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APERÇU HISTORIQUE. - GENÈSE DE LA GUERRE

Si le sentiment d'une juste cause, si l'accumulation d'inimitiés et de griefs séculaires peuvent compter parmi ces facteurs moraux dont Clausewitz enseigne, avec raison, l'importance prépondérante à la guerre ; s'il est une Justice immanente qui combat pour le faible op[)rimé, les Boers ont, de ce chef, un immense avantage sur leurs adversaires.

Sans remonter à la rivalité des deux grandes puissances navales du xvin*^ siècle, au vieux levain de haine laissé par ces guerres dans tous les cœurs hollandais, on peut affirmer, avec l'éloquente proclamation des deux républiques fédérées, que le xix* siècle tout entier n'a été pour les colons hollandais du Sud-Afrique qu'une longue suite d'oppressions, d'abus de force, de dénis de justice, tous imputables à l'Angleterre.

C'est d'abord, en 1810, par une cynique spoliation de leur allié, le prince d'Orange, et au mépris de ses protestations, que les Anglais s'annexent la colonie du Cap. Ils trouvent là une population de 70.000 Boers, aux for-

(i) Consulter : La Crise sud-a/riroine, par le D"" Kuypf.r {Revue des Devur-M ondes du i**" février lyoo). Consulter aussi : Le Sentiment nufional cher les Boers, par H. T. {S^onvelle Menue du u> décembre 1899), cl Le Président Kr&ger, par M. Ukonsarx {^Correspondant du 10 décembre 1899).

mes athlélîqucs, aux mœurs austères, véritables puritains d'Afrique formés par la fusion des premiers colons hollandais et de 3oo calvinistes français ('), qui, depuis près de deux siècles, vainqueurs du climat, des fauves et des sauvages indigènes, menaient la large et indépendante vie pastorale des temps bibliques.

Loin de rien faire pour se concilier ces sujets ombrageux, les Anglais les accablent d'impôts, répriment d'odieuse façon la révolte de Bezuydenhout (9 mars 181 6), leur enlèvent, en 1825, l'usage de leur langue natale dans les actes publics, les ruinent en i835 par l'affranchissement des esclaves et, dans les conflits quotidiens qui surgissent entre les Cafres libérés et leurs anciens maîtres, cédant au zèle intempérant des missionnaires et de la Clapham-Sect, ils donnent toujours raison au noir contre le blanc.

Alors commence, de i835 à i838, le grand exode (jJer groofe Treck).

A bout de patience, exaspérés par ces vexations, emportant le souvenir ineffaçable du Schiachtersnek, 10.000 Boers chargent sur leurs chariots les débris de leur forlune, poussent devant eux leurs troupeaux et, s'élevant vers le nord à travers mille dangers et mille obstacles, atteignent puis franchissent le fleuve Orange, sur la rive droite duquel quelques-uns s'arrêtent.

Les autres gagnent les cimes du Drakenberg et, de là, voient s'étaler devant eux le Natal, la Terre promise. Pour la conquérir, ils ont à livrer de nouveaux et terril)les combats aux Zoulous ; la fleur de leur jeunesse

(1) CjfASE (Hisfory of Soiith-Africa, p. io8) donne les noms de 96 familles françaises parmi lesquelles un retrouve aujourd'hui dans une situalioa ('minenlc, les Joubert, les du Plcssis, les Gronje, les du Toit.

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tombe sous les coups de ces sauvages et de leur féroce chef Dingan ; mais, à force de sacrifices, ils finissent par rester les maîtres (i838), fondent la ville de Pietermaritzbourg (') et se constituent en Etat indépendant, sous le nom modeste de Société sud-africaine de Port-Natal.

Deux ans ne s'étaient pas écoulés que les Anglais revendiquaient cet essaim sorti de leur territoire, faisaient une descente à Durban, battaient les Boers non loin de là (1842) et pénétraient à Pietermaritzbourg.

Second exode des émigrants les plus tenaces, qui repassent le Drakenberg sous la conduite de Pretorius, rencontrent sur l'autre versant leurs frères arrêtés sur rOrange et fondent, en commun avec eux, la République d'Orange, dont le gouvernement s'installe à Bloemfontein (i848).

