PLAN DE CAMPAGNE DES ANGLAIS
pénétrer, deux lignes ferrées séparées par un înten^alle de 120 kilomètres, sans ouvrages d'art autres cfue des ponts peu nombreux et rapidement réparables. Elles conduisaient à Kimberley et à Bloemfontein, deux objectifs dont l'un était déjà occupé par l'ennemi et dont l'autre, la capitale d'une des républiques, ne saurait être menacé sans que tous les Orangistes et le gros même des Transvaaliens, tenus d'honneur à soutenir leurs fidèles alliés, vinssent se mettre en travers des lignes d'opérations anglaises.
C'était alors la diversion dégageant le Natal, d'où sir G. White, poussant devant lui ce que les Boers lui laisseraient sur les bras, viendrait à déboucher à son heure.
C'était surtout les combats préliminaires et la bataille décisive, livrés dans un pays plat, sans défenses naturelles, facile à parcourir dans la saison d'été, où la cavalerie et l'artillerie anglaises prendraient tous leurs avantages, où les actions débordantes seraient irrésistibles ; échiquier à souhait pour une armée régulière opérant contre des levées nationales.
Entre les lignes d'opérations du Natal et du Transvaal, le choix n'était donc pas douteux et l'indiscrétion du Broad Arrow nous révèle quel était celui du War-Office. Son plan de campagne consistait, vraisemblablement, à partir de la base De Aar-Molteno sur deux colonnes, dont la principale marcherait sur Bloemfontein.
Ce plan stratégique semblait offrir maintes chances de succès; mais il péchait en deux points, concernant la couverture :
1° Il évaluait au-dessous de la réalité l'effort qu'elle aurait à subir ;
2** Il prêtait le collier à cet effort, en portant le gros
des troupes disponibles, une division de trois brigades, au plus près de la frontière du Natal, au sommet de l'angle saillant qu'elle forme à Laings-Neck, entre les deux branches de la tenaille dessinée par le Drakenberg et le Buffalo-River.
Toute cette portion de la Natalie subit, virtuellement, l'étreinte des deux républiques fédérées et leur action enveloppante s'y fait sentir jusqu'au cours de la Tugela. Y aventurer une troupe, c'est l'exposer a être maintenue de front, attaquée, débordée sur les deux ailes, coupée sur ses derrières.
Sir G.White ou ceux qui lui fixèrent ses positions entre Glencoê et Ladysmith peuvent, il est vrai, alléguer à leur décharge ce souci de la frontière intangible, qui a déjà fait commettre tant de fautes, mais qui, pour un pays de dispositions douteuses, comme la Natalie, n'était plus une simple question d'amour-propre et admettait une explication rationnelle. Il est certain que débuter par une reculade et border déf^nsivement la rive sud de la Tugela, c'eût été encourager les défections des Burghers de la Natalie et l'offensive des Fédérés. C'était, de plus, abandonner sans coup férir un terrain difficile à reconquérir par la suite. C'était, enfin, sacrifier à priori une voie ferrée dont la réfection était à peu près impossible et dont l'importance stratégique pouvait devenir considérable. On avait sous la main 1 2.000 soldats d'élite et on n'attribuait pas plus de i5.ooo hommes aux Boers; pouvaitr-on, sans pusillanimité, livrer les clefs de sa demeure et n'était-il pas plus naturel de stationner sur le seuil même, prêt à franchir le seuil adverse ?
Pour valables que soient ces excuses, la première condition imposée à un corps de couverture n'était point
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observée. En prenant du champ en avant, on ne s'était pas ménagé les moyens de se dérober au moment opportun, en cas d'infériorité constatée ; on avait perdu de vue la mission normale d'un tel corps, qui est de gagner du temps par des retraites successives, effectuées de position en position jusqu'aux lignes de défense essentielles à conserver.
Pareille manœuvre était à tout instant compromise par la configuration de la frontière. Mais ce qui est plus grave, ce qui augmentait encore les dangers de la position en flèche adoptée pour cette couverture, c'est qu'on l'avait établie en avant d'une ville ouverte et importante, Ladysmith, sorte d'aimant d'une part, et, de l'autre, poste d'honneur qu'on allait se croire tenu de défendre.
Placée devant Ladvsmith, la division de sir G. White devait fatalement en venir à couvrir Ladysmith, c'est-àdire un point fixe et non plus l'ensemble du pays. Et ainsi, lorsque la retraite lui sera imposée, alors même qu'elle en conserverait les moyens, avant que l'enveloppement des Boers ait produit tout son effet, elle s'immobilisera, jusqu'à subir leur investissement.
