Chapitre IX
HEUVIÈME PASSION DO CtEl'ft.
La Teogcaiice.
Un des plus funestes effets de la colère , c'est d'allumer dans le cœur une haine implacable qui refuse de pardonner à ses ennemis , et le désir insensé de vouloir à tout prix tirer vengeance des injustices vraies ou prétendues qu'on croit avoir reçues. Cette disposition , mon cher Théophile , est un grand obstacle
SLR LES PASSIONS DU COF.LR. 85
au salut , et c'est pour vous le faire surmon ter que nous allons ici vous proposer les motifs qui doivent YQDS porter à pardonner les injures.
§ I. Premier motif de pardonner.
Le pardon des injures est un des plus sublimes préceptes de la morale chrétienne, et le devoir d'un vrai disciple de Jésus-Christ, est non-seulement de ne conserver ni ressentiment ni désir de vengeance pour les outrages reçus, mais encore d'opposer le bien au mal et de prier pour ceux qui nous persécutent. Aussi l'apôtre saint Pierre ayant demandé au Sau veur combien de fois il fallait pardonner, il lui fut répondu : septante-sept fois sept fois , c'està-dire toujours.
En qualité de pécheur, vous avez grand besoin de la miséricorde de Dieu : sans elle toutes les créatures crieraient vengeance contre vous, et s'armeraient pour vous détruire comme l'ennemi du Créateur. Or, le moyen d'obtenir le pardon de tous vos crimes , c'est de pardonner à vos ennemis. Dieu l'a dit , et sa parole csl infaillible : Pardonnez et l'on vous vardotmera
Au contraire, si vous refusez de pardon ne% le ciel est fermé pour vous et un jugement sans miséricorde vous est réservé. N'est-il pas juste que Dieu vous traite comme vous aurez traité vos frères ? En vain feriez-vous des prières, en vain prs*.iqueriez-vous de bonnes oeuvres , en vain vous approcheriez-vous des sacrements , 6ans le pardon des injures vous n'obtiendrez jamais le pardon de vos fautes ; prenez-y garde.
D'ailleurs , avez-vous bien examiné les raisons qui vous font haïr votre prochain ? Peutêtre est-ce parce qu'il vous a averti de vos défauts ou des désordres de votre famille ? Ne serait-ce pas encore parce qu'il vous a empe • ché d'avoir un parti ou un emploi dont vous étiez indigne ? Si cela est , cette personne n'a fait que son devoir et vous a rendu service ; au lieu de la haïr, vous devez l'estimer et l'aimer.
De quoi ètes-vous offensé ? d'un rien, d'un6 parole échappée , d'un rapport qui est faux ou exagéré et que vous avez cru , et voilà un effet de votre légèreté et de votre mauvais esprit. Votre ennemi n'est peut-être coupable que dans vos idées , dans votre humeur noire ; vofre esprit se remplit d'idées monstrueuses; il Gfeffarouche, se défie et s'ombrage de touti
Prévenu contre une personne, vous vous imaginez qu'elle cherche à vous nuire, quoiqu'elle n'y pense pas. Ah ! expliquez-vous avec celte personne, parlez-lui avec ouverture de cœur , et bientôt toutes les pensées noires qui vov.s déchirent l'arae, s'évanouiront.
§ II. Second motif de pardonner.
Mais quand même votre prochain vous aurait grièvement offensé et traité aussi cruellement qu'on a traité Jésus-Christ, devriez- vous le haïr et chercher à vous venger? Le divin Sauveur n'a-l-il pas embrassé Judas qui le trahissait? n'a-t-il pas offert le pardon à ses bourreaux? Ah! seriez-vous assez dur pour résister à l'exemple d'un Dieu qui pardonne sa mort ? Vous voulez vous venger ! eh bien, ame chrétienne, regarde Jésus-Christ sur la croix , écoute ses paroles , cl frappe si tu l'oses encore !