Mais déjà les Anglais sont sur leurs traces, les joignent et les battent à Boomplaats (29 août i848), et, en dépit de leurs protestations, annexent à l'empire britannique la Sovereignty of the Orange-River, tout comme laNatalie.

Pretorius, inébranlable, entraîne avec lui l'élite de ses Boers dans une troisième émigration, traverse le Vaal et fonde la république du Transvaal, prenant d'abord la ville de Potchefstroom, puis celle de Pretoria pour capitale.

Heureusement pour cette dernière république, les indigènes, qui avaient leurs propres griefs contre l'-^Vngleterre, entraient en lice vers cette époque, harcelaient le gouvernement du Cap jusque dans sa colonie et lui créaient des diflicultés inextricables.

(i) Ainsi Dommée en souvenir de leurs chefs Picter Relief et Gerl Maritz, qui avaient succombé avant de toucher au but. Les Boers avaient alors à leur tète Adrien Pretorius.

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Pour en sortir, TAngleterre jugea à propos d'afficher des vues plus libérales. Ayant dépensé 200 millions dans le Sud-Afrique et jugeant qu'elle ne rentrait pas dans ses fonds, elle semblait vouloir limiter désormais, autant que possible, son intervention dans ces régions.

En i85o, elle accorda à sa colonie du Cap un parlement et, en 1870, l'autonomie.

Le 17 janvier i852, par le traité de Zandrivier, elle reconnut l'indépendance du Transvaal et, le 22 février 1854, par la convention de Bloemfontein, Tindépendaiice de l'État libre.

Quant à la colonie du Natal, annexée à la colonie du Cap en i843, elle eut d'abord un gouvernement particulier, puis obtint l'autonomie en i856.

Avec les traités de Zandrivier et de Bloemfontein, une ère nouvelle semblait commencer pour l'Afrique australe, ère de prospérité et de concorde, où se consacrait peu à peu la formation de trois groupements politiques distincts : Possessions anglaises (colonie du Cap et dépendances), Etat libre d'Orange, République du Transvaal.

Elle devait durer pendant vingt ans, jusqu'au jour où la découverte des gemmes et des métaux précieux ramena sur ces régions lointaines l'attention de la Grande- Bretagne et les sortit d'une obscurité qui avait été longtemps leur sauvegarde. Ces prairies, ce pays de sauvages dont les Anglais, généreux à bon compte, s'étaient peu à peu détachés, recelaient des milliards dans leur sous-sol. Il y avait mal-donne et les traités ne signifiaient plus rien. Le pharisaïsme britannique, cette fois, jettera le masque; on ne mettra plus en avant les grands mots de philanthropie, de protection des noirs (qu'on va d'ailleurs massacrer par dizaines de mille au Zoulouland, en attendant

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les hécatombes du Kordofan) ; les mobiles d'un matérialisme égoïste et usurpateur vont prendre librement le dessus ; les procédés seront brutaux comme les passions qui les provoquent.

En 1867, le South-Africariy diamant devenu célèbre, est découvert fortuitement sur un territoire dont la possession n'a jamais été contestée à la République d'Orange. Et, dès 187 1, M. Burkley, en violation du traité de Bloemfontein, annexe tout le riche district de Kiniberley. Le 23 juillet 1876, le président Brandi se voit forcé de signer à Londres une convention par laquelle il devait céder, à raison de 90.000 livres sterling, un territoire dont le produit annuel, en diamants, a monté jusqu'à 4 millions de livres.

Avec le Transvaal, on respecte encore moins les formes et la spoliation est plus complète. C'est le pays tout entier dont l'Angleterre décide l'annexion pure et simple, le 12 avril 1877, en jetant au panier le traité de Zandrivier^ Shepsione, à la tête d'une petite armée, entre à Pretoria; pour sauver les apparences, il organise une comédie de plébiscite frauduleux et, profitant de la première stupeur des Boers, il proclame qu'ils peuvent se féliciter de redevenir les sujets de Sa Très Gracieuse Majesté.

