la fureur. S'il fait naître quelquefois des pensées vives, brillantes, ingénieuses, il produit aussi les idées les plus ridicules , les plus folles et les plus extravagantes. Par ses vapeurs , le vin éteint le noble flambeau de la raison que la nature nous a donné pour nous éclairer et nous conduire, ou il l'obscurcit de si épais nuages qu'il ne jette plus qu'une sombre clarté. Privés de cette lumière, les yeux s'égarent, les pas chancellent, les idées se confondent, le jugement se trouble, les passions s'enflamment et portent aux excès les plus honteux.
§ II. Caractères odieiU- de tivrognerie.
Un ivrogne est indigne de la société des créatures raisonnables. Il faudrait, dit saint Basile, le reléguer parmi les animaux et le bannir de la compagnie des humains. Les magistrats de la ville de Sparte , dont les habitants étaient les plus sobres de l'univers, ayant exposé en public un esclave plein de vin , pour inspirer l'horreur de ce vice à la jeunesse, et les Spartiates voyant cet homme dans l'ivresse , s'écrièrent saisis d'étonnement : « Eh ! d'où a-t •
SUR LES PASSIONS DU CŒUR. Gi
nn fait venir un tel monstre , qui a la figure d'un homme et qui a moins de sentiment qu'une bête? »
Un ivrogne est un homme sans pudeur et sans vertu. Non, dit saint Jérôme , je ne croirai jamais qu'un ivrognesoit un homme chaste. 11 est sans retenue dans ses discours et dans ses chansons, dissolu dans ses manières, lubrique dans ses regards , sans respect pour les règle? de la modestie dans ses rapports avec. 'es personnes d'un sexe différent.
Un intempérant est un homme dans conduite dans ses affaires. 11 est sans économie dans sa famille , sans attention sur ses enfants , sans égard , sans charité pour sa femme , pour laquelle il a souvent moins de compassion que pour une bete. 11 ne pense , il n'agit , il ne travaille que pour boire, et il sacrifie à sa gourmandise ce qu'il doit à ses créanciers et à sa famille malheureuse. Que de désordres I
Il n'est point de vice plus abominable que l'ivrognerie. L'homme qui s'y livre est sar-s foi , sans religion , sans pitié. Il est sans respect pour Dieu , pour sa divine parole et pour ses pasteurs. L'Apôtre a eu raison de dire que les ivrognes sont les ennemis de Jésus-Christ, et que leur fin sera malheureuse et funeste.
L'état de leur conscience est. si déplorable , que saint Paul ne parle qu'en pleurant de « ces intempérants qui font un dieu de leur ventre. »
Le vin , dit le Sage , a été crée dès le commencement pour réjouir l'homme , et non pour l'enivrer. Pris avec modération, il est la joie du cœur et la santé du corps. Mais l'effet de l'intempérance est de ruiner la fortune et la santé. Soyez donc sobre et modéré , mon cher Théophile ; évitez la débauche , vos plus chers intérêts vous y engagent. L'Esprit-Saint nous avertit que celui qui aime les festins sera dans l'indigence, et que celui qui aime le vin ne s'enrichira pas. Ne vous trouvez donc pas avec les grands buveurs , ni avec les gens de bonne chère ; car ceux qui passent le temps à boire et à se régaler , deviendront pauvres , et celui qui aime à dormir ne sera vêtu que de haillons.
§ III. Difficultés de s'en corriger.
Mais ce qui doit vous faire craindre encore plus de vous abandonner à ce vice, c'est qu'il n'est presque plus possible de s'en corriger quand on a eu le malheur d'en contracter l'ba-
bitude. Cette inclination se change en nature ; il ne faut pas moins d'un miracle de la grâce et d'un courage héroïque pour sortir de celte mauvaise habitude. Plus on avance en âge et plus l'on est faible pour y résister, et plus on se plonge dans les excès du vin. Si vous donnez des avis à un ivrogne pour l'engager à se corriger , il ne veut pas reconnaître son vice , ou il s'étourdit jusqu'à dire qu'il ne fait tort à personne. 0 aveuglement !
