‹ La guerre sud-africaineChapitre 35 sur 75 · OPÉRATIONS SUR LA FRONTIÈRE DU NATAL. III · texte numérisé non relu

OPÉRATIONS SUR LA FRONTIÈRE DU NATAL. III

En seconde ligne, le général en chef sir George White s'était installé à Ladysmith, où il disposait immédiatement de 5.000 hommes, savoir: 4 bataillons d'infanterie, 4 batteries, 3 régiments de cavalerie et une forte proportion de troupes locales ('). Il gardait la voie ferrée et observait plus particulièrement les débouchés du Drakenberg.

En arrière, 3.ooo hommes environ (3 bataillons et 2 batteries) tenaient les lignes de communication et s'échelonnaient de Pietermaritzbourg à Durban (*), prêts à rejoindre au premier signal.

Le 1 1 octobre, Joubert ébranle son gros et franchit la frontière à Laings-Neck. Soit pour laisser aux Orangistes le temps de compléter leurs préparatifs, soit en raison des difficultés du terrain, ses premiers mouvements sont assez lents; il n'occupe Newcastle que le i4. Dans la journée du i5, Erasmus, prenant les devants, pousse jusqu'à Hattings-Spruit-Station, à 12 kilomètres de Glencoë, et bivouaque ainsi à petite distance des troupes de sir Symons.

Le 16 octobre, la colonne serre sur sa tête, au delà d'Ingagane ; un corps de i .5oo hommes, commandé par Viljoen, s'en détache pour tourner Glencoë en effectuant, par le val de Calabas et le col de Rachitz, un raid audacieux de 70 kilomètres, qui l'amène à Elandslaagte. 11

(i) A Ladysmith, sous les ordres immédiats de sir G. Withe et de ses trois brigadiers Frcnch, Hamilton et Hunter, se trouvaient : le i^^ bataillon du Devonshire, le i*' bataillon de Manchester, le 2*'- bataillon des Cordons, le ï*' bataillon de Gloucester, le b^ dragonsguards, le 5® lancers, le 19* hussards; les batteries n^* ai, ^a» 53, 62 de campagne et la io« batterie de montagne. Comme troupes coloniales : l'Impérial Light Horse, les carabiniers du Natal, les Border Mounted Rifles, une batterie de volontaires du Natal.

(a) En arrière, le i^^ bataillon de Liverpool, le a« bataillon du Kings Royal Rifles et le a" bataillon de la Rifle Brigade ; les batteries no* 18 et 75.

atteindra son objectif le 19, en échappant aux patrouilles anglaises, détruira la voie ferrée et capturera un train chargé d'approvisionnements. Établi dans une position défensive, voisine d'Elandslaagte, il va intercepter toutes les communications entre sir G. White et sir Svmons.

Jusqu'au 16 octobre, rien ne décèle aux Anglais roffensive de leur adversaire (').

Le 17, la situation change. Les Boers de l'Orange descendent dans le Natal par les défilés à l'ouest de Ladysmith, et leurs pointes prennent le contact avec les patrouilles anglaises. Leurs avant-postes sont sigmdés : la gauche à Bester-Station, le centre à Blaauw^bank, la droite à Acton-Hohnes, sur un arc de cercle, à 20 kilomètres environ de Ladysmith.

Le 18, les carabiniers du Natal, tentant une reconnaissance sur Bester-Slation, sont vivement ramenés par les Orangistes et, le même jour, un escadron du 18* hussards, envoyé par sir Symons à la découverte, de Glencoè, rend compte qu'une force considérable de l'ennemi occupe Ilattings-Spruit-Station.

Le 19, Viljoen réussira son hardi coup de main sur Elandslaagte et le 20, entre Glencoè et Dundee, se livrera le premier combat de la campagne.

Journée du 20 octobre (Glencoë). — Dans toutes ces opérations préparatoires, le plan ingénieux de Joubert se dessine nettement et, malgré sa complication, paraît, jusque-là, en bonne voie d'exécution.

(1) Du i5 octobre au soir au i8 octobre, les 2.5oo hommes d'Erasmus stationnent ainsi à 12 kilomètres des troupes de sir Symons sans être éventés. Cela ne fait pas l'éloge du service de reconnaissance de la cavalerie anglaise.

Il4 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Ayant comme premier objectif d'enlever la division de sir Symons, le général boer se rapproche d'abord, insensiblement, de Glencoë, à distance de manœuvre (ime demi-journée de marche). Sur le point d'y arriver, il fait déboucher les Orangistes par le défilé de Van Reenen, en leur donnant mission d'inquiéter sir G. White et de le fixer à Ladysmith, face à l'ouest. Il féussit, en même temps, à glisser Viljoen à Elandslaagte, dans un poste solide qui barre la route de Ladysmith à Glencoë et coupe sir G. White de sir Symons. Dès lors, il a double garantie que le premier ne pouiTa secourir le second. Sir G. White est chambré à Ladysmith pour quarante-huît heures au moins et ce temps doit être plus que suffisant pour exécuter son lieutenant.

Qu'on se représente, le 19 au soir, Erasmus à Hattings- Spruit, à 12 kilomètres au nord de Glencoë; derrière lui Joubert avec son gros, tous deux prêts à descendre vers le sud ; au nord-est Lucas Meyer, sur la route de Vryheid à Dundee, en un emplacement non désigné par les relations, mais qui doit être très voisin du camp anglais, puisque Meyer déboucha sur ce camp le 20 dès l'aube, et l'on jugera que le terme A^exécution n'a rien d'exagéré. Il semble qu'il suffira aux Boers de se rapprocher par un mouvement convergent, effectué du nord et de l'est, pour broyer le détachement anglais dans leur étreinte.

