EFFETS FUNESTES DE LV VSHGBARCS
Les duels.
Le duel est un des grands écueils des jeunes gens ; il est donc important , mon cher Théophile, de vous proposer les motifs puissants qui doivent vous en inspirer une horreur souveraine. Cette coutume meurtrière de se tuer les uns les autres a une origine digne de sou aveugle fureur.
\ I. Origine des duels.
Le duel doit sa naissance aux nations féroces du Nord. C'est dans les sombres forêts , dans les montagnes inaccessibles de l'ancienne Germanie , au milieu d'un peuple farouche , qu'il faut placer son origine. Une indépendance excessive , triste apanage de la grossièreté d'un gouvernement à peine ébauché, qui, au défaut des lois, autorisait les particuliers à se faire justice par la voie des armes ; un faux point d'honneur , qui fait regarder l'usage de ta force comme le moyen le plus noble de se faire rendre raison et de soutenir ses prérogatives, telles sont les vraies causes qui firent naître le duel parmi les anciens Germains. Ces sauvages s'étant précipités comme un torrent rn Italie , en Espagne et dans les Gaules , leur fureur naturelle les y suivit et ils y apportèrent le déplorable usage des duels.
Cette fureur de se battre rabaisse l'homme au-dessous de la brute. C'est l'expression naturelle mais trop violente de la colère qui emporte toujours trop loin les personnes qui n'ont pas une idée distincte de la justice. Car vouloir se venger par sa propre main d'une of-
SIR LES PASSIOISS DU COEIR. 101
fciisc vraie ou fausse, c'est se constUucr juge dans sa propre cause ; or , la raison ne dit-elle pas qu'd est de la sagesse et du bon ordre que chaque citoyen , même offense , ne jouisse pa? du droit de se faire justice?
D'ailleurs que deviendrait la société si les particuliers pouvaient ainsi faire usage de leur force et de leur adresse? Ah ! bientôt elle ne subsisterait plus. Il /l'y aurait que trouble et confusion. Hélas ! que de maisons désolées , que de familles éteintes , que de haines suscitées par les duels ! Les duellistes sont des brutaux dont il faut éviter la rencontre avec autant de soin que celle des bêtes les plus féroces. Ah ! comment pourriez - vous regarder sans horreur l'action d'un citoyen qui poursuit la vengeance d'une injure, et la poursuit par un mal qui répand la désolation et l'effroi?...
Chez les Grecs et les Romains, ces vainqueurs de tant de peuples et si bon juges en fait de véritable gloire , on ne voit pas un seul exemple de duel pendant une longue série de sièc'es ; or, je vous le demande, mon fils , pourquoi cette coutume de s'entr'égorger quelquefois pour une seule parole indiscrète, cl de venger dans le sang de son meilleur ami une prétendue injure, élait-clie inconnue à ces
fameux conquérants? Sallusle nous 1 apprend. C'est qu'ils réservaient leur haine et leur ressentiment pour les ennemis de la patrie , et qu'ils ne savaient disputer que de vertu et de gloire avec leurs concitoyens : il est donc prouvé que k duel est un crime odieux devant les hommes comme il est abominable devant Dieu.
§ II. Caractères du duel.
Le duei j.uite un caractère de inaKcc qui lui est propre: c'esî de causer tout à la fois la perte de la vie et celle 5u salut éternel; circonstances qui ne se rencontrent dans aucun autre crime, car il n'a cela de^rimun qu'avec le suicide. Il n'est point despéranct Je salut pour celui qui est résolu de se battre en duti , puisqu'il est forcé de tuer au risque d'être tué lui-même. Quelquefois l'un et l'autre arrive, il tue et il est tué f il se damne en se faisant tuer, et il damne en même temps celui qu'il tue. Quel horrible désordre ! aussi toutes les créatures prononcent l'arrêt de condamnation contre les duellistes. Il est écrit comme en autant de caractères qu'il y a de rayons de soleil, de gouttes de pluie , de grains de blé , et d*au-
1res biens naturels dont le Seigneur donne l'usage aux êtres vivants.
Qui pourra , mon fils , avoir des termes assez énergiques pour exprimer l'emportement, la fureur et le desespoir d'un jeune chrétien qui ose se battre en duel? Eh! comment a-t-il le courage de s'exposer à être précipité tout vivant dans les abîmes de l'enfer ! quel délire de perdre son amc par l'engagement d'un faux honneur, ou en suivant le torrent d'une coutume diabolique qui a fait des mil lien de réprouvés !