Sir G.White, en résumé, aurait atteint presque tous les résultats qu'il se proposait, s'il avait maintenu son gros derrière la Tugela et poussé de simples avancées dans la mâchoire de la frontière. En aventurant dans cette mâchoire toute l'armée du Natal, en l'installant devant Ladvsmith et liant son sort à celui de cette ville, il offrait à la première offensive des Boers un objectif commode, un point où ils étaient sûrs de frapper juste, de fixer une notable partie des forces anglaises et d'appeler, hâtivement, à la rescousse, des corps de bataille entiers.
Le retentissement de ces premiers coups ne pouvait,
go LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
en effet, se limiter à la couverture. Celte avant-garde, compromise, tirait fatalement à elle une forte partie, sinon la totalité du corps expéditionnaire. Dès lors le plan stratégique élaboré par le War-Oflîce se trouvait bouleversé ; l'offensive unique par les plaines de l'Orange n'était plus réalisable. Prenant barres sur l'ennemi, les Boers le contraignaient à faire campagne dans le Natal, véritable champ clos, séparé de tout autre théâtre d'opérations par d'immenses espaces et par les massifs infranchissables du Drakenberg et du Basoutoland. Ils lui imposaient de la sorte, et pour le moins, un champ d'action défavorable ; peut-être même réussissaient-ils à diviser ses armées.
Dire que les Boers comprirent admirablement tout le parti que leur offrait la position en pointe de sir G. White, tous les avantages de la situation initiale, ce ne serait pas encore leur rendre complètement justice. Pour être équitable, il faut reconnaître qu'ifs ont prévu et préparé cette situation dans la mesure du possible.
Mobilisables en quelques jours, ayant le bénéfice de l'initiative diplomatique, prêts avant l'expiration de l'ultimatum, ils devaient posséder et ils escomptaient une avance de six semaines environ sur les Anglais, dont la mobilisation réclamait dix jours et le transport deux fois autant.
Semblable avance ne pouvait être perdue à effectuer de stériles travaux défensifs, à demeurer l'arme au pied sur le territoire des deux républiques. La seule et bien simple idée de contraindre l'adversaire à ce mettre la nappe », de porter et de faire traîner la guerre dans sa colonie, suffisait à inciter les Fédérés à l'offensive de la première heure.
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En dirigeant cette offensive contre le Natal, ils sentaient d'ailleurs, instinctivement, qu'ils créaient une précieuse diversion au profit de l'Etat d'Orange. Fort capables de deviner par eux-mêmes le plan d'invasion de cet Etat que caressait le War-Office, renseignés au besoin parles rodomontades de la presse jingoïste, appréciant ce plan à sa valeur, ils devaient saisir avec empressement un puissant moyen de le contrecarrer et d'assigner aux opérations un théâtre plus en rapport avec leurs aptitudes.
Tout leur conseillait donc d'orienter contre le Natal le gros de leurs forces mobilisées. Maïs quand ils effectuent ostensiblement ce rassemblement, quand leurs principaux commandos se groupent en pleine lumière sur cette frontière, et cela dès la fin de septembre, ils ont une pensée de derrière la tête. Ils veulent modeler à leur gré la couverture adverse, en déterminer la répartition de façon à se donner un objectif. Et, dans la réalité, nous constatons, aux rapports, déjà cités, du BroadArrow^ qu'ils réussissent à tirer vers la Natalie les renforts venus de l'Inde.
Ils avaient amené sur l'échiquier la pièce qu'ils voulaient bloquer. Evidemment, ils ne pouvaient préjuger à quel degré elle se mettrait en prise et nous n'irons pas jusqu'à dépeindre Joubert posant, dès le début d'octobre, un doigt fatidique sur Ladysmith. Mais il était assez fin appréciateur des hommes, assez documenté sur les dispositions ardentes de ces belles troupes indiennes, sur le tempérament de leur chef, pour calculer qu'en poussant ses propres pions au plus près de la frontière, il y amènerait Tennemi. En disposant ses forces au sommet et sur les deux branches de l'équerre, il marque bien le point où il compte étreindre son objectif. Il n'est pas, comme l'ont prétendu quelques écrivains anglais, simple-
ment hj'pnolisé par les cimes et par le glorieux souvenir de Majuba ; il prépare son jeu sur cette frontière, et Ton ne saurait en douter, quand on le voit élargir sa manœuvre et jouer simultanément, à moins de frais il est vrai, le même jeu sur la frontière opposée. Tout son plan se dévoile alors, merveilleux de simplicité et de logique.