Ce mouvement convergent pourrait être réglé simultanément, vu la proximité des points de départ ; mais on fait mieux encore en déterminant que Lucas Meyer entamera l'affaire. Il a assez de forces pour fixer les Anglais face à Test, et pas suffisamment pour les déposter prématurément. S'il est contraint, même, à reculer, il ne fera qu'entraîner l'adversaire dans cette direction, en l'écar-

GLENCOE. IIO

tant davantage de sa ligne de retraite sur Ladysmith. Pendant que la division Symons s'orientera ainsi perpendiculairement à la ligne Glencoê-Dundee et se rapprochera de Dundee, Joubert et Erasmus, descendant parla grande route de Dannhauser à Glencoê, apparaîtront sur ses derrièijBS, deux heures au plus après les débuts de l'engagement, lui fermeront définitivement toute issue . vers Ladysmith et la prendront en queue pour lui faire mettre bas les armes.

Tels furent, vraisemblablement, les ordres donnés par Joubert, le 19 pour le 20, et il avait le droit d'en attendre un succès complet. La situation de sir Symons, le 19 au soir, parait bien compromise. Elle Test d'autant plus qu'il ne s'en rend pas compte. Toute son attention, depuis le 18, s'est concentrée sur l'ennemi signalé à Hattings- Spruit et il ne se garde pas du côté de l'est. Chose incroyable, Lucas Meyer couche à une lieue de Dundee, sans qu'il en ait vent, et, le lendemain matin, il va être absolument surpris (').

Le 20 octobre, en effet, à la pointe du jour (5 heures du matin), le camp anglais, établi entre Glencoê et Dundee, face au nord, est réveillé par les obus des Boers. On court aux armes ; on se remet du premier émoi avec la solidité de vieilles troupes et l'on reconnaît bientôt que le feu de l'ennemi part du Peter-Smith's-Hill, hauteur située à 5. 000 mètres à l'est du camp, un peu au delà de Dundee.

C'était Lucas Meyer qui sonnait cette diane aux Anglais, comme les Allemands nous la sonnèrent à Beaumont et, dans les deux cas, l'assaillant aurait eu mieux à

(i) Ainsi, aprbs s*ètre mal gardés aa nord du i5 au i8, les Anglais se gardent mal à l'est du i8 au ao.

Il6 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

faire. Si Meyer, profitant de Tobscurité et du talent naturel de ses Boers à ramper inaperçus, avait poussé un millier d'hommes à pied dans Dundee et même au delà, il aurait probablement réussi à tenir les Anglais sous le feu inopiné de son infanterie et ce feu eût été bien autrement efficace que celui de ses cinq malheureuses pièces de campagne. A tout le moins n'eûl-il pas dû faire entrer ces dernières en action à leur portée extrême. Connaissant mal ces engins, les Boers s'en exagéraient sans doute les effets ; dans le cas présent, les seuls résultats qu'ils obtinrent furent de donner tout à la fois, à l'adversaire, le signal d'alarme et un objectif à son avantage.

Les trois batteries anglaises, rapidement attelées et amenées avec un soutien de cavalerie au plus près de Dundee, ne tardèrent pas à riposter et, en dix minutes, éteignirent le feu des canons boers. Puis le bataillon des Kings Royal Rifles pénétra dans Dundee et chassa des hauteurs immédiatement voisines une avant-ligne qui se replia par les deux ailes et notamment vers les Coalfields (mines de charbon au sud-est de Dundee).

Les hauteurs ainsi nettoyées couraient perpendiculairement à la ligne Glencoê-Dundee, en face du Smith's- Hill, et à la distance moyenne de 3.ooo mètres. Elles devaient naturellement servir de premier emplacement aux troupes de sir Symons. Son infanterie les couronna pendant que les i3* et 67* batteries, traversant Dundee au galop, allaient s'établir un peu en arrière de la crête.

Il était environ 6 heures et demie et pendant cette pause, consacrée à prendre leur dispositif de combat, les Anglais apprirent, dit leur relation, qu'un gros fédéré, de 9.000 hommes environ, se trouvait à une heure de marche, vers Glencoê et semblait vouloir les prendre à

GLENCOÊ. 117

revers. Un épais brouillard ne permettait pas de distinguer exactement ses mouvements.

Malgré cette menace, sir Symons persista dans son plan d'engagement, et les événements lui donnèrent raison. A 7 heures et demie, il donna le signal de la réouverture du feu ; les i3* et 69* batteries tirant sur le Smith's- Hill et la 67* sur les Coalfields. Après une vive préparation, vers 8 heures et demie, Tinfanterie anglaise se porta à l'attaque de la hauteur adverse. Deux de ses bataillons, les Kings Royal Rifles et les Irish Fusiliers, l'abordaient de front pendant que les Dublins, formant échelon en avant de la droite, devaient déborder la gauche des Fédérés. La compagnie montée des Dublins et le 18* hussards précédaient et complétaient ce mouvement enveloppant. Le bataillon de Leicestershire était tenu en réserve.

Dans la traversée du vallon, les Kings Royal Rifles firent des pertes sérieuses. Ce bataillon et les Irish gravirent néanmoins les pentes du Smith's-Hill et à 1 1 heures, grâce au concours de la i3* et de la 69* batteries qui n'avaient pas cessé de tirer par-dessus leurs têtes, ils réussirent à enlever un long mur qui s'étendait à 5oo mètres en contre-bas de la crête. C'est là que sir Symons trouva une mort glorieuse.