Vainement deux députations, où figurent Krûger et Joubert, vont, en 1877 ®^ ^^78» soumettre leurs doléances à la reine Victoria. Elles sont éconduites; sir Bartle Frère, au Cap, leur déclare sèchement que « le Transvaal est et restera anglais » ; et Wolseley ajoute, avec hauteur, que « le soleil disparaîtra du firmament et que le Vaal remontera à sa source, avant que le Transvaal soit rendu aux Boers (') ».

(i) ZrO Crise sud'o/ricaine, lar le L' Kuyper.

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qui n'avait reçu de ce côté que des encouragemenls.Xc jingoïsme anglais pouvait y trouver matière à doléances ; mais non, le gouvernement, un sujet de conflit.

En 1886, par malheur, un événement se produisit dans le Transvaal, aussi gros de conséquences, aussi dangereux, et pour les mêmes causes, que l'avait été la découverte des diamants dans la province d'Orange. Les riches gisements du Witw^atersrand, explorés après ceux du Manica et promettant un rendement dix fois supérieur, attirèrent de toutes les parties du monde une nuée d'aventuriers. En un clin d'œil, la ville de Johannesburg sortit de terre et sa population grossit, en moins de neuf années, au point de former le tiers des habitants européens du Transvaal. Entre les nouveaux venus (Uitlanders) et les Bûrghers, les causes de dissentiment étaient nombreuses : mœurs, caractère, intérêts, différaient profondément. Les habitudes turbulentes et licencieuses des agglomérations californiennes devaient être un sujet de scandale pour les puritains hollandais. On ne peut s'étonner, dès lors, que le président Krûger ait cherché à canaliser, sinon à endiguer, par des mesures fiscales et douanières, une marée montante qui menaçait de submerger son pays ou d'y laisser un limon malsain en se retirant. Quoi de plus équitable d'ailleurs que de retenir une d!mc sur les énormes dividendes tirés d'un sol dont les Boers étaient propriétaires et, quand ils prélevaient 70 millions, par exemple, sur les 5oo millions d'or exportés du Transvaal en 1898, pouvait-on dire qu'ils abusaient de leurs droits de préoccupants ?

Les Uitlanders n'en jugèrent pas ainsi. Devenus plus exigeants à mesure que leur nombre grossissait, ils ne tardèrent pas à supporter avec impatience toute mesure

prohibitive, toute entrave, telle que le monopole de la dynamite, apportée à leur industrie. Il ne fallait qu'un point d'appui à leur mécontentement, qu'un chef pour les mener à l'assaut du pays où ils avaient été reçus comme hôtes. Ils le trouvèrent dans la personne de sir Cecil Rhodes, nommé en octobre 1889 premier ministre du Cap.

Dès lors la lutte va se circonscrire entre deux hommes, l'un cet héroïque président Krûger — l'oncle Paul, om's Pol, — auquel le Transvaal devait son indépendance et qui est l'incarnation du vieil esprit boer ; l'autre, le Napoléon du Cap et le roi des agioteurs, être complexe, appartenant à la fois à la race des faiseurs modernes et à celle des illustres aventuriers du passé, des Clive, des Hastings, protagoniste de la politique impériale et rêvant, en cette qualité, pour la toujours plus Grande-Bretagne, le monopole de l'or avec le sol africain du Cap au Caire, lanceur des actions de la Rhodesia et visant pratiquement à les sauver de la faillite par Taccaparement du Rand, concluant de toutes façons à la destruction de la République sud-africaine (').

Ayant groupé sous sa direction toutes les sociétés minières des territoires anglais en une société unique, la British South-Africa Company, sir C. Rhodes devient naturellement le point d'appui des Uitlanders du Transvaal. Il soutiendra et suscitera au besoin les revendications de V Union générale^ formée par quelques gros capitalistes de Johannesbourg. En même temps, comme homme politique, il dénonce à l'Angleterre les moindres démarches

(i) Voir: Le Président Kràger, par M. Dro?ïsart {Correspondant du 10 décembre i8c)9).

de Krûger. Ce dernier porte-t-il le 27 janvier 1896 un toast enthousiaste à TAUemagne, il viole rarticle4 du traité de Londres. Veut-il se frayer une issue vers TOcéan Indien par le Sw^aziland, il voit les Anglais mettre la main sur la baie de Sainte-Lucie. Cherche-tr-il un débouché par le Machonaland, il rencontre devant lui la puissante Chartered, qui s'attribue tout le pays entre le Vaal et le Limpopo.

