CHAPITRE I
L'ensemble des territoires appartenant aux deux partis en présence s'étend du Zambèze, limite septentrionale de la Rhodesia, jusqu'au cap de Bonne-Espérance. C'est la majeure partie de l'Afrique australe, soit un triangle dont la base mesure 1.600 kilomètres sur le Zambèze et dont la hauteur atteint 2.400 kilomètres : la distance de Paris à Moscou.
Dans cet ensemble, il est vrai, le théâtre proprement dit de la guerre ne dépassera guère, vers le nord, le cours du Limpopo; les engagements qui se sont produits au delà de cette frontière du Transvaal, dans le Matabéléland, entre le colonel Plummer et quelques commandos boçrs, ont un caractère purement épisodique et peuvent sembler négligeables. Quelle que soit l'héroïque obstinalion des fédéraux, la lutte prendrait incontestablement fin lorsque les troupes anglaises, parties du Cap, pourraient donner la main sur le Limpopo, dans le Tuliland, aux détachements de la Chartered.
Mais, pour en arriver là, elles auront encore à effectuer un trajet de 1.800 kilomètres, la distance de Paris à Minsk. Devraient-elles, môme, toucher plus tôt au but
(i) Voir la carte d'ensemble à la un du volume.
et imposer leurs lois aux Boers dès la prise de Pretoria, qu'elles auraient franchi, à vol d'oiseau, i.4oo kilomètres, la distance de Paris au Niémen. — 11 est bon de se faire l'œil, dès le début, à de semblables espaces et nous conseillerons aux lecteurs de dessiner l'Europe occidentale à l'échelle de la carte sud-africaine, sur un papier transparent qu'ils fixeront à cette carte, en faisant coïncider, par exemple, Pretoria et Paris. Ils acquerront ainsi des idées précises sur un des facteurs essentiels du problème, et c'est un procédé dont nous userons nous-mêmes, un peu plus loin, pour le champ restreint des premières opérations.
Dans ces immensités, la nature a trouvé place pour toutes les régions naturelles, pour toutes les variétés de climat et de productions qu'on observe de la Méditerranée à l'Equateur et qui nous sont plus communément familières. Elle les a reproduites en ordre inverse, et tous les géographes se complaisent à faire ressortir cette sorte de symétrie :
Aux savanes du Soudan correspondent celles du Zambèze, au Sahara le désert du Kalahari, aux terrasses et aux chaînes de la Berbérie celles de la colonie du Cap.
« Il est bon d'observer, toutefois, que TMrique australe, s'avançant isolée et rétrécie en pointe, au milieu de deux immenses océans, jouit, en général, d'un climat moins extrême que l'Afrique boréale. Ainsi la région des steppes (désert du Kalahari et plateau du Bctchouanaland), qui correspond au Sahara, est bien située, comme lui, sous un tropique, mais die jouit de l'influence bienfaisante d'un climat plus maritime et présente, par suite, des températures moins extrêmes. Son sol, moins aride
dans le Kalahari, devient fertile dans le Betchouana-
land(').»
Les savanes du Zambèze projettent entre ce fleuve et le Limpopo un plateau élevé et accidenté, semé de chaînons et de sommets isolés (monts Hampden, Doé, etc.). C'est la Rhodesia, avec les pays des Matébélés, du Machona, de Manica, sorte de Fouta-Djallon de l'Afrique australe, particulièrement fertile et salubre, tandis que la bordure côtière de l'Océan Indien, formée par les alluvîons du Zambèze, oCfre tous les caractères paludéens de notre littoral sénégalièn.
Ancien pays d'Ophir et de Saba, ce domaine de la Chartered a peut-être contribué au conflit actuel : ses mirages, d'une part, ont provoqué la brutale mainmise de sir Cecil Rliodes, au grand mécontentement du Transvaal qui se trouva ainsi bloqué au nord ; ses déceptions, d'autre part, ont reporté sur les gisements plus productifs du Rand les vues avides du grand brasseur d'affaires. Mais si cette région joue son rôle dans les origines de la guerre, elle n'y figurera que comme théâtre secondaire et nous n'avons pas à nous y arrêter.
En descendant plus au sud, au delà du tropique, nous pénétrons dans la région des steppes; étendues désertiques du Kalahari et plateau du Betchouanaland.
