Chapitre premier
Motifs de combattre les passions.
Le propre des passions est d'engendrer la corruption dans le cœur, ou du moins d'affaiblir la volonté dans son zèle pour la sainteté , et par là même de porter toujours le trouble dans notre ame. La mortification de ses passions est donc le moyen le plus infaillible de
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nous maintenir dans l'innocence, de nous éle. \er à une haute perfection et de nous établir dans une solide paix; ces trois grands; avantages , mon cher Théophile, doivent être pour nous autant de motifs puissants de combattre vigoureusement ces ennemis de notre bonheur et de notre salut.
§ I. Premier r.totij. ,
Il est impossible de conserver l'innocence dans un cœur dès que les passions y régnent ; et si dans ces derniers siècles , selon l'expression de l'Ecriture , l'iniquité est devenue plus abondante que jamais, ce débordement de mœurs que nous voyons dans tous les états , ne vient que des passions , qui ont pris sur les hommes un empire plus absolu. Ce qu'il y a de plus dangereux dans nos passions, c'est qu'elles n'attaquent pa~ toujours ouvertement notre innocence, mais Qu'elles se déguisent et cherchent à nous séduire par leurs artifices. Or, un ennemi caché est d'autant plus à craindre qu'il porte plus secrètement ses coups et qu'on est moins en garde contre lui.
Tout paraît permis à celui qui juge des choses par passion ; Judas se crovait peut-être in-
noecnt, lorsqu'il disait qu'il valait mieux donner aux pauvres le prix d'un baume , que de le répandre sur les pieds du Sauveur ; mais l'Evangile remarque qu'il parlait de la sorte parce qu'il était avare et qu'il aimait l'argent plus que les autres apôtres. Judas , comme beaucoup de ebrétiens de nos jours, ne prenait pas garde que ce penebant le porterait au plus exécrable des crimes , à vendre son Maître.
Combien de gens favorisent en tout leur* penchants pour leur intérêt et leurs plaisirs, qui ne consultent point sur dos eboses essentielles, qui s'appuient sur des décisions extorquées, pour justifier leur conduite, leurs injustices, leurs scandales; qui se croient innocents, tandis que Dieu les condamne! «Pourquoi eberebez-vous à justifier vos égarements? disait le Seigneur à son peuple. Vous avez dit : Je suis innocent ; je n'ai point commis de péché; je vais entrer en jugement avee vous, parce que vous avez dit : Je n'ai point fait de mal. » (Jérém., 2.)
Celte considération est pour vous un motif de combattre vos passions; elles aveuglent l'esprit de ceux qui s'y livrent, et les empêchent de voir le mal qu'ils font. En mille circonstances c'est la passion qui vous inspire ;
lorsque vous pensez être conduit par le motif le plus pur et le plus saint , elle entre dans vos délibérations , et , comme. Satan , elle se transforme en ange de lumière : à moins que le crime ne soit évident , il n'y a rien qu'elle ne justifie des qu'elle s'y trouve intéressée : d'où il arrive que vous tombez dans une infinité de péchés , sans presque vous en apercevoir , et que vous demeurez sans inquiétude dans des dispositions et des engagements d'affaires qui devraient vous faire trembler.
L'amour-propre , le penchant pour les plaisirs, l'attachement pour les biens sont comme un nuage épais qui obscurcit la raison , sont comme un souffle venimeux , qui peu à peu éteint les lumières de la foi. Certains péchés grossiers , pour lesquels on n'a pas de penchants , se font sentir ; mais les péchés que la passion fomente sont les plus dangereux pour le salut ; on n'en connaît souvent ni la cause , ni la malice, ni les remèdes, parce qu'on ne veut pas les connaître. Veillez donc sur vousmême , mon fils ; sondez votre cœur , instruisez-vous , et laissez-vous instruire.