Ainsi, peu à peu, le cercle d'investissement se resserre; au nord, au sud, à Test, à l'ouest, les deux républiques sont enfermées par les possessions directes de la Couronne ou par celles de la Compagnie à charte. A peine leur laisse-t-on un peu d'air du côté des établissements portugais, et encore, avec quel soin jaloux ne surveillet-on pas la création du chemin de fer de Delagoa-Bay, cette œuvre géniale du patriote boer ! Et quand, dans sa clairvoyance prophétique, il se refuse à prolonger les voies ferrées de la colonie du Cap à travers son territoire, quelles colères ne déchaîne-t-on pas contre lui ! Il a même la douleur de se voir méconnu par ses coreligionnaires, les Afrikanders, qui le laissent incriminer d'obstructionnisme étroit. Vainement il cherche, du moins, à réserver ces lignes, comme celle de Delagoa, à une compagnie allemande; il succombe devant une coalition financière et doit se résigner à laisser une triple ligne de pénétration relier le Cap, Port-Élisabeth et Durban avec Johannesbourg et Pretoria.

Mais ce ne sont encore là que les travaux d'approche de sir Cecil. Il a résolu de pousser au cœur même de la place et, derrière lui, M. Chamberlain, nommé en 1894 secrétaire des colonies, ancien radical converti à l'impérialisme, nourrit les mêmes ambitions. Tous deux comptent sur les Uitlanders pour leur en livrer les clefs.

Sous le voile d'une agitation électorale factice, quand les deux tiers des Uitlanders, suivant la déposition de l'un d'eux, se souciaient du droit de vote comme un poisson d'une pomme, on organise à Johannesbourg une vaste conspiration. Des armes, des munitions y sont secrètement rassemblées. En même temps, une troupe de la Chartered, où comptent de nombreux officiers de l'armée régulière, est réunie à Maieking par le docteur Jameson, secrétaire de Rhodes. Dans les derniers jours de 1896, une sédition éclate à Johannesbourg et simultanément Jameson avec ses forbans franchit la frontière, accourant, dit-il, à l'appel de ses compatriotes.

Ainsi, en pleine paix, un pays ami de l'Angleterre se voit envahi par des soldats anglais. L'âme de l'entreprise est un premier minisire du Cap et il est à peu près démontré aujourd'hui qu'il a obtenu l'assentiment tacite d*un ministre anglais. Le prétexte allégué, insoutenable d'ailleurs en droit et illogique en fait, est de favoriser la dénationalisation de sujets anglais. Il dissimule mal d'autres et plus basses préoccupations. La Chartered est en mauvaise passe financière ; ce serait pour elle un coup de fortune d'adjoindre aux filons épuisés duManicales gisements inépuisables du Rand. Or, la Chartered compte, dans ses plus gros souscripteurs, les plus grands personnages de l'Angleterre, des princes môme et l'héritier du trône. Le coup de main qu'elle tent,e est un véritable acte de piraterie, que la Grande-Bretagne soutiendra avec son impudence ordinaire s'il réussit, qu'elle désavouera s'il échoue.

Il échoue devant la patiente perspicacité et l'admirable sang-froid de Kruger. Jameson et ses aventuriers, cernés par les habiles manœuvres de Cronje, sont décimés près de

Krûgersdorp et se rendent. Johannesbourg est désarmé (i*' janvier 1896) et, le 3 janvier, l'empereur Guillaume met au comble la confusion des Anglais en lançant sa fameuse dépêche : « Je vous félicite sincèrement parce que, avec votre peuple, sans recourir à l'aide des puissances amies et en n'employant que vos propres forces contre les bandes armées qui avaient fait irruption sur votre territoire en perturbateurs de la paix, vous avez réussi à rétablir sa situation pacifîque et à protéger votre pays contre les attaques provenant du dehors. »

Généreuses paroles qui, rapprochées du télégramme reçu à Delagoa-Bay('), lors de Tinauguration de la voie ferrée, étaient bien faites pour encourager d'imprudentes illusions.