Pour se convertir, il faudrait ^a'il se privât entièrement du vin ou au moins qu'il se bornât à une très petite quantité ; qu'il évitât les cabarets et la compagnie des débauchés ; qu'il approchât souvent des sacrements, et qu'il suivît les conseils d'un sage pasteur. Il peut faire tout cela avec la grâce de Dieu ; mais il ne voudra pas se résoudre à ce régime de vie, et il persévérera dans son ivrognerie. On peut dire qu'un ivrogne a déjà un pied dans l'enfer.
Menacez cet intempérant d'une mort funeste , des jugements de Dieu , des feux de l'enfer , de la perte du ciel, rien ne le touche sur l'état de son ame, et toutes ces menaces ne font pas plus d'impression sur lui que sur un rocher. Il vit comme s'il n'avait point d'ame; ton corps est son maître et son Dieu. Ah 1 pau-
vre arue, serais-tu plus dcshon^êe si tu étais dans le corps d'un vii animal?...
Aussi rien de plus terrible que les malheurs dont Dieu menace les ivrognes dans l'Ecriture : « Malheur à vous qui êtes fort et puissant à boire , malheur à vous qui vous appliquez à vider les pots et les verres ! Malheur à vous qui vous levez le matin pour faire la débauche et pour y passer le jour ! Pleurez , poussez des cris sur les malheurs qui vous attendent, vous qui faites vos délices du vin !» Va, infâme ivrogne , ce vin que tu bois est comme une couleuvre que lu avales, qui donne la mort à ton ame ! Tu n'en crois rien , mais tu apprendras dans les feux éternels qu'il y a un autre Dieu que celui de ton ventre.
§ IV. Exhortations aux jeunes gens.
Jeunes gens , il vous est facile de ne pas prendre l'habitude de l'ivrognerie ; veillez donc sur vous et ne vous accoutumez point à de petits excès de vin. Insensiblement vous en prendriez l'habitude , et vous deviendriez ivrognes et scandaleux sans savoir que vous êtes tels. Fuyez donc avec soin la compagnie de ces héros bachiques qui vous portent à faire des excès.
Pour boire à leur santé vous êtes obligés d'altérer la vôtre, et il faut vous enivrer pour leur prouver que vous les aimez. Quelle folie ! N'ambitionnez pas d'acheter leur amitié à ce prix, et pour quelque chose que ce soit, ne vous enivrez jamais.
Si dans les lieux , si dans les Maisons où la vraie politesse n'est pas connue, on veut vous forcer à boire au-delà des règles de la tempérance, soyez inébranlables dans votre résolution. Echappez aux sollicitations, usez de ruse , laissez boire les autres. Si c'est chez vous, ne ménagez pas votre vin ; mais ménagez-vous vous-mêmes et vos convives. Soyez à table gais et de bonne humeur ; mais soyez prudents , et cessez de boire dès que vous vous apercevrez que votre tète commence à s'embarrasser, afin de prévenir ainsi le nuage qui menace d'obscurci» votre raison.
Exemples.
l'ivrogne CONVERTI»
Dans un village situé prêt de Nimes , il y avait un paysan nommé Jean , qui , dès sa jeunesse, s'était tellement adonné ,à l'ivrognerie , qu'il était presque continuellement ivre , et qu'il passait gé-
ncralement pour le plus grand ivrogne qu'il y eû4 dans le pays. Le curé de la paroisse, qui avait fait venir des missionnaires pour instruire ses ouailles, crut devoir leur faire connaître ce pécheur scandaleux, afin qu'il ne pût pas les tromper.
Cette sage précaution du pasteur parut d'abord inutile , car , non-seulement le paysan ne se présenta à aucun des missionnaires , mais encore, pendant les trois premières semaines, il n'assista à aucun des exercices de la mission. Ce ne fut que deux jours avant qu'elle finît , qu'il s'avisa d'aller entendre un sermon sur l'Enfant prodigue, qui fut prêché par M. Castel, l'un des mi' ùonnaires qui avait le plus de talents et de zèle.