La chute de cet obstacle, que les Boers avaient défendu héroïquement, semble les avoir momentanément déconcertés. Leur feu mollit et les deux bataillons anglais, continuant, d'un élan, l'ascension de la montagne, parvinrent au sommet. L'action de flanc des Dublins leur en facilita, d'ailleurs, l'accès. Chassés de la crête, à 1 1^,45, les Boers essayèrent de se maintenir sur le plateau, dans un kraal d'où ils tenaient la ligne anglaise sous des feux croisés. Les i3* et 69* batteries, amenées au galop, les en débus-

Il8 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

quèrent encore. Ils se replièrent vers Test sur une nouvelle hauteur, le mont Talana, où leur arrière-garde fil ferme et dont l'enlèvement, à i**,3o, constitua le dernier acte du combat.

Depuis la mort de sir Symons, le général Yule en avait pris la direction ; il lança à la poursuite de l'ennemi le colonel Môller, du i8' hussards, avec trois escadrons, une section du 6o* Rifles, un détachement d'infanterie montée et une pièce Maxim. En même temps qu'il l'acheminait vers l'est, il envoyait au nord-ouest, dans la direction d'Hattings-Spruit, le i"" bataillon du Leicestershire et la 67* batterie, avec mission de reconnaître et, si possible, de tenir en échec le gros de 9.000 Boers signalés le matin. Le reste des troupes anglaises réoccupèrent leur camp.

Dans la nuit, le colonel Môller, tombant dans une embuscade boer, fut fait prisonnier de sa personne, avec tout un escadron; son canon Maxim resta également aux mains de l'ennemi.

Cette échauflburée diminua de beaucoup, pour les Anglais, la valeur d'un succès tactique, d'ailleurs chèrement acheté. Ils avaient eu 229 hommes, dont 32 officiers, hors de combat ('); en y joignant 9 officiers et i5o soldats prisonniers, ils perdaient donc 4oo hommes, soit quatre ou cinq fois plus que leurs adversaires.

Les Boers, il est vrai, avaient laissé échapper, ce jourlà, les lauriers qu'ils étaient près de cueillir, les avantages décisifs et immédiats qu'ils pouvaient raisonnable-

(i) L.Vdessus 13 officiers et 33 hommes de troupe tués. La proportion d'ufliciers mis hors de comhal était significative. La proportion totale des pertes par le feu (7 p. 100 de relTeclif) ressort inférieure aux chififrca de 1870. Rappelons que les pertes des Allemands furent à Wœrth de ii.3; à Borny de 8.1 ; à KezonvÛle de 32.4 ; à Saint-Privat de 10 p. 100.

ELANDSLAAGTE . I I 9

ment escompter. Quelle fut la cause de celte déception ? Y eut-il faute commise et à qui est-elle imputable ? La lumière n'est pas encore faite sur ce point. L'offensive de Lucas Meyer atteignit bien, tout d'abord, le but visé, de fixer les Anglais face à l'est. Le gros des Fédérés arriva aussi sur leurs derrières au moment opportun. Ce gros semble s'être perdu dans le brouillard et on peut supposer que, malgré le faible éloignement des détachements, leur action convergente fut mal assurée, que les relations de commandement furent mal établies. Bref, les Boers se montrèrent mauvais manœuvriers, et il n'y a rien là de surprenant pour des troupes improvisées.

Mais le plan stratégique de leur chefétait si solidement établi qu'il n'avait pas à craindre quelque malfaçon tactique. Ce qui n'avait pu être fait le 20 octobre devait l'être les jours suivants. Les troupes de sir Symons, qui ont évité la capitulation, seront décimées dans une désastreuse retraite et leur succès môme de Glencoê, en les attardant sur le terrain disputé, tournera à leur confusion finale.

Ainsi en sera-t-il encore de sir G. White, que nous verrons, tout à l'heure, perdre un temps précieux à porter, au nord et à l'ouest, des coups inutiles, tâtonnant en aveugle, jusqu'au moment où il tombera dans le trébuchet de Ladysmith. La trame tissée par le vieux général boer, autour des Anglais, était à la fois si souple et si résistante, que leurs efforts pour en sortir ne réussiront qu'à les empêtrer davantage.

Journée du 2i octobre (^Elandslaagté). — Le 20, au soir, sir G. White avait appris parle télégraphe (y/'d Grcytowii) l'engagement soutenu par son avant-garde et sa-

vait qu'elle s'était maintenue entre Glencoë et Dundee. Il savait, d'ailleurs, depuis la veille, que la voie ferrée

Elandslaagle.

était détruite et qu'un détachement ennemi s'était interposé entre Ladysmilh et Glencoë. Impatient de rétablir

ELANDSLAAGTE. 121

les communications entre les deux fractions de sa petite armée, il se décida à faire attaquer les Boers à Elandslaagte.

Elandslaagte est à 24 kilomètres de Ladysmith. Le général anglais venait d'appeler, dans cette dernière ville, les troupes échelonnées en arrière et ne pouvait les atr tendre avant le 22 octobre. Inquiété, d'autre part, sur son flanc ouest, par les Orangistes de Bester-Station et d'Acton -Holmes, il n'osait dégarnir complètement ce point de rendez-vous en se portant en avant avec toutes ses forces disponibles. Il ordonna donc, tout d'abord, une première et simple reconnaissance offensive à exécuter, le 21 de grand matin, dans la direction à dégager.

Le 21, à 4 heures du matin, le général French, chargé de cette reconnaissance, partit de Ladysmith, en remontant vers le nord, le long de la voie ferrée. Il avait sous ses ordres les chevau-légers volontaires (Impérial Light Horse) avec une batterie des volontaires du Natal et un demi-bataillon (4 compagnies) du Manchester Régiment emporté, comme soutien, par un train blindé.