Le président Krûger ne put, du moins, en conserver longtemps sur les dispositions de TAngleterre. Vainement, par un acte de clémence qui le grandit encore, il avait commué en amende la peine de mort applicable aux conjurés de Johannesbourg. Vainement, par une condescendance avisée, il remettait aux Anglais le soin de juger et de punir leurs nationaux, Jameson et ses

(i) Lors de l'inauguration de la ligne de Pretoria à Delagoa, M. Kruger, re«^u à bord du Condor, stationnaire allemand, y fut accueilli par le iélé> gramme suivant de l'empereur Guillaume : « Je suis tout particulièrement heureux de vous envoyer mes salutations à bord de mon vaisseau Condor, en ce jour où vous célébrez l'achèvement du chemin de fer qui unit la capitale de votre pays à l'Océan. Je vous félicite et je félicite la République sud-africaine dont le développement prospère aura toujours ma sympathie et j'espère que cette ligne nouvelle, qui porte en soi la garantie d'une grande prospérité dans l'avenir, sera un puissant élément de développement du trafic commercial et qu'en même temps elle servira utilement les relations de votre État avec l'Allemagne. Ainsi elle resserrera encore davantage les liens qui existent entre les deux pays. >

Nous ne croyons pas sans intérêt de reproduire ici ce double et formel engagement, renié plus tard avec la désinvolture que l'on sait.

Le Lohengrin casqué a déjà sur les mains le sang des Arméniens ; il se lavera plus difficilement de celui des Bocrs.

600 condottieri. L'indemnité de 2 millions impayée; les coupables acquittés après une détention passagère; Rhodes maintenu comme membre du Privy Council ; l'enquête parlementaire arrêtée au moment où les pièces décisives allaient être produites : tous ces dénis de justice témoignaient surabondamment que M. Chamberlain et les impérialistes ne désarmaient pas. Aux politiciens, il fallait la réalisation du rêve du Cap au Caire. Aux financiers, le monopole de l'or, vers lequel l'Angleterre s'achemine sournoisement (').

Krûger le comprit et se préoccupa, dès lors, d'armer de son côté. Bravant, avec un stoïcisme admirable, l'accusation même de péculat, il consacra à l'achat de canons, de fusils, de munitions, les sommes payées par les concessionnaires de mines et le rendement, toujours croissant, de leurs impôts. Pendant trois ans, cette œuvre de préparation militaire se poursuivit avec une entente et une prévoyance merveilleuses des nécessités à venir, au milieu d'un mystère qui tient du prodige.

L'Angleterre ne cherchait qu'un prétexte. Elle ne se mit pas en frais d'imagination pour en faire surgir, et remit sur le tapis l'éternel grief électoral des Uillanders.

En 1898, une pétition monstre circula dans Johannes-

(i^ Sur une producliou annuelle évaluée À i.a3o.a74>8oo fr., pour tous les Étals du monde réunis, la puissance britannique, à elle seule, fournirait plus de la moitié de la somme totale, soit 671.302.600 fr. Et le Transvaal figurerait dans ce chiiïre pour l'appoint énorme de 3oa. 028.200 fr. Ce n'est pas tout : l'Angleterre, des à présent, triomphe dans le prix de revient de l'or, n lui coûte en moyenne 8.090 fr. le kilogramme et cette moyenne K'abaisserait encore par l'introduction des perforateurs mécaniques au Transvaal. Pendant ce temps, le reste du monde paie l'or à raison de 3.38o fr. le kilogramme, sauf la Russie qui paie 3.23o fr. L'Angleterre {lourra donc ruiner tous les autres producteurs, imposer à la France et à l'Allemagne de s'approvisionner à Londres, devenir l'unique marché aurifère et affermir encore sa suprématie politique par ce dangereux monopole.

bourg, à Tinstigalion de Cecil Rhodes et, revêtue de 21.684 signatures, fut transmise à sir H. Milner, haut commissaire de la reine au Cap. Elle réclamait pour les étrangers, après cinq ans de résidence, au lieu des quatorze années réglementaires, la plénitude des droits civiques, l'éligibilité au premier Volksraad et le quart environ des sièges de cette assemblée.