Ensuivant vos passions, vous faites à votre «me des plaies presque incurables ; il est bien difficile de se repentir des péchés qui viennent
sur. Lrs passions du cceir. lio o un penchant qu'on aime et qu'on ne veut pas combattre. On tsl fâché , dit-on , d'avoir pcr/w; ; on le dit , mais souvent on se trompe ; on n'a pas toujours la contrition d'avoir fait le péri u; ;. mais on est fâche de ce qu'il y a du péché dans ce qu'on a fait , parce qu'on voudrait qu'il n'y eût point de péché dans ce qui plaît on est lâche parce qu'il faut s'en confesser et s'en corriger, mais est-on fâché parce qu'il offense Dieu? C'est sur ce point important qu'il faut sonder votre cœur. De tout cela vous devez conclure, mon cher Théophile, que votre premier soin doit être de mortifier vos passions , sans en excepter aucune.
§ II. Second motif.
La mortification des passions ne sert pas seulement à conserver l'innocence du cœur , mais encore à nous élever au plus haut point de la perfection chrétienne. Aussi le premier soin, et même, à proprement parler, l'unique soin de tous les saints, a été de régler leur cœur et de mortifier toutes leurs passions. Ce n'est pas qu'ils aient négligé le reste, l'assiduité h la prière, les macérations du corps; ces exercices, au contraire, leur étaient familiers , jus-
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qu'à passer des nuits entières dans la contemplation des choses divines, jusqu'à ruiner le corps par de sanglantes austérités. Mais les prières, les pénitences corporelles , ils ne les envisageaient que comme des moyens pour atteindre à la lin qu'ils se proposaient , savoir : de purifier leur cœur de tout ce qu'il y avait encore de terrestre et d'humain.
Et voilà , mon cher ami , ce qui distingue la vraie et solide dévotion , d'une dévotion supercielle et apparente. Malgré la perversité du siècle, on trouve encore assez de personnes qui veulent, ce semble , pratiquer la vertu. Mais la grande illusion dans laquelle donnent ces âmes prétendues vertueuses, c'est qu'elles bornent tous leurs soins à régler le dehors, à quitter certains ornements mondains , à s'interdire certaines compagnies , à s'éloigner de certains divertissements, à fréquenter les sacrements , à être assidues aux prédications, aux cérémonies du culte , à faire de bonnes lectutures, visiter les pauvres, à méditer et à prier. Or, tout cela est bon sans doute, et malheur à celui qui voudrait le condamner; mais ne vous y trompez pas , mon fils , toutes ces pratiques extérieures ne sulfisent pas pour la vraie sainteté. Ce que Jésus-Christ demande
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«l'abord de nous , c'est la réforme du cœur pai la mortification de nos penchants dérègles.
Or, voilà ce que bien des personnes qui l'ont profession de piété ne comprennent pas assez. Sous cette belle apparence le dévotion, elles ont leurs passions qu'elle» /îennent cachées, et qu'elles nourrissent au foed de leur cœur. Quoique ce ne soient pas de ces passions grossières qui portent au crime , ce sont néanmoins îles passions qui , pour èirc plus spirituelles , n'en sont pas moins vives dans les rencontres et dont les effets ne se font que trop souvent apercevoir, au grand scandale des mondain>.
En vain un directeur sage et habile voudraitil entreprendre la guérison d'un mal d'autant plus dangereux qu'il est intérieur, il a le déplaisir de trouver ces aines , d'ailleurs si do- :ilcs, tellement aveuglées là-dessus et si sensibles, qu'elles n'écoutent rien de tout ce qu'il leur dit. Qu'il leur parle d'oraisons, de communions et même de quelques œuvres de pénitence, elles ne se lasseront pas de l'entendre ; mais qu'il vienne à leur proposer des moyens pour humilier leur esprit hautain, pour adoucir leur humeur aigre, pour modérer leur* saillies trop promptes , poui combattre leurs antipathies , leurs anùnosilé* I«mits «»vies se-
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crêtes , c'est là qu'elles cessent de lui donner la moindre attention. D'où il arrive que ces passions entretenues, fomentées dans le cœur, les font tomber en mille faiblesses qui scandalisent le prochain , font blasphémer contre la religion. Prenez garde, mon cher ami. de tomber dans ce déplorable désordre.