A 7 kilomètres environ d'Elandslaagte, sur les bords de la Modder-Spruit, on rencontra les premiers éclaireurs boers. Après quelques coups de feu échangés, les chevau-légers et la batterie, prenant les devants au trot, gagnèrent un plateau qui domine la vallée où se trouvent la station et les mines de charbon. A leur approche, une nuée de Boers à cheval quittèrent la station et gravirent les flancs d'une hauteur située à i .800 mètres de l'autre côté de la vallée. La batterie ayant ouvert son^feu sur eux, plusieurs canons boers, placés sur cette hauteur, ripostèrent et assez heureusement pour démolir un caisson dès les premiers coups.

Dans le même temps, le général French apprenait, du directeur des mines, qu'il y avait là i.ioo Fédérés environ, avec deux pièces Maxim et deux canons Nordenfelt. Ne se jugeant pas en forces, il rompit le combat, rétrograda jusque derrière la Modder et rendit compte, en demandant qu'on lui envoyât des renforts sur ce point.

Le général White fit de son mieux pour satisfaire à cette demande, tout en continuant à garder Ladysmith. Laissant dans cette ville le général Huntcr avec 5oo volontaires du Natal, la batterie de montagne et deux bataillons d'infanterie, il achemina, soit par voie de terre, soit par voie ferrée, tout le reste des troupes vers la Modder-Spruit. Entre 1 1 heures et 2 heures, cinq trains y amenèrent des renforts et, peu après 2 heures, le général French se trouva à la tête de onze escadrons, trois batteries et deux bataillons d'infanterie : le 5* lanciers, un escadron du 5* dragons, l'Impérial Light Horse, deux escadrons de carabiniers du Natal, trois batteries dont une des volontaires du Natal, la i*' bataillon du Devonshire, un demi-bataillon du i*' Manchester et la moitié du 2* bataillon des Cordons Highlanders, soit en tout 3.5oo hommes.

Par une disposition assez fréquente chez les généraux anglais, le général White laissa le commandement à son subordonné et suivit les opérations en simple spectateur.

Ainsi renforcé, le général French ébranla sa colonne à 2 heures de l'après-midi, suivant la route déjà adoptée le matin. Vers 3 heures, et à 5 kilomètres environ d'Elandslaagte, le 5* dragons, qui tenait la tête, se trouva inopinément exposé au feu de quelques pièces Maxim établies sur une hauteur à gauche de la route. C'était un détachement d'Orangistes, attirés par la canonnade de la ma-

ELAN DSLAAGTE . 123

tinée, el qui étaient accourus au secours de leurs frères du Transvaal. Placés sur le flanc de la ligne de marche, ils auraient pu être gênants; mais rartillerie anglaise en eut promptement raison et à 3 heures et demie, après avoir forcé la porte du champ de bataille, on se trouva en présence et à une lieue de la position principale des Boers.

Cette position, que Ton rencontre un peu avant d'arriver à Elandslaagte, s'offre, face à Touest, sous l'aspect d'une longue arête, de 7 kilomètres environ, découpée en dents de scie et perpendiculaire à la voie ferrée. Elle est constituée, en réalité, par une succession de sommets ou de terrasses qui s'étagent et s'alignent du nord au sud.

Deux kopjes, dont le commandement sur la plaine atteint 3oo mètres, marquent la pointe septentrionale, le dernier maillon et la partie culminante de cette chaîne. Leurs flancs abrupts, parfois même taillés en muraille, leurs vues étendues à plus de 8 kilomètres, sur une région complètement découverte, en font un poste défensif très solide, mesurant 2''",5oo du nord au sud et de 800 à 900 mètres dans le sens transversal. Là se trouvait proprement le champ d'action qu'avaient choisi Viljoen et ses 1.800 hommes (y compris les Orangistes). Leur camp était blotti dans un col étroit ou Neck, situé entre ces deux mamelons. Sur le plus petit, et le moins septentrional, leur artillerie, dissimulée par des retranchements, battait la direction sud-ouest par laquelle s'avançaient les troupes du général Frcnch.

Ces dernières, d'ailleurs, avaient pris pied, vers 3 heures et demie, sur un plateau qui se relie à l'extrémité sud des hauteurs et qu'un large vallonnement sépare des kopjes. Elles se déployaient à 4.100 mètres de la position

boer; le bataillon des Devons à gauche, face au petit kopje et prêt à l'attaquer de front; les Manchesters en échelon en avant vers la droite ; Tartillerie au cenlre et les Cordons en réserve en arrière de Faile droite. Une partie du 5* lanciers et l'Impérial Light Horse couvraient et précédaient l'aile droite; enfin, deux escadrons du 5' lanciers battaient l'estrade au loin vers la gauche.

D'une façon générale, et de la gauche à la droite, la ligne des Anglais était orientée du nord-ouest au sud-est, obliquement au front des Fédérés qu'elle débordait de toute sa longueur. Application moderne de l'ordre oblique, elle refusait la gauche et avançait la droite, de façon à gagner peu à peu l'extrémité sud des hauteurs et à aborder les kopjes par leurs terrasses inférieures. Tout le plan du général French se résumait, en somme, à fixer l'ennemi face à l'ouest, sur le petit kopje, en menaçant ce kopje avec les Devons, pendant que les Manchesters, soutenus par les Cordons, déborderaient son aile gauche et se rabattraient sur son liane.

Les troupes prenaient encore leurs dispositions, quand l'artillerie des Fédérés ouvrit le feu sur elles à 4-ooo mètres ; les batteries anglaises ripostèrent et le combat se trouva ainsi engagé, suivant la formule réglementaire par un duel d'artillerie. La distance était grande; elle était même excessive pour le matériel de Woohvich, tandis que les Boers, disposant d'une batterie Canet à tir rapide, obtenaient quelques résultats appréciables. Leur tir, dit le correspondant du Times ^ était admirablement réglé et, grâce à l'emploi de la poudre sans fumée, l'emplacement de leurs pièces se trahissait à peine. Sur le soir, seulement, on le distingua mieux, à la lueur des coups qui illuminaient la colline enveloppée d'ombre.