Cette agitation électorale était purement factice et le gouvernement de Pretoria n'eut pas de peine à démontrer que, sur ces 20.000 signataires, 5. 000 étaient des femmes. Aux 1 5.000 restants il opposa une déclaration de confiance signée de 22I000 Uitlanders, parmi lesquels bon nombre d'Anglais. Il eût pu encore faire observer que la collation des droits civiques était essentiellement le prîvilège d'un Etat indépendant et que personne n'avait à lui dicter de règles, qu'en Belgique on exigeait seize ans de résidence des célibataires et dix ans des hommes mariés, qu'en Roumanie on exigeait dix ans aussi, qu'en Angleterre même une résidence de cinq années entraîne simplement la petite naturalisation, facultative, au gré du secrétaire d'Etat, c'est-à-dire la possibilité de voter si le ministre n'y oppose point un refus sans appel ; mais que, pour la grande naturalisation, pour l'éligibilité au Parlement, il faut une loi spéciale et que, de 1876 à 1878, cette grande naturalisation n'a été accordée à personne. Les conditions faites aux étrangers n'étaient donc pas plus dures au Transvaal que dans maints autres pays, en Angleterre notamment, et, de quel œil les Anglais verraient-ils quarante millions de Russes ou de Français envahir leur sol, en extraire la houille pour la porter ailleurs, et réclamer, par surcroît, la représentation proportionnelle dans les Chambres anglaises?

En droit, la cause du Transvaal était inattaquable et il y avait, à priori^ quelque chose d'anormal et de louche dans ce souci, affecté par un gouvernement, de faciliter le passage de ses nationaux à une autre patrie. Si la naturalisation des Uitlanders anglais avait été sincère, la Grande-Bretagne n'aurait rien eu à y gagner; tout au contraire, elle y eût perdu. En réalité, ces immigrants . venaient chercher fortune et ne songeaient qu'à s'en aller après fortune faite, avec les dépouilles du sol qu'ils exploitaient; mais ils eussent souhaité, pendant les dix ou quinze ans qu'ils y faisaient séjour, être les maîtres d'une législation fiscale qui diminuait leurs scandaleux bénéfices.

M. Krûger ne s'y trompait point. 11 sentait que, de cette question électorale, dépendait l'indépendance même de son pays; derrière ce bluff impudent, il discernait les personnalités menaçantes de MM. Chamberlain et Rhodes. Voyant venir le coup, il essaya de le parer et, avec son habileté ordinaire, il provoqua, en mai 1899, des conférences amiables qui se tinrent à Bloemfontein. Là, par lui-même d'abord, puis par des intermédiaires autorisés, il alla, de concessions en concessions, jusqu'à accorder que sept années seulement de résidence conféreraient, de piano ^ la totalité des droits électoraux à tous les Uitlanders, qu'ils fussent, ou non, préalablement naturalisés. En même temps, il éleva à la proportion considérable de 7 sur 3o le nombre des sièges accordés aux représentants de la région minière. On ne se tenait plus qu'à deux années et l'Europe, qui suivait anxieusement ce conflit, respira un instant.

Mais, à mesure que le prudent et sage patriarche boer semblait reculer, ses adversaires redoublaient d'audace et affichaient des exigences croissantes. M. Chamberlain

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ne démordail pas de ses cinq ans et introduisait dans les débals une question nouvelle, celle de la suzeraineté anglaise.

Cette suzeraineté, la convention de 1 884 l'avait formellement abrogée, en déterminant que TAngletcrre conserverait le seul droit de surveillance des traités conclus avec l'étranger. Jamais, depuis cette époque, les Anglais n'en avaient soufflé mot dans leurs interminables correspondances. Ils n'avaient pas même contesté le droit du Transvaal à leur déclarer la guerre, et l'exequatur s'était régulièrement échangé entre les agents consulaires à Londres et à Pretoria.

M. Chamberlain ne pouvait, non plus, décorer ses revendications du nom de protectorat. Le fait indéniable que le Transvaal exerçait, depuis 1894, le protectorat du Swaziland, avec le consentement de l'Angleterre, eût rendu ridicule semblable prétention : on ne protège pas le protecteur (').