Ladysmith d'un côté, avec la petite armée de sir G. White; Kimberley de l'autre, avec la précieuse personne de sir C. Rhodes, constituaient deux points, distants de 5oo kilomètres à vol d'oiseau, sans autres relations réelles, pour l'adversaire, que l'immense détour par mer et par la ligne ferrée du Cap. En l'investissant inopinément sm* ces deux points, en fixant sa couverture dans une posture critique, on pouvait créer deux centres d'attraction, qui s'imposeraient à toute la suite de la campagne et conduiraient les Anglais à des lignes d'opérations très excentriques, au lieu de TofTensive centrale qu'ils avaient projetife.
Les Boers n'y manquèrent pas. — Ils firent même mieux lorsque, assurés du succès de cette agression sur les deux flancs, ils la complétèrent par une attaque au sud, dirigée contre la région du Cap et la transversale De Aar-Molteno. En détruisant, de ce côté, la base d'opérations éventuelle des Anglais, ils achevaient de ruiner leur plan d'action par l'Orange ; ils isolaient totalement les deux lignes d'opérations de la Natalie et de Kimberley ; enfin, en cas de large réussite, ils pouvaient provoquer un soulèvement général des Âfrikanders et ouvrir, à cette guerre de libération, des horizons illimités.
Et vainement l'on chercherait à critiquer cette triple et vigoureuse olfensive, en observant qu'elle se condamnait, elle-même, à tous les inconvénients de la division des forces. Pareille critique, en thèse générale, ne s'appli-
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quera jamais au mode d'action de forces irrégulières, de levées nationales. Pour celles-ci, il y a tout bénéfice à se multiplier, à se rendre insaisissables, à se fractionner en essaims nombreux et incessamment déplacés : c'est la guerre d'Espagne, la lutte suprême pour l'Indépendance, toute faite d'épisodes isolés et qui doit s'inteVdire, rigoureusement, les batailles décisives et rangées. C'est, peulêtre, la guerre que les Boers doivent soutenir à l'heure présente (avril 1900).
Mais dans l'espèce, au début et durant toute la première phase des opérations, d'octobre à mars, la division même n'était qu'apparente chez les Fédérés. Sans parler du petit détachement de la Rhodesia, leurs trois armées, de Kimberley, de Natalie et de l'Orange, forment bien réellement un ensemble, coordonné et articulé. Ils ont le bénéfice des lignes intérieures, en présence d'un ennemi séparé. Les voies ferrées de Ladysmilh à Betlehem et de Ladysmith- Pretoria- Bloemfontein - Béthulie, raccourcissent leurs distances ; les larges plaines de l'Orange, où ils ont excellemment organisé leurs services de l'arrière, se prêtent à tous leurs mouvements de navettes et, au cours même des opérations, nous les verrons reporter, de Kimberley sur Ladysmith ou de Ladysmith sur Colesberg, des excédents momentanément disponibles.
Sous quelque angle qu'on examine donc la situation réalisée par l'offensive initiale des Boers, cette situation ressort excellente, et ces simples paysans ont fait œuvre de stratèges. Leur plan d'opérations défie la critique. On ne peut leur reprocher qu'une chose, c'est de n'avoir pas su en changer à temps.
Ce plan des Fédérés, nous l'avons vu se dessiner, dès la fin de septembre, dans les rassemblements dénoncés
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par le Broad Arrow. A cette époque, leurs forces ne dépassaient guère les 25.ooo hommes que décompté le journal anglais et la répartition était bien aussi celle qu'il indique, avec un gros menaçant le Natal.
Jusque-là les présidents Krûger et Steijn n'avaient fait appel qu'aux deux premiers bans de leurs armées, sans étendre la mobilisation à toutes les catégories ni à tous les districts et en usant surtout des ordres individuels. L'Orange, d'ailleurs, se trouvait sensiblement en retard sur le Transvaal.
Mais, vers le 5 octobre, en même temps que l'union des deux républiques, la mobilisation générale fut décrétée. Limitée d'abord aux trois bans, elle fut étendue, le lo octobre (date où expirait l'ultimatum), à tous les hommes de i4 à 60 ans.