Ce discours écrit avec une noble simplicité, mais prononcé avec beaucoup de force et d'onclion , fit la plus vive impression sur le nouvel auditeur. Il reconnut son portrait dans la peinture que l'on fit de l'Enfant prodigue j il vit , dans la bonté de son père, une image touchante de celle de Dieu , et animé tout à la fois par le repentir et par la confiance, il dit, à l'exemple du jeune prodigue de l'Evangile : « Je sortirai enfin de la malheureuse « habitude où je croupis depuis si longtemps , et •< j'irai me jeter aux pieds de ce Dieu de miséri- « corde qu'on vient de me représenter comme le «■ plus tendre des pères. »
Sa résolution ne fut pas moins efficace qu'elle fut prompte ; dès le lendemain , il alla trouver le même M. Castel dont il avait entendu le sermon,
ri les yeux mouillés de larmes : « Vous voyez ici,
« lui dit-il en l'abordant , le plus grand pécheur
« qu'il y ait sur la terre» Vous dites hier que la
- miséricorde de Dieu est encore plus grande que
« tous nos péehés, et c'est pour en attirer sur moi
« les salutaires effets que je viens vous prier de
« vouloir bien entendre ma confession. Ah ! ne me
« refusez pas , mon père, je vous en conjure : vous
• me feriez tomber dans le désespoir ; je ne puis
« plus soutenir le poids de mes remords , et je ne
« serai tranquille que lorsque vous m'aurez rc-
« concilié avec le Dieu miséricordieux que j'ai tant
« offensé. »
Le missionnaire fat d'auont plus surpris et touché de ce discours, qu'il reconnut que celui qui le lui adressait était le fameux ivrogne dont on lui avait parlé. Il s'attendrit avec lui , il le serra affectueusement dans ses bras , il lui montra les mêmes sentiments que le père de l'Enfant prodigue avait témoignés à son fils; mais il lui représenta en même temps avec douceur qu'il s'était présenté trop tard; qu'il était presque à la veille de son départ , et qu'il craignait bien de n'avoir pas le temps de lui accorder le bienfait qu'il désirait avec tant d'ardeur.
- Ah! si cela est , répondit le paysan en sanglotant , c'en est fait de moi , je suis perdu ; mais l.cut-étrc quand vous me connaîtrez mieux , vous aurez Ditié de moi. Faites-moi donc la grâce de
m'cntendre, ô mon père! et que j'aie au moins la
consolation de me confesser. »
M. Caslel se rendit à ses désirs, et le paysan fit la confession la plus détaillée et la plus exacte ; mais il l'accompagna de tant de marques sensibles d'un vif repentir ; il résista avec tant d'opiniâtreté au conseil qu'on lui donnait de ne pas renoncer entièrement au vin à cause de sa santé, mais d'en user plus rarement et plus sobrement ; il protesta si souvent et si fermement que jamais rien ne pourrait le réconcilier avec ce cruel ennemi qui avai* donné la mort à son ame , et qu'il le haïrait toujours autant qu'il l'avait aimé , que le confesseur crut devoir passer , en cette occasion , par-dessus îes règles ordinaires , et accorder toutde suite l'absolution à un pénitent qui se montrait mieux disposé dès le premier abord que ne l'étaient bien d'autres après de longues épreuves.
Il la lui accorda en effet , en lui recommandant, avec tout le zèle dont il était capable, de persévérer dans les bons sentiments que Dieu lui avait inspirés. Le paysan le promit , et l'on va voir qu'il fut fidèle à remplir sa promesse. Cinq on six mois après la mission , une des sœurs de Jean fit un voyage à Nîmes, et ayant rencontré M. Caslel > celui-ci fut curieux de savoir des nouvelles de son pénitent : « Vous renez sans doute , lui dit-il , de « votre village, et vous pouvez m'apprendre ce qui « s'y passe. Comment se porte le brave Jean? — « Ah ! mon bon M. Caitel , lui répondit cette
- femme, nous vous avons une bien grande obliga-
- tion, vous en avez fait un saint. Depuis que vous • avez (juitté notre pays , non-seulement ses an- « eiens amis n'ont pu l'enlraincr au cabaret, mais ■ il ne nous a pas été possible à nous-mêmes de » de lui faire avaler une goutte de vin. lia été mon •« plus grand ennemi, dit-il quand on lui en parle; « je lui ai juré une haine éternelle, je lui tiendrai « ma parole, ne m'en parlez plus. »
Le zélé missionnaire ne put entendre ces paroles «ans verser des larmes de joie; et toutes les fois }u'il racontait ce trait , il avait coutume de dire ]u'après une telle conversion , on ne devait désespérer de celle d'aucun pécheur.
(Exp. du Cal. de Dijon,)