Mais, peu soucieux du mot, M. Chamberlain voulait la chose. 11 la voulait sous le nom de suprématie, prédominance, prépondérance, au choix, et il s'accrochait obstinément à cette idée àe paramount power. — C'était jeter le masque, et, dès lors, cet aventureux champion de l'impérialisme anglais n'eut plus souci des procédés. Falsification, au Livre bleu, des délibérations du Volksraad, mutilation de la dépêche de M. Steijn en date du 28 septembre, sorties grossières devant ses électeurs de Birmingham, tout lui est bon pour envenimer le conflit et aboutir à la crise.

Celle-ci est proche, et voici qu'à la dernière heure le

(1) D' KuTPER, La Criti sud-ajricaine.

président du Transvaal, sacrifiant presque son pays à la conservation de la paix entre chrétiens, offre inopinément la naturalisation après cinq ans, sous réserve de conditions secondaires. M. Chamberlain lui répond par une dépêche où M. Krûger, et tout le monde avec lui, voit un refus absolu, et que la bonne foi anglaise, après l'ouverture des hostilités, qualifiera d'acceptation conditionnelle.

Et, pendant ces dernières chicanes, jugeant mal son adversaire dont il prend la charité évangélique pour de la faiblesse, comptant triompher de sa lassitude par une démonstration militaire, le sous-secrétaire d'Etat aux colonies, véritable chef du ministère, procède avec ostentation à de grands armements, annonce urbi et orbi qu'il imposera, s'il est nécessaire, sa loi à Pretoria, expédie enfin d'Egj^te, de la Crète et des Indes un renfort d'une quinzaine de mille hommes aux troupes du Cap (septembre 1899).

Devant ces mesures d'ordre militaire, M. Krûger se ressaisit. Il n'entend pas être surpris et acculé à une impasse. Prenant l'offensive à son tour, il lance, dans les premiers jours d'octobre* 1899, un ultimatum dont le délai expire le 10 octobre, à 5 heures du soir, et qui invite l'Angleterre à rappeler ^es renforts. N'obtenant pour réponse qu'un dédaigneux silence, il ordonne la mobilisation de ses Boers, de concert avec ceux de l'Etat d'Orange qui déclarent faire cause commune avec lui.

C'était la guerre ; cette guerre dont Krûger, dans son éloquent appel aux États-Unis, dit que « le Transvaal saura s'y comporter de façon à étonner le monde ».

Les deux partis vont en venir aux mains : jetons de nouveau un rapide coup d'oeil sur leur arène et voyons leurs moyens d'attaque et de défense.

CH.VPITRE ni

CONDITIONS MILITAIRES DU THEATRE DE U GUERRE ET ÉTAT MILITAIRE DES DEUX PARTIS

Si l*on place, comme nous Tavons conseillé, une carte de TEurope occidentale sur celle de IWfrique australe, ou une carte de France sur celle du Transvaal, et si Ton fait coïncider Pretoria (8.000 habitants) avec Paris, on verra, dans la République sud-africaine, Johannesbourg (100.000 habitants) se superposer à Chartres, Heidelberg à Pithiviers, Standerton à Auxerre, Chariestown à -Vmay-le-Duc , Steîjndorp à Mirecourt, Lydenbourg à Montmédy, Leysdorf à Liège, Pietersbourg à Mons.

Le Linipopo« limite septentrionale du Transvaal, coulera à peu près à hauteur de la basse Meuse. Le Vaal, dont le lit sépare les deux républiques* suivra le cours de la Loire, Le cours moyen de TOrange, frontière sud de PEtat libre, sera au niveau de la Le^Te landaise, et, dans cet Etat, les villes de Béthulie et de Philippopolis coïncideront avec Bazas et Arcaohon, tandis que la capitale, Blctemfontein, se pose entre Cognac et .Vngouléme.

A Test, les chaînons de LebomLK> et de Longwe, avantchaînes du Drakeul>erg prolongé, qui séparent le Transvaal de l'Etat portugais de Mozambique et des possessions anglaises de Tongaland et de Zoulouland, s'identifient avec les Vos-jes et le Jura, tandis que le Drakeoberg proprement dit et les monts Maluti, frontières de l*Etat d*Orange

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