Moins disgracié que le Sahara, le Kalahari s'offre comme une succession de plaines ondulées (altitude de 900 à 1.200 mètres), portant presque partout un manteau de graminées et parsemées de buissons. Le sable s'y rencontre exceptionnellement à nu; il forme alors de
(1) Général Niox, V Expansion européenne. — Nous avons fait, pour toute celte partie descriptive, de larges emprunts à ce livre magistral.
longues collines (kopjes) orientées de Test à l'ouest, qu'on retrouvera d'ailleurs à la lisière du Betchouana et de l'État d'Orange. Le pays est giboyeux et conviendrait peut-être à l'élevage; il est habité par des Hottentots, branche particulière de la race cafre, et par quelques groupes de Bushmen ou chasseurs nains. L'Européen y supporte difficilement les variations excessives de la température, torride pendant le jour et que le rayonnement nocturne rend glaciale.
A l'est et au sud-est du Kalahari s'étend le Betchouanaland, plateau couvert d'herbages et qui nourrit d'immenses troupeaux. Médiocrement arrosé, il doit sa fertilité à la saison des pluies qui remplissent des rivières ou des lacs temporaires. Les voyageurs disent merveille de son climat et cependant il semble, d'après les lettres des soldats anglais, qu'ils ont beaucoup à souffrir des variations de la température, diurne et nocturne.
Cette région du Betchouanaland, dont l'altitude varie entre 900 et 1.800 mètres, se prolonge, avec les mêmes caractères de terrains fertiles et de gras pâturages, au delà du Limpopo et du Vaal, dans le Transvaal, TEtat libre d'Orange et sur la rive gauche du fleuve Orange.
Elle fut longtemps le domaine exclusif des éleveurs Boers et des Betchouanas, variété de la race cafre dont le caractère pacifique contraste avec les penchants belliqueux des Zoulous, leurs voisins. Malheureusement pour ces pasteurs, leur sol béni recelait dans ses flancs de dangereuses richesses : les gisements diamantifères du Griqualand, les mines d'or du Rand, qui ont fait passer au second plan leur industrie agricole et leur suscitent de dangereux compétiteurs.
C'est dans les districts aurifères de Mafeking et Vry-
bourg, au pays des diamants, à Kimberley, à cheval sur la grande voie ferrée qui court du Cap à Boulouwayo, entre le territoire des deux républiques et les possessions anglaises, que nous verrons se dérouler les opérations du théâtre occidental de la guerre. Observons, en passant, que la démarcation entre le Betchouanaland et les plaines de rOrange et du Transvaal, marquée nettement sur la carte par cette ligne ferrée du Cap-Kimberley-Mafeking, l'est aussi, dans la nature, par des affleurements sablonireux dirigés de l'ouest à Test, et formant bourrelet le long de la frontière.
Le vaste plateau central du Kalahari et du Betchouanaland, avec ses prolongements au delà du Vaal, du Liinpopo et de l'Orange, est soutenu à l'est et au sud, sur le versant de l'Océan Indien, par une muraille montagneuse d'une altitude moyenne de 2.000 à 2.600 mètres, qui décrit, à 3oo kilomètres environ des côtes, de la baîe de Delagoa au méridien du Cap, un immense arc de cercle, presque continu.
C'est, à l'est, la chaîne du Drakenberg, qui atteint 3.000 mètres au Mont-aux-Sources ; 2.740 mètres au Compass-Berg, son extrémité méridionale, sur la verticale de Colesberg ; — au sud, la chaîne de Nieuweveld (Roggewe-Berg, Komsberg, Winterberg), dont les cimes ne dépassent guère 2.000 mètres.
La chaîne du Drakenberg, véritable échine de l'Afrique australe, alimente de ses neiges temporaires le fleuve Orange et son premier affluent de droite, le Caledon, qui partent tous deux du Mont-aux-Sources. Abondamment pourvu, par suite, dans son cours supérieur, l'Orange perd la plus grande partie de ses eaux par l'évaporation,
pendant la traversée des plateaux auxquels il donne son nom ; son lit, large et sablonneux, est à moitié vide une partie de Tannée et ne se remplit qu'à la saison des pluies (octobre-avril), par des crues brusques et considérables. On reti'ouvera, pour les mêmes causes, un régime analogue dans le Vaal, second affluent de droite de l'Orange, et, en général, dans tous les cours d'eau, peu nombreux d'ailleurs : Riet, affluent du Vaal, Modder, affluent de la Riet, qui sillonnent la partie plate des républiques sudafricaines. Les lits desséchés des torrents portent dans le pays le nom de Dongas.