Sensible au sort maineurcux de ses enfants, l'Eglise a lancé excommunication contre tous ceux qui se battent en duel. Elle déclare qu'on traitera comme homicides d'eux-mêmes ceux qui y seront tués , défend de faire aucunes prières publiques pour le repos de leur ame , et ne veut point qu'on accorde la sépulture ecclésiastique à leurs corps. Cette tendre mère \ eut par ces terribles châtiments détourner les fidèles d'une action aussi funeste que barbaie. Ecoutez donc, mon fils, la voix de la raison , le langage de la foi , et ne vous battez jamais co duel.
40i INSTRUCTIONS
| M. Réponse à deux objections.
Mais si je refuse le duel , je serai déshonoré. Non , il n'en sera pas ainsi. Car s'exposer à la mort par devoir, dans un combat, pour son prince et sa patrie , est une action pleine de générosité et de gloire ; mais braver la mort dans un duel , s'exposer à perdre une vie qui ne nous appartient pas , que nous devons s Dieu , à la société , à la patrie , e'est manquer à ses devoirs , c'est une folie , c'est un crime, et il n'y a que des hommes qui ont étouffé tout sentiment d'humanité et de religion qui puissent attacher de l'honneur à une actior si basse et si indigne.
Quelle bassesse en effet, mon cher ami ! pour une parole éebappée , pour un geste mal interprété , ôter la vie à un homme , perdre mcc ame plus précieuse que tous les empires de la terre , s'exposer soi-même à perdre son honneur , sa famille , sa vie et son ame !
Mais si je refuse le combat, je perdrai mes emplois. Eh bien ! perdez tout s'il le faut, mais ne vous perdez pas vous-même. Sacrifiez un faux point d'honneur, et ne sacrifiez pas l'ame de votre frère. ; son sang crierait bien plus fort
SUR LES PASSIONS DU CCJKl R. 40>
t|iic le sang d'Abel contre Gain. Pourriez vous bien supporter cette pensée , que par l'orgueil ou par vengeance , vous avez perdu pour 1 elernité une amc rachetée par le sang de Jésus-Christ?
Ne rougissez pas de reconnaître que vous avez tort de faire une honnête satisfaction à celui que vous pourriez avoir offense , et de réparer votre faute par une excuse , par une parole obligeante, par une politesse. Loin de vous mépriser , on vous estimera, vous aurez du moins l'approbation de tous les honnêtes gens ; c'est la seule dont vous deviez faire cas. Après tout et quoi qu'il arrive , il vaut mieux aller au ciel avec les mépris du monde que descendre dans l'enfer avec ses éloges.
Si l'on vous attaque , si l'on en veut à votre vie, défendez-vous avec modération , il vous est permis ; mais il vous est défendu d'accepter un rendez-vous pour le duel , ni de le demander , ni d'y concourir. Les motifs les plus puissants doivent vous faire tout sacrifier plutôt que de vous battre en duel; car de quoi vous servirait-il de gagner l'univers si vous avez le malheur de vous darancr pour l'éternité?
Exemples.
SÉVÉRITÉ DE CCSTAVE CONTRE LES DCELS.
Gustave-Adolphe, ce fameux conquérant du Nord , qui a rendu son nom si célèbre dans le dixseptième siècle , apprenant que la fureur du duel commençait à faire de cruels ravages dans son armée, le défendit sous peine de mort. Il arriva, peu de temps après , que deux de ses principaux effieiers ayant pris querelle ensemble, vinrent supplier le roi de leur accorder la permission de se battre.
Gustave fut d'abord indigné de la proposition. Il y consentit néanmoins, mais il ajouta qu'il voulait être témoin du combat. Il assigna le lieu et l'heure. Il s'y rendit avec un petit corps d'infanterie , qu'il plaça autour des deux champions. k Allons, ferme, messieurs, leur dit-il; battezvous maintenant jusqu'à ce que l'un de vous deux tombe mort.» Et appelant tout de suite le bourreau de l'année , il lui dit : « A l'instant qu'il y en aura un de tué, coupe devant moi la tête à l'autre. »
A ces mots , les deux généraux restèrent quelque temps immobiles; mais reconnaissant bientôt 'a faute qu'ils avaient faite , ils se jetèrent aux pieds du roi . lui demandèrent pardon et se juré-
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rent l'un à l'autre une sincère amitié. Depuis ce moment , on n'entendit plus parler du duel dans les armées suédoises.