Votre prochain vous a offensé : mais savezvous bien qui est votre prochain ? Ah ! c'est un enfant de Dieu, c'est un disciple de Jésus - Christ, c'est un autre Jésus-Christ même. Tout ce que vous ferez à votre frère , Jésus- Christ se le lient fait à lui m 'rue ; c'est donc
Jésus-Christ que vous haïssez, c'est contre Jésus-Christ que vous exercez votre vengeance lorsque vous voulez vous venger de votre ennemi. Pardonnez donc pour l'amour de celui qui est mort pour le salutde tous les hommes. Votre ennemi vous a fait tort ? Eh ! lors même qu'il vous aurait enlevé tous vos biens , attenté à votre vie , été votre réputation , lors même qu'il vous aurait privé de vos parents , de vos amis , qu'il aurait abusé de votre confiance, vous devriez encore lui pardonner. Plus les injures sont grandes et multipliées, et plus le pardon sera héroïque et méritoire. Celui qui se venge fait une action basse et indigne, parce qu'il se rend esclave de sa passion ; mais celui qui pardonne fait une action pleine de gloire, parce qu'il triomphe de lui-même.
§ III. Réponse à une objection.
Mais , direz-vous, suis-je obligé d'aimer une personne qui me persécute ? Oui, sans doute , puisque Jésus-Christ le commande : Et moi je vous dis : aimez vos ennemis. Quelle différence y aurait-il entre vous et un païen, si vous n'aimiez que vos bienfaiteurs et vos amis?
A la vérité , vous n'êtes pas obligé d'aimer
sut u:s passions du COEUR. 59
un ennemi d'un amour de confiance, comme vous aimez vos meilleurs amis, mais vous devez au moins l'aimer d'un amour de patience, souffrir ses défauts et les excuser, ne pas diffamer votre ennemi et ne lui souhaiter aucun mal. Il faut même que vous l'aimiez d'un amour de bienveillance, lui désirer du bien , prier pour lui , le voir , le saluer et lui rendre service dans l'occasion ,
Sachez; mon fils, qu'en p&rdcnnant une injure, vous n'éprouverez pas seulement la satisfaction qui naît de l'observation d'un devoir, mais que vous goûterez encore un calme intérieur que produit une victoire remportée sur soi-même. La tendance à pardonner seule, la bonté du coeur et la générosité des sentiments qui l'animent, c'est le plus beau triomphe du héros chrétien.
g IV. Troisième motif de pardonner.
Il est encore un motif qui doit écarter de vous toute pensée de vengeance : je veux parler de son inutilité. Attaquez en effet dans la forlunc , dans les affections et dans la vie même, celui qui s'est permis contre vous une calomnie; quel que soit le succès de vos efforts,
le préjudice que la calomnie a pu vous occasionner n'en subsistera pas moins , et pour vous, il ne vous restera que le remords d'un crime inutile.
Rappelez-vous-le bien, la plus belle vengeance que vous puissiez tirer de vos ennemis, c'est de vous mieux conduire que par le passé et de continuer à leur faire du bien ; c'ts» d'opposer toujours la douceur à la baine , la droiîure à la perfidie, et la patience à l'acharnement.
Néanmoins , si dans quelques circonstances vous êtes obligé de demander satisfaction d'ui: tort considérable ou d'une injure atroce . faites-le, non pas avec un désir de baine et de vengeance , mais par un esprit de justice cl sans jamais blesser la charité.
Exemples.
M. E,*ABBÉ Al RaIN , Ct'RÉ DE FÊGRÉAC»
Pendant le plus fort de la Terreur, l'esprit aes habitants de Fégréac s'était conservé si pur et si bon , que le curé, l'abbé Aurain, n'avait point été obligé de fuir : il était resté parmi ses paroissiens; il leur parlait de Dieu, leur enseignait la vertu , comme il avait fait au temps de paix et de bon-
SIK LLS PASSIONS DU COEUR. 9i
iip..~. Quand il allait célébrer la incssc , des eu lanls qui menaient avec eux des troupeaux, étaient postés par leurs parents sur les hauteurs de la roule. Chacun d'eux avait une de ces cornes que l'on entend sonner à midi et le soir dans les campagnes , pour rappeler les laboureurs à la ferme ; ils s'en servaient pour avertir que des soldats paîaissaicnt sur le chemin. A ce sigual convenu , on fermait les portes de l'église , les paysans reprenaient leur ouvrage, et les étrangers armés traversaient le hameau sain se douter que Jlésu .» Christ y était encore adoré.