Entre le Caledon et TOrange, le Drakenberg constitue un épais massif de 200 kilomètres de longueur et i5o kilomètres de largeur, le Basoutoland, comparable à la Suisse et qu'enserrent les hauts remparts des monts Maluti et Kathlamba, formant la vallée supérieure de l'Orange.
Après s'être un instant abaissée au niveau moyen de 1.600 mètres dans le district d'Ermolo, sorte de seuil où le Vaal, tributaire de l'Orange, et l'Olifant, affluent du Limpopo, prennent simultanément naissance, la chaîne s'épanouit dans le Swasiland et couvre toute la partie orientale du Transvaal de mille rameaux diflus, dont certains sommets, le Mauch-Berg, le Spitz-Berg, le Moodies- Berg, reprennent les altitudes de 2.200 à 2.600 mètres. Là, dans le district de Lydenbourg, se trouverait le réduit inexpugnable de la défense. Plus au nord, les derniers chaînons se projettent jusqu'à la rive droite du Limpopo.
Vus du côté de la mer, les Drakenberg {)araissent beaucoup plus élevés que de l'intérieur, où les terres sont elles-mêmes à une notable altitude. Leur versant mari-
lime : Transkaï, Pondoland, Griqualand oriental, Natal, a un aspect tourmenté et chaotique. Ce versant, en effet, au lieu de s'abaisser en pentes douces jusqu'à la mer, y descend par une suite de terrasses, semblables aux marches d'un escalier gigantesque, mais de structure très irrégulière. A mesure que l'on s'avance vers le sud, le passage d'un gradin à l'autre est moins brusque et, près de la côle, c'est par un glacis presque insensible que le dernier se relie au rivage. Ces plateaux étages sont coupés de gorges profondes. Les ruisseaux et les rivières, sauf ceux du littoral extrême, se précipitent dans des lits creusés entre des parois de rochers, où ils forment de nombreuses chutes (*). Telle la Tugela, avec ses affluents de droite, le Moï-River et le Bushman-River, et ses aftluents de gauche, la Sunday et le Buffalo. Coulant parallèlement aux crêtes dans sa vallée supérieure, elle se fraie un chemin par d'étroits défilés, pour venir se jeter dans l'Océan Indien.
C'est à travers ces brèches et de nombreux tuimels, longeant des abîmes vertigineux et gravissant péniblement chacun des étages, que circule la voie ferrée de Durban, Ladysmith, Glencoë, Newcastle, qui franchit le Drakenberg au col de Laings-Neck et servira d'axe aux 4»pérations du théâtre oriental de la guerre. Dans son parcours accidenté, elle traverse des régions qwi semblent appartenir aux latitudes les plus diverses. A Durban, sur les rivages de la Cafrerie britannique qui, du Transkaï au Zoulouland, sont échauffés par le courant du canal de Mozambique, c'est la zone équatoriale avec ses violents orages, sa végétation luxuriante, ses miasjnes aussi et ses
(i) Revue du Cercle militaire, nP 44 <ie 1899.
fièvres. Plus haut, vers Pietermarilzbourg, on trouve la température et les produits de TAlgërie ; plus haut encore, vers Eastcourt, les aspects de l'Europe méridionale; enfin, au delà de Glencoc, ceux des versants alpestres.
Autant la région maritime des Drakenberg semble compliquée et sourcilleuse, autant celle des monts Nieuweveld se présente simple et facile à décrire. Là encore, des étages, mais réduits à deux, avec un gigantesque palier de repos.
Parallèlement aux monts Nieuweveld et à i5o kilomètres plus au sud, s'élève une avant-chaîne, les Zwarte- Berg et les Witte-Berg (Montagnes noires et Montagnes blanches).
Entre les monts Nieuweveld et cette avants-chaîne s'étend un vaste plateau, haut de 800 à 900 mètres, le Karrou, qui rappelle par sa situation les hauts plateaux (le l'Algérie. Recevant très peu de pluie, il n'a qu'une végétation rabougrie. Certains districts sont, cependant, assez bien arrosés par des sources, naturelles {Fontetns) ou obtenues par des forages. C'est surtout un pays d'élevage : bœufs, moutons, chevaux et autruches.
Au sud des Zwarte et des Witte-Berg, on pénètre dans la région côtière, sorte de Tell austral, accidenté comme celui de la Berbérie et qui se termine au-dessus de la ville du Cap par le mont de la Table. Cette région côtière du (^ap est bien arrosée. Gnlce aux brises de la mer, son climat est très salubre et relativement modéré. Ses productions, céréales, vignes, sont analogues à celles de l'Europe méridionale.