PLAN DE CAMPAGNE DES FEDERAUX
têtes. Aujourd'hui, sous un régime parlementaire, les chefs d'armée sont placés devant une sorte de guillotine sèche qui les frappe non point au col, mais dans leur autorité, dans leur honneur, dans l'essence même de leur commandement.
Ils plient, comme le fit sir R. Buller. Ils se laissent aller au courant. Ils écoutent les suggestions, croyant ainsi partager les responsabilités.
Combien grandes, en effet, eussent été ces responsabilités, si le général Buller, ayant seul persisté dans ses projets, s'était vu donner tort par les événements ! On a su, depuis cette époque, que toutes les places étaient abondamment pourvues; mais s'en rendait-on compte alors, même au War-Office? L'expérience a démontré que les Bocrs, si brillants dans la résistance, ne pouvaient pas ou ne voulaient pas donner l'assaut, qu'ils n'aboutissaient à rien devant des centres fortifiés. Mais le savait-on à ce moment? — Et ici, qu'on nous permette d'ouvrir une parenthèse, car cette impuissance des Fédérés, dans l'offensive, est contredite par certains épisodes tels que celui de Spion-Kopje. Ils n'ont forcé ni Ladysmith, ni Kimberley, mais, pour la première tout au moins, cette inaction n'était-elle pas un calcul ?
Nous verrons plus loin qu'à Kimberley, Cronje aurait dû et pu, vers la fin de janvier ou dans les premiers jours de février, enlever la place de haute lutte, parce qu'il ne s'était pas mis en état de résister à l'orage qui se formait sur sa tête. Il n'en allait pas de même à Ladysmith où la configuration du sol permettait de résister à des colonnes de secours toujours croissantes en nombre, où le succès de Colenso, remporté sur trois brigades, eut son lendemain dans la victoire de Spion-Kopje, remportée sur trois
divisions. White une fois contraint à mettre bas les armes, le Natal perdait son intérêt pour les Anglais, et c'était, pour les Boers, la perle d'une des meilleures pièces de leur échiquier. Tant que Ladysmith demeurait investi, au contraire, la souricière demeurait tendue; Tappeau jouait son jeu, pourvu qu'on lui donnât toute son efficacité, en serrant de près l'appelant, en lui faisant sentir de temps à autre la dure approche du fer. — N'estce pas précisément Thistoire, et une explication tout au moins plausible, des temporisations de Joubert devant cette ville ?
Dans le concept de leur plan et dans le mode d'exécution, le président Krûger et le général Joubert ont montré, en somme, les qualités des négociateurs de i884, une profonde connaissance du cœur humain. Leur plan devait réussir, parce qu'il était fondé sur la plus solide base, parce qu'il mettait en jeu le ressort le plus actif, l'opinion publique. C'est un facteur dont nous aurons à tenir compte, nous-mêmes, dans nos prévisions de guerre à venir.
Sous la pression inéluctable de cette opinion, Buller partagea son corps en trois groupes, qu'il porta aux trois points attaqués, i5.ooo hommes à chaque aile et lo.ooo environ au centre. Il se trouva, ainsi, également insuflisant sur tous les points. C'était une faute, mais une faute qu'il devait nécessairement commettre, et que les Fédérés étaient autorisés à escompter dans leur plan.
Ils en récoltèrent les fruits à la mi-décembre, à Maggersfontein, Slormberg et Colenso. Plus tard encore, Joubert, pesant à propos sur Ladysmith, cueillit à Spion- Kopje un dernier laurier de la même couronne. Le commandement en chef avait passé aux mains du maréchal
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Roberls. Mais ce dernier, tout comme son prédécesseur, dut se résigner à jeter le premier enjeu disponible, la 5* division, sur le tapis où se jouait une partie fiévreusement suivie par toute la Grande-Bretagne.
Février vient, et, dans ce mois, tout change de face. Comment expliquer ce brusque changement, suivant l'entrée en ligne de deux seules divisions fraîches (6* et 7* divisions)? Comment attribuer cette complète rupture d'équilibre à un renfort de 25.ooo hommes?
C'est que lord Roberts put reprendre, en partie, le plan abandonné par Buller. Négligeant le front de l'Orange, laissant à eux-mêmes les défenseurs de Naauwport et de Queenstown, qui seront momentanément en mauvaise posture, il concentre toutes ses ressources en une colonne, dirigée sur Kimberley. Il donne, en même temps, à l'armée du Natal l'ordre de redoubler d'efforts, pour fixer à Ladysmith le gros des Fédérés. — On ne pouvait mieux faire. — L'opinion publique avait accordé quelque crédit au passé glorieux du maréchal ; il sut profiter de ce crédit passager et agir sagement, en toute indépendance.
C'est, aussi, que des fautes graves furent commises par les républicains. De la mi-décembre à la mi-février, Cronje resta deux mois en présence de Methuen, sans rien tenter contre ce général battu et qui avait la Modder à dos. On aurait dû envoyer des renforts de ce côté, poursuivre et atteindre un résultat décisif, refouler Methuen et pénétrer dans Kimberley. C'était chose réalisable, en négligeant au besoin le front de l'Orange.
Le moment, en un mot, était venu, pour les Fédérés, de modifier leur plan, de faire mat à Kimberley et d'empocher le Roi, au lieu de continuer à le tenir en échec.
102 LA GUERRE SUEHAFRICAINE.
L'effort qui allait se produire dans cette direction était bien visible ; il fallait rafler les enjeux, avant que Tadversaire pût doubler ses mises.
Ou bien encore, si Ton voulait, obstinément et un peu en aveugle, se cramponner au jeu primitif, il fallait, tout au moins, modifier ses procédés. L'ensemble des positions de Spietfontcin et de Maggersfontein constituait un camp retranché, facile à fortifier sur toutes ses faces. En employant les deux mois disponibles à travailler, à rassembler des vivres et des munitions pour 5.ooo hommes et pour un an, en établissant Cronje, avec une partie de ses troupes, dans cette place improvisée, on ne cessait pas de bloquer Kimberley et, quand le maréchal Roberts se fût présenté, il aurait sans doute délivré cette ville, mais sans pouvoir rien entreprendre contre la place symétrique qui se serait dressée devant lui. Contraint, à son tour, d'investir Cronje, il aurait dû consacrer 20.000 hommes à cet objet et, dès lors, il ne lui restait plus assez de monde pour envahir TElat d'Orange.
Il y avait là, croyons-nous, un expédient discutable en bien des points, mais qui eût permis, au pis-aller, de prolonger la situation acquise par le plan primitif des Boers. Ce plan, supérieurement inspiré, possédait des propriétés qui n'ont pas été entièrement exploitées par ses auteurs. A tout le moins, réussirent^ils à commander toutes les opérations jusqu'au mois de mars, et l'analyse que nous avons faite de leur concept nous donne la clef des événements, en même temps que la division logique de l'exposé qui va suivre :
à) Opérations contre la couverture des Anglais (i5 octobre-i5 novembre);
6) Opérations du corps expéditionnaire et échecs sur
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la Modder, l'Orange et la Tugela (Maggersfonlein, Slorraberg, Colenso, lo au i5 décembre);
c) Entrée en ligne de la 5* division et du maréchal Roberts. — Nouvel échec sur la Tugela (Spion-Kopje^ fin janvier) ;
d) Opérations de lord Roberts sur la Modder et nouvelle attaque sur la Tugela. — Déblocus de Kimberley. — Capture de Cronje. — Déblocus de Ladysmith (15-27 février).