EL ANDSL A AGTE . 125

Pour faire cesser ce duel inégal et sans résultats de son côté, le général French, au bout d'une demi-heure, donna à rinfanterie Tordre de commencer son mouvement.

Il était 4 heures et demie à peine. Le bataillon des Devons, laissant sa compagnie montée à la garde de Tartillerie et prenant sa direction sur le petit kopje, descendit dans la plaine. Trois de ses compagnies, en première ligne, se déployèrent sur un front de 4oo mètres, orienté du nord-ouest au sud-est, et constituèrent la chaîne et ses soutiens. Les quatre autres compagnies, en réserve, suivaient à 4oo mètres de distance, chacune en colonne par un, avec des intervalles variables de 5o à loo mètres. Cette formation par le flanc, en colonne par un, favorablement appréciée par les rapports anglais, semble avoir diminué la vulnérabilité du dispositif. Les projectiles ennemis éclataient trop haut ou passaient dans les intervalles.

Les Manchesters, destinés à déborder Taile gauche ennemie, s'étaient formés en échelons en avant par la droite, chaque échelon constitué d'une colonne de compagnie. Ils s'ébranlèrent en même temps que les Devons, leur échelon de droite ayant son point de direction à l'extrémité sud des hauteurs (3 kilomètres environ au sud du petit kopje). Les Cordons les suivaient tout d'abord en seconde ligne ; mais ils durent bientôt se porter eux-mêmes en première ligne pour remplir l'intervalle croissant qui séparait des Devons. Ils adoptèrent alors la formation des Manchesters.

A l'extrême droite, enfin, les hommes de l'Impérial Light Horse, qui avaient mis pied à terre, flanquaient les Manchesters et devaient tourner complètement la position des Boers. A peine avaient-ils commencé à dé-

boiter, qu'une contre-attaque de Boers à cheval vint les prendre en flanc ; mais le feu d'une batterie et l'appui d'une compagnie de Manchesters dégagèrent prompteinent les chevau-légers et les assaillants disparurent au galop derrière les collines.

Pour appuyer le mouvement général de l'infanterie, l'artillerie anglaise, toujours au centre de la ligne, prit le trot dès qu'elle fut dépassée et gagna, avec son soutien monté, une seconde position à 2.5oo mètres du petit kopje. Là, elle ouvrit un feu violent de shrapncls qui réduisit au silence l'artillerie adverse.

Cette intervention de l'artillerie et le déchaînement d'un court orage, qui éclata peu avant 5 heures, facilitèrent la progression des Devons. Ils atteignirent, sans un seul arrêt, la distance de i.ioo mètres où leur colonel fit déployer la chaîne et ouvrir le feu. A partir de cette distance, les difficultés commencèrent et allèrent en croissant. Les canons boers, tout d'abord, qui avaient été momentanément ramenés en arrière, rouvrirent le feu sur l'infanterie et le continuèrent, avec des hauts et des bas, en dépit de l'artillerie anglaise. En même temps, les Mausers des Fédérés entrèrent en jeu avec leur redoutable précision.

Malgré leurs pertes, les Devons, fournissant plusieurs bonds, entrecoupés de feux de salves et de renforcements successifs, parvinrent, vers 5 heures et demie, à 700 mètres du petit kopje. En ce point, ils durent se terrer sous un violent feu d'infanterie, s'abriter tant bien que mal derrière des monticules de fourmilières et attendre, pendant une mortelle demi-heure, que les Manchesters et les Cordons, dans leur mouvement tournant, fussent arrivés à leur hauteur.

ELANDSLAAGTE . 1 2 7

Ceiix-ci avaient atteint, rapidement et sans pertes, la pointe sud des collines, effectué leur rabattement et pris leur direction vers le flanc sud du petit kopje. Les Cordons, qui suivaient les pentes occidentales et avaient moins de chemin à parcourir que les Manchesters, acheminés par les crêtes, gagnèrent insensiblement la tête ; leur objectif était une sorte de plateau rocheux, situé entre le petit kopje et la colline immédiatement inférieure. Remontant de terrasses en terrasses, ils n'eurent pas trop de peine à s'élever jusqu'à la colline, à 1.200 mètres environ du kopje et du flanc de l'artillerie fédérée, mais, à partir de ce dernier couvert, chaque mouvement s'effectua sous un feu de mousqueterie déchaînée, que renforcèrent encore une partie des canons boers, tournés rapidement de ce côté.

Cordons et Manchesters rivalisèrent de dévouement. Cheminant pied à pied à travers les roches, ils semèrent leur route de morts et de blessés. Arrivés au plateau, ils avaient encore, devant eux, 600 mètres à parcourir sur un terrain découvert, pierreux, coupé de clôtures en fil de fer. A l'extrémité, le tronc de cône du kopje, avec son sommet auréolé d'éclairs.

Un peu après 6 heures du soir, les deux attaques, de front et de flanc, étaient donc à même hauteur ; la nuit approchait, l'heure de l'attaque décisive et générale était venue : elle fut déterminée par un dernier bond de l'artillerie, qui se porta, au galop, à 1.800 mètres de la position ennemie et y fit pleuvoir les obus à balles.

Sous sa protection, les Devons dans la plaine, les Cordons et les Manchesters sur les crêtes resserrèrent progressivement le cercle.

Favorisés par l'ombre, déjà épaisse dans les fonds et

par l'angle mort considérable de la face ouest, les Devons gagnèrent, sans pertes excessives, le pied des hauteurs; mais, pour les Ecossais et leurs vaillants soutiens, qui se profilaient sur le plateau, la traversée de cette zone étroite," de cette région de la mort, comme disaient les Russes à Gornii-Dubniak, fut une dure épreuve.