Ainsi, l'un des plus puissants motifs pour nous engager à mortifier les passions de notre cœur, v'est de les considérer comme le moyen le plus efficace pour parvenir à la perfection. Vous ferez d'autant plus de progrès dans les voies de Dieu , que vous remporterez plus de victoires sur vous-même : car chacune de ces victoires demandera de vous des combats, et chacun de ces combats bien des sacrifices , plus agréables à Dieu que tous les sacrifices de l'ancienne loi. Nous sérions bientôt parfaits , dit l'auteur de l'Imitation , si nous déracinions tous les ans un vice de notre cœur. Vous avancerez dans la perfection , dit- il encore, à proportion que vous vous vaincrez vous-même.
§ III. Troisième motif.
Le triomphe sur les passions nous procure un troisième avantage: c'est de nous établir dans la paix et de nous faire jouir d'un parfait
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repos. C'est là un trésor , mais un trésor semblable à celui de l'Evangile, que l'on ne sau rait payer trop cher , et qui mérite d'être acheté ou prix de toutes choses. Trouver la paix dans soi-même par le calme de tous les mouvements de son cœur , c'est un avant-goût de la béatitude du ciel , c'est ce que nous concevons dans le séjour des bienheureux de plus digne de nos souhaitsapres la vue de Dieu, et ce qui doit être un jour pour nous le comble même de la gloire.
Cette paix éternelle dont jouissent les saints, celle paix qui ne sera jamais troublée ni interrompue, cette paix qui, réconciliant l'homme avec lui-même, fera cesser en lui toutes les révoltes intérieures , cette paix qui nous rétablira dans l'état où Dieu nous avait créés, voilà ce que Dieu promet à ses élus, et voilà à quoi nous devons arriver. Mais il ne suffit pas , mon lils , d'y aspirer , il faut encore nous y disposer, et dès cette vie commencer à en 'aire l'essai , en nous élevant au-dessus de cette basse légion où se forment les orages et les tempêtes , au-dessus de ce petit monde qui est en nous, et qui n'est pas moins tumultueux , ni moins difficile à sacrifier , que le grand monde qui est autour de nous.
Op. il est certain que nous ne pourrons jamais y établir une paix solide sans la mortification du cœur et de ses passions. Car les principes ordinaires de toutes les inquiétudes et des troubles de notre ame , ne sont-cc pas nos passions et nos désirs , nos désirs trop vifs et trop empressés, et nos passions trop impétueuses et trop ardentes ; nos désire qui se multiplient sans cesse , qui se combattent les uns les autres, qui se portent à des objets incapables de nous contenter et dont la possession nous devient plus onéreuse qu'utile , et nos passions qui sont vaincs, injustes, insatiables?
Il faut donc, cher Théophile , pour posséder notre ame dans la paix , la dégager de ces désirs inquiets , de ces passions déréglées ; il faut éteindre le feu de cette cupidité qui nous brûle, réprimer cette ambition qui nous agite, rompre ces attaches qui nous captivent le cœur et nous causent mille peines. Or, il n'y a que la mortification de l'esprit qui puisse rous rendre ce bon office. Désirer peu de chosb , et celles que l'on désire les désirer peu , voilà les salutaires effets de cette mortification chrétienne ; voilà ce que les païens eux-mêmes ont enseigné, exalté, ambitionné , mais ce qu'ils n'ont jamais bieu pratiqué ; c'est l'avantage des vrais chrétiens,
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et le fruit propre de la sagesse évangélique.
0 mon fils ! que vous vous seriez épargné de mouvements et d'agitations , &i de bonne heure vous aviez écrase ce ver des passions qui vous pique et vous ronge! de quelle douce paix et de quelle heureuse liberté ne jouiriezvous pas ! C'était le bonheur des saints ; ils étaient contents de tout , et jusque au milieu de leurs pénitences, ils menaient une vie douce et paisible. Car, par l'extinction de toutes leurs passions , ils avaient trouvé le secret de s'élever au-dessus de tous les événements de la vie et de passer leurs jours dans une indépendance et une tranquillité que rien n'était japable d'alléivr
De là il faut conclure, mon cher ami , qu'il y a moins à souffrir dans la pratique de la mortification chrétienne, qui vous fait combattre les passions et qui les tient soumises, que clans les vains ménagements de l'amour-propre, qui prend leur défense et se met de leur parti pour les seconder. Car, ce qui doit faire notre félicité en ce monde comme en l'autre , c'est la paix que nous possédons. Soyons abandonnés du monde et dépouillés de tous ses biens, mais ayons la paix au-dedans de nous; avec cela, nous sommes heureux. Vivons au contraire
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dans l'opulence et la splendeur, parmi toutes les aises et toules les douceurs de la vie , mais n'ayons pas la paix; tout dès lors nous est insipide, richesses, grandeurs, fortune, et nous devenons malheureux. Pouvons-nous donc trop faire pour nous procurer celte paix , et y a-t-il rien que nous ne devions pour cela sacrifier ? Heureuses les âmes chrétiennes qui , se dc- Vichant d'elles-mêmes, s'attachent à vous seul, Seigneur, et ne veulent reposer qu'en vous. Vous êtes le Dieu de la paix , et vous savez dédommager amplement un cœur des vains plaisirs dont il se prive en renonçant à ses passions et à leurs objets corrupteurs. Vous nous l'avez apportée du ciel cette paix, et vous nous l'avez fait annoncer \w vos anges ; vous nous ara en même temps apporté l'êpêe et la guerre : mais c'est justement par cette épée spirituelle, par cette guerre domestique contre nos passions , que nous devons ohtenir la sainte paix dont vous êtes l'auteur. Soutenez-nous dans la résolution où nous sommes de la mériter à quelque prix que ce puisse cire, et de nous y affermir de telle sorte , par votre grâce , que rien ne nous l'enlève jamais, ni clans le (emps ni dans l'éternité. Ainsi soit-il ! 1 1
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Exemples.
LA MLlke ASSIÉCÉI.
Lorsqu'on assiège une ville , pour en faciliter la prise , on lâche de s'y ménager des intelligences. Souvent il se trouve parmi les citoyens des traitres qui ont l'aine assez Lasse pour vendre leur patrie. Us entretiennent avec les assiégeants une correspondance secrète, ils les instruisent de l'étal de la place, et concertent avec eux les moyens de la faire tomber en leur pouvoir. Il est rare qu'une ville ainsi attaquée au dedans et au dehors ne succombe pas. Cependant il arrive quelquefois qu'un gouverneur actif et vigilant découvre les traitres. Aussitôt il les fait arrêter et charger de fers; et en interrompant ainsi leur communication avec l'ennemi , il déconcerte ses mesures et fait échoue» «es entreprises.
Notre cœur est une place qu'assiègent des ennemis redoutables, le démon, le monde et la chair. Ils lui livrent sans cesse de violents assauts: et ce qui fait surtout craindre qu'ils ne réussissent à s'en emparer, c'est qu'ils y ont de secrètes intelligences. Nos passions sont autant de traîtres qui s'entendent avec nos ennemis pour leur livrer notre cœur. Mais la raison , qui commande dans la place, doit veiller à tout avec tant d'attention, îu'clle découvre les perfides complots de ces ennemis domestiques. Alors , en les enchaînant et les privant d'une liberté dangereuse, cil» préviendra
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les funestes effets de leur corresponaance avec .es
ennemis 'lu dehors» et empêchera la prise de la
place.