Un jour, c'était une de ces grandes fêtes célébrées avec solennité; les habitants de Fégrcac et de pieux chrétiens des environs remplissaient l'église. L'abbé Aurain était à l'autel ; il venait de prononcer sur l'hostie les paroles sacrées. Dieu était descendu de la gloire du ciel dans le temple rustique. La foule recueillie adorait en silence; le signal d'alarme retentit tout-à-coup... Les femmes s'effraient, s'agitent, les hommes se lèvent. Le prêtre seul ne montre aucun effroi : « Le saint sa- « cri fi ce eit commencé , il faut qu'il s'achève , dit- - il; Bien est avec n. us, prions, mes frères. » Alors, se penchant sur l'autel, il s'humilia, se frappa la poitrine , et consomma l'hostie sainte.
Le bruit augmentait au dehors , les paysans sortaient de l'église; un enfant s'y précipite en criant : ■Suuvvz-vuus , monsieur le curé! les bleus sont entres unns le village , ils me suivent de près ! Le prèlro
venait de déposer sa chasuble , son étole et son aube. Deux dragons de la republique paraissent à la grande porte de l'église; le curé les voit , et, descendant rapidement les degrés de l'autel , se sauve par la sacristie ; dans le cimetière , il rencontre deux autres soldats qui veulent le saisir, il les évite: il franchit le mur du cimetière, et gagne la campagne.
Les républicains le poursuivent. Agile et vigoureux, il saute pardessus les échaliers et les clôtures des champs. A quelque distance derrière lui , ses ennemis franchissent aussi les obstacles... Il est arrivé sur le bord d'une petite rivière, il n'hésile point, il s'y précipite et la traverse à la nage. Pai venu au bord opposé , il se retourne ; il voit les deux soldats toujours acharnés à le poursuivre; un d'eux se jette à la nage.....
L'abbé Aurain reprend sa course , et gravit le coteau ; il gagne de vitesse; déjà il est hors de la vue et de l'atteinte de ceux qui avaient juré sa mort... Il était sauvé. Il entend des cris , des cris de détresse, il revient sur ses pas : du haut du coteau , il voit un des dragons qui se débattait dans les eaux , qui ne pouvait plus lutter centre elles, qui allait être englouti... Le prêtre qui avait enseigeé , qui avait prêché le pardon , et lecommandé aux hommes de rendre le bien pour le mal , ne fut pas sourd à la voix d'un ennemi qui appelait au secours. Avec cette même vitesse qu'il avait mise à se sauver lui-même , il redescend le
SUR LES PASSIONS Dt" COEIR. 93
liant de la colline pour arracher le républicain à la mort. Parvenu au boni de la rivière , il s'y jette de nouveau, il plonge et replonge encore pour ressaisir le malheureux qui se noie; enfin il réparait sur l'eau, il ramène au rivage le corps glacé du dragon; il le réchauffe; il lui rend la vie !...
Le soldat de la république a repris l'usage de ses sens; il s'écrie, en s'adressant au curé de Fégreac : « Eh quoi i c'est vous qui m'avez sauvé , vous que je poursuivais , vous dont j'avais juré la mort !
— Me voici, lui répondit le prèire, je suis votre prisonnier; je n'ai plus de force pour vous échapper, me voici: me ferez-vous mourir?
— Que je meure plutôt, répartit le dragon français; je ne porterai point la main sur vous. On nous trompe donc, on nous répète sans cesse que les prêtres sont nos plus cruels ennemis, qu'ils veulent du sang et ne respirent que vengeance?
— Mon ami, vous voyez si nous ne respirons que vengeance, lui répliqua l'abbé Aurain ; en vous sauvant , je n'ai fait que mon devoir : tout prêtre, tout chrétien devait faire ce que j'ai fait pour rous. J'ai été heureux, voilà tout; j'en remercie; le ciel : remcrcicz-!e aussi, et ne persécutez plus Ctux qui croient en lui !
— Allez-vous-en, allez-vous-en vite, voici mes camarades , dit le dragon ; nous autres soldats , nous ne savons qu'obéir... s-uivcz-vous. Je m'en vais à leur rencontre , et ic leur dirai <juc vous
9 ï INSTRUCTIONS
êtes échappé; eux ne seraient pas aussi humakis que moi. Adieu, adieu: je ne vous oublierai jamais ; ils approchent, sauvez-vous. »
Ils se séparèrent. Le cure, exténué de fatigue, se sauva. Le républicain rejoignit ses compagnons d'armes , et l'égarement de ces hommes de la révolution était si grand , que celui qui venait d'être sauvé n'osa parler de son sauveur, et garda le silence sur le dévouement du héros de la charité chrétienne. La crainte rendit muette la reconnaissance que le soldat sentait au dedans de lui. ( Lettres vendéennes. )