Arrivés à l'extrémité et tout contre ' le flanc sud du kopje, à 100 mètres à peine du sommet, ils se collèrent au sol, incapables, en apparence, d'aller plus loin. C'était le moment psychologique, la crise nerveuse qui se résout, suivant les cas, en désastreuse retraite ou en une sorte de fuite en avant, d'irrésistible poussée.

Avec un rare à-propos, le colonel Hamilton fait sonner « la charge » et entonner l'air sacré des Highlands. En un clin d'œil. Kilts et Khakis surgissent de tous côtés, battent quelques minutes la crête de leurs vagues successives, puis submergent le kopje et retombent, de l'autre côté, dans le laager des Fédérés.

Ces derniers luttent en désespérés ; leurs artilleurs se font tuer sur leurs pièces, dont deux tombent aux mains des Anglais; leur arrière -garde, réfugiée sur le grand kopje, puis dans une ferme plus à l'est, couvre héroïquement la retraite; mais à 7 heures tout est fini. On n'entend plus, au loin, que le roulement des chariots boers, poursuivis par le 5' lanciers.

Les 1.800 Fédérés, dont la résistance avait forcé l'ad* miration de leurs vainqueurs même, laissaient 100 hommes sur le carreau et à peu près autant de prisonniers. Parmi les prisonniers, le colonel allemand Schiel, principal instructeur de Tartillerie républicaine. Deux commandos, par le fait, étaient très éprouvés, celui des Allemands et celui de Johannesbourg.

ELANDSLAAGTE. I2g

Du côté des Anglais, le chiffre absolu des perles, plus considérable encore, s'élevait à 6 officiers tués et 3o blessés, 5o sous-officiers et soldats tués, i8i blessés et 7 disparus. Au total, 274 officiers, sous-officiers et soldats, soit 7.5 p. 100 de reffectif mis hors de combat.

Très honorable pour les armes anglaises, la victoire d'Elandslaagte était, en somme, un second succès à la Pyrrhus. Le résultat tactique apparaît indéniable; mais on verra bientôt que le résultat stratégique devait être nul, sinon nuisible.

Si nous avons relaté cette affaire avec plus de détails tactiques que n'en justifie son importance, c'est qu'elle présente, en raccourci, toutes les formes consacrées du combat moderne. Plan d'engagement et plan d'action chez les chefs, dispositifs et évolutions de la troupe, tout est conforme à ce que nous pratiquons dans les grandes manœuvres et, vraisemblablement, une autre armée européenne n'eût pas mieux fait. Les Anglais, suivant la remarque du Times, y ont glorieusement démontré que l'enlèvement d'une position fortifiée est encore possible, même sous le feu des armes perfectionnées.

Cet enseignement mérite qu'on le retienne, mais il a été chèrement payé et, au point de vue pratique et anglais, la victoire demeura stérile. Le lendemain avant l'aube, soit en conséquence des inquiétudes données par les Orangistes, soit en raison des mauvaises nouvelles de Glencoê, on reprit le chemin de Ladysmith, sans plus tendre la main au général Yule et le surlendemain (28 octobre), ce même chemin de Ladysmith sera de nouveau intercepté par les Fédérés, bien plus près qu'à Elandslaagte. On n'avait donc pas même réussi à se donner de l'air.

l30 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Retraite de Glencoë à Ladysmith {21-26 octobre). Combat de Rietfontein {24 octobre). — Pendant que le général White faisait ainsi, le 2 1 octobre, un inutile effort vers son lieutenant, le général Yule semble avoir perdu, le matin de ce jour-là, un temps précieux à se reposer dans son camp entre Glencoê et Dundee. Il s'était endormi sur les lauriers de la veille, si bien endormi qu'il allait être encore réveillé par le canon et, cette fois, sous la menace des plus grands dangers.

Joubert, en effet, avait pu reprendre, dès la nuit du 20 au 21, le plan d'enveloppement qui n'avait subi qu'un léger dérangement. Loin d'être démoralisés, les soldats de Lucas Meyer brûlaient d'obtenir leur revanche et en savouraient déjà l'avant-goût dans la capture du colonel Môller. Tous les autres éléments de l'armée étaient également prêts et impatients. Après avoir rallié ses troupes un peu au nord d'Hattings-Spruit, le généralissime boer les ébranlait le 21 au matin : le gros, droit au sud, vers le camp anglais ; les corps d'Erasmus et de Meyer en flanqueurs à petite distance, avec leurs points de direction un peu en dehors de Glencoê et de Dundee.

Le 21 dans l'après-midi, le corps principal (9.000 fédérés) parvient, sans être éventé, jusqu'au mont Impati, au nord et à 6 kilomètres du camp, y installe à loisir de la grosse artillerie et ouvre inopinément le feu sur un adversaire qui, décidément, s'entendait mal à se garder.

L'effet de la première surprise est tel, dans le camp anglais, qu'on prend à peine le temps d'abattre les tentes et que, sans même attendre les équipages, on emmène précipitamment les troupes plus au sud, vers un emplacement où Ton espère échapper au canon. Il pleuvait à torrents ; les hommes, privés de leurs havresacs et de

RETRAITE DE GLENCOÊ A LADYSMITH. l3l

Jeursmantcaux, piétinent deux heures sous l'averse avant d'établir ce nouveau bivouac, où leur matériel vient enfin les rejoindre.

A peine y sont-ils installés que les obus éclatent sur eux, venant de deux directions différentes. Force est de se remettre en colonne au milieu de la nuit, cette fois dans la direction de Dundee. Aux approches de cette ville, nouvelle déception et nouveau contre-ordre. Les habitants, accourant au-devant des troupes, annoncent qu'un parti boer considérable débouche de l'est.. On rebrousse vers Glencoë et l'on finit par bivouaquer, sans feux, à quelque distance au sud de cette ville.

Le lendemain, 22 octobre, après cette pénible nuit, la nouvelle de l'affaire d'Elandslaagte, présentée comme une victoire, fait renaître un fugitif espoir. On songe même un instant à exploiter ce succès chimérique et, dans ce but, le général Yule détache vers Meran, dans les défilés de la Waschbank, un escadron et une batterie chargés de couper la retraite aux Orangistes. Mais à une heure de marche, ce détachement se heurte à un fort commando républicain qui ouvre sur lui le feu de 6 pièces de canon.

L'ennemi était donc au sud-ouest, comme au nord, comme à l'est. La voie ferrée de Glencoë à Ladysmith coupée en deux endroits, la route occupée par des forces adverses dont on ignore le chiffre, sont définitivement interdites. Sur la route de Dundee à Helpmakaar, même obstacle. Le cercle se ferme dans toutes les directions et l'image de la capitulation se dresse, menaçante. Et l'on a devant soi toute la journée du 22, d'une mortelle longueur, avant de trouver dans les ombres de la nuit quelque chance favorable !

l32 LA GUERRE 2$UD-AFRICAINE.

Alors commence, entre les Anglais et leurs adversaires, de Glencoê à Dundee, une série de marches et de contremarches où il est diffîcile de discerner un plan quelconque, sinon, pour le général anglais, celui de gagner du temps. C'est le lièvre qui, près d'être forcé, revient au lancé, en repart et multiplie ses crochets.

Comment comprendre qu'avec de tels avantages, Joubert n'ait pas, ce jour-là, une bonne fois, découplé sa meute et sonné l'hallali ! Comment comprendre qu'il n'ait pas visé et obtenu un succès complet, foudroyant, mérité par son habile préparation ; un succès qui eût peut-être supprimé Paardeberg au livre du destin, la capture en rase campagne de 4«ooo soldats des Indes ! Comment admettre qu'il se soit contenté de suivre avec son canon la proie que ses commandos se renvoyaient de l'un à l'autre !

A cette passivité déconcertante, à cette inertie qui n'aboutira jamais qu'aux demi-résuhats, une explication suffît, que nous aurons bien des fois encore à alléguer : « Les Boers n'avaient pas de baïonnettes ! »

Sous cette formule, d'apparence légèrement paradoxale, nous voulons dire que l'absence de l'arme de choc implique, chez eux, l'intention de n'agir jamais que par le feu. Or, par le feu, on n'obtient jamais de décision.

Poiila Doura la balle est folle, la baïonnette seule est

sage ; seule elle sait frapper précisément au cœur.

L'absence de la baïonnette accuse-t-clle, d'ailleurs, chez nos héroïques Républicains, quelque répugnance du corps-à-corps, quelque préoccupation pusillanime de substituer l'habileté à la bravoure? Evidemment non. Elle tient à des lacunes d'un autre ordre; elle révèle le défaut constitutionnel et profond de toutes les troupes

RETRAITE DE GLENGOÊ A LADYSMITH. l33

improvisées. Les Boers n'attaqueront jamais à fond et n'ont pas soncjé à se procurer Tarme indispensable, parce cju'ils ne peuvent attaquer de la sorte, pousser un assaut; parce que l'attaque à fond réclame Tordre, la cohésion, l'articulation organique qu'on ne trouve que dans les armées existant dès le temps de paix.

Mais laissons ce point de doctrine, que nous aurons à examiner plus tard, et revenons aux faits.

Bloqués au nord par Joubert sur l'Impati, coupés également, à l'ouest et à l'est, des deux routes de Glencoê à Ladysmith et de Dundee par Beith à Helpmakaar, les Anglais semblaient perdus. Ils étaient acculés au massif du Biggarsberg, compris entre ces deux routes ou plus exactement entre la Waschbank et la route d'Helpmakaar, région horriblement difficile, où une troupe de quelque efTectif ne semblait pouvoir trouver d'issue. A travers ce massif, une seule brèche, la Van-Landeers-Pass, longue de lo kilomètres et offrant parfois moins de 3 mètres de large, conduisait à la vallée moyenne de la Waschbank; (le là, on pouvait atteindre la vallée de la Sunday, celle de laModder-Spruit,puis enfin Ladysmith. Le trajet total était de 85 kilomètres et combien ardu au début ! Par une résolution désespérée, le général Yule risqua cette partie chanceuse et la gagna.

Après avoir joué aux barres avec les républicains toute la journée du 22, tiraillant pour amuser le tapis, la colonne anglaise entamait dans la soirée une dernière marche, de Glencoê à Dundee, comme si elle voulait percer par la route de Dundee à Helpmakaar. Les soldats même s'attendaient à ce suprême effort. Les Boers prenaient leurs mesures en conséquence.

A mi-distance de Dundee, la colonne change brusque-

l34 LA GUERRE SLD-AFRIGAINE.

ment de direction, tourne au sud et disparaît dans les gorges du Biggarsberg, pendant que son arrière-garde entretient le feu avec les Boers et leur persuade qu'on prend ses dispositions pour bivouaquer. Un épais brouillard et une pluie battante favorisent cette ruse, en endormant la vigilance des Fédérés.

C'était le salut des Anglais ; salut chèrement acheté, en abandonnant tous leurs blessés, leurs fourgons, leur artillerie qui ne pourra les suivre dans ces gorges escarpées. Ils vont semer leur route d'éclopés, d'hommes exténués ou débandés et laisser un quart de leur effectif aux mains de l'ennemi. Mais enfin ils échappent aux Fourches Caudines et cela pallie bien des fautes. Il faut rendre justice à l'énergie du chef qui n'a pas désespéré, à la force de résistance de la troupe qui, après deux jours de navettes, sans repas chaud, sans arrêts, par un temps exécrable, suit encore son chef dans l'étroit et affreux couloir au bout duquel luit la liberté !