Sous cette forme, elle devait avoir des résultats variables, suivant les événements plus ou moins susceptibles de provoquer l'enthousiasme, et suivant aussi les saisons, qui rappelaient momentanément aux champs une partie des travailleurs. Elle atteignit cependant rapidement, vers le 12 octobre, début des opérations, un étiage de 35.000 hommes, qu'elle dépassera progressivement dans la seconde quinzaine du mois, de façon à osciller, en novembre, entre 45. 000 et 5o.ooo hommes.
Quoi qu'il en soit, le 12 octobre, pour entrer en campagne et réaliser leur plan, les Fédérés disposaient de 20.000 hommes environ sur la frontière du Natal, de 8.000 entre Kimberlcy et Mafeking, de i.ooo dans la Rhodesia, enfin d'un gros de 5. 000 à 6.000 Orangistes, rassemblés à Bloemfontein et en passe de s'accroître comme réserve générale.
Ce jour-là et du 12 au i5, nous les verrons procéder
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à rînvestissement de Mafekîng, Vrybourg, Kimberley; puis, à partir du i6, ils entament leurs opérations contre sir G. White. Des deux côtés, mêmes procédés : une attaque de front rarement menée à fond et ayant simplement pour but de fixer l'adversaire et, dans le même temps, un mouvement débordant ou un raid rapide, qui porte, sur ses lignes de retraite, des forces relativement considérables. C'est ainsi que, à l'ouest, on isole d'abord par la rupture du télégraphe et des voies ferrées, l'ensemble des trois villes du reste du pays, puis chacune de la suivante. Ainsi encore à l'est, après quelques tâtonnements et quelques mécomptes dans l'action convergente projetée, on aboutit, grâce à l'obstination de sir G. White, à investir, le 3o octobre, son armée dans Ladysmith (combat de Farquhar's-Farm).
Ces investissements une fois réalisés sur les deux frontières, les rôles sont en quelque sorte renversés et tout à l'avantage des Boers. De l'offensive, pour laquelle ils sont médiocrement doués, ils passent à la défensive, où ils n'ont pas d'égaux. Pour sortir du cercle qui les enserre, il faut que les Anglais attaquent et, pour les délivrer, les colonnes de secours doivent également rompre ce cercle, de haute lutte. Ici et là, ils rencontreront des lignes de contrevallation et de circonvallation qui, avec le temps, deviendront formidables. Nul ne saurait dépasser l'ingéniosité que ces Boers, ces hommes des champs, ont déployée pour mettre en valeur les moindres obstacles naturels. Il semble que ce sol, auquel ils ont jadis consacré leurs sueurs, qu'ils arrosent aujourd'hui de leur sang, ait contracté avec eux de mystérieuses affinités, qu'il se fasse plus protecteur pour eux que pour tout autre.
A la fin d'octobre, les Républicains ont donc porté, sur deux frontières, la guerre hors de leur territoire ; ils l'ont rivée, pour un long temps, en pays étranger et, en dehors de toute considération stratégique, cela seul serait un important résultat. En m^me temps, l'afflux de leurs levées, dans la seconde quinzaine du mois, a permis de renforcer de quelques milliers d'hommes les deux groupes engagés et d'en former un troisième, au cœur de rOrange, qui va prendre à son tour l'offensive vers le sud.
Cronje, entre Kimberley et Mafeking, dispose désormais d'une dizaine de mille hommes ; Joubert ou Botha en commandent 24.000, dont 8.000 à peine suffisent à maintenir le blocus de Ladysmith, tandis que le reste gagne et franchit la ligne de défense de la Tugela; 10.000 hommes enfin, répartis en trois groupes au nord du fleuve Orange, franchissent simultanément ce fleuve et, menaçant la transversale De Aar-Naauwport-Molteno, se dirigent d'abord sur Colcsberg et Burghersdorp.
Cette offensive dans la région du Cap, qui débute le i*^ novembre, avait logiquement marqué le pas et attendu le résultat des deux autres. On n'en possédait d'ailleurs pas les moyens avant cette date. Mais il semble que, disposant de tout le mois de novembre, jusqu'à l'entrée en ligne du corps expéditionnaire, elle aurait dû forcer le pas, gagner rapidement le long des trois voies ferrées qui conduisent au Cap, à Port-Elisabeth et à East-London, et répandre dans toute la colonie du Cap l'incendie insurrectionnel. Ses progresseront lents et peut-être faut-il chercher à cette lenteur des explications qui n'ont rien de militaire. Les négociations secrètes, nouées avec les Afrikanders, les hésitations que ces derniers doivent bien