Le 23 octobre, ces vaillants restes de la division Symons étaient en plein dans le défilé, quand ils purent faire tenir au général White les premières nouvelles de leur sort et lui apprendre qu'ils atteindraient, le 24^ la vallée de la Sunday.

Ce même jour (28), un train expédié de Ladysmith à Elandslaagte pour recueillir quelques morts et blessés du 2 1 , trouva la voie coupée à deux lieues et demie de Ladysmith el fut accueilli par une fusillade qui le contraignit à rebrousser chemin. On sut ainsi par un pur hasard — et nous nous demanderons ici, une fois de plus, à quoi servait la nombreuse cavalerie anglaise — qu'un corps orangiste, évalué à i.5oo hommes, venu le 22 de

RETRAITE DE GLENCOÊ A LADYSMITH. l35

Besler-Station, occupait une forte position à l'ouest de la voie ferrée, à hauteur de la station de Rietfontein (i i kilomètres seulement de Ladysmith).

C'était, d'une façon générale, une preuve de la médiocrité des résultats obtenus à Elandslaagte et un indice des dispositions audacieuses des Orangistes. C'était, de plus, dans le cas particulier, une menace sérieuse pour la colonne du général Yule.

On pouvait craindre, en effet, que ces i.5oo hommes fussent seulement l'avant^garde d'un corps plus considérable el, étant donnée la direction initiale du nord-ouest au sud-est, suivie de Besler à Rietfontein par cette avantgarde, la continuation du même mouvement aurait amené ce corps dans la vallée de la Modder-Spruit, à cheval sur le chemin de Beith à Ladysmith, par où devait s'opérer la jonction des troupes en retraite.

Il fallait à tout prix assurer cette jonction.

A ce moment (28 octobre), le général White disposait, à Ladysmith, de toutes les forces de son gros ; les troupes au sud de cette ville ayant rallié dans les journées du 21 et du 22. Il était donc à la tête de 7 bataillons, 6 batteries et [\ régiments de cavalerie, soit près de 10.000 hommes en y ajoutant les coloniaux.

Avec une pareille masse, s'il n'avait pas été, dès lors, h\^notisé par Ladysmith, il aurait eu le choix entre plusieurs opérations décisives en rase campagne. Il aurait pu, p.ir exemple, se porter avec toutes ses troupes, jusqu'à la vallée de la Modder ou même de la Sunday, audevant du général Yule, le recueillir et tomber sur les corps d'Erasmus et de Meyer, que nous verrons plus loin acharnés à la poursuite de Yule par la route de Dundee à Beith. Il aurait pu encore, le 24, marcher dans la direc^

l36 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

lion opposée sur les Orangistes de Rietfontein, les prendre en flanc s'ils continuaient leur mouvement vers la Modder ou les attaquer sur place s'ils y étaient encore et les écraser grâce à sa supériorité probable. S'il doutait de cette supériorité numérique, il lui était loisible de procéder contre eux à une reconnaissance offensive préalable, mais en tenant toujours tout son monde dans la main, suivant le précepte de Bugeaud, prêt à passer, dans une occurrence favorable, de la reconnaissance à l'attaque.

Concentré, en un mot, à Ladysmith, dans une position centrale entre les colonnes adverses que séparaient plus de 5o kilomètres ; disposant d'une bonne transversale de manœuvre dans la route de Besler-Ladysmith-Beith, sir G. White pouvait jouer des lignes intérieures et, sinon anéantir l'advereaire, du moins faire subir à ses têtes de colonne isolées plusieurs échecs de détail, puis repasser en toute sécurité la Tugela et, derrière cette nouvelle ligne, recommencer une campagne de chicanes.

Mais le souci de protéger Ladysmith le hantait et allait le déterminer à morceler lui-même ses ressources. II en laissera la moitié dans la ville et, tout en ordonnant pour le 24 une opération ofTensive contre les Orangistes, il n'affectera à cette opération que 2 régiments de cavalerie, 3 batteries et l\ bataillons, avec quelques éléments coloniaux ; en tout 4.5oo hommes (*). C'était trop pour tâter seulement l'adversaire ; trop peu pour le battre si, comtne le fait se produisit précisément, il se trouvait supérieur à l'évaluation primitive.

(i) 5* lanciers; 19^ hussards; Impérial Light Horse ; carabiniers toIoek taircs du Natal ; Border Mounted Rifles ; 4^" et 53« batteries de campagne ; io« batterie de montagne; i^^' bataillon de Gloucestershire ; i*' bataillon de Liverpool ; i^ bataillon de Devonshire; a" bataillon des Kings Royal Rifles.

COMBAT DE RIETFONTEIN. 187

Le lendemain, 24 octobre, dès Taube, sir G.White, se mettant à la lôte de ses troupes, marcha sur Rietfontein, en suivant la route qui court le long et un peu à Test de la voie ferrée Ladysmith-Glencoc.

A 7 heures du matin et à 1 1 kilomètres de Ladysmith, le général French, précédant la colonne avec 2 régiments de cavalerie, signala l'ennemi en position sur une ligne de collines parallèle à la voie ferrée, à 5 kilomètres environ à l'ouest de cette voie.

A peine sa cavalerie était-elle en vue, que les Boers ouvrirent sur elle des feux d'artillerie à grande distance et sans autre effet que de déceler leurs emplacements. Sir French fit mettre pied à terre à ses cavaliers et aux volontaires et occupa un mouvement de terrain parallèle à la position adverse, situé comme elle à l'ouest de la voie ferrée, mais tout contre cette voie.

Peu après, vers 8 heures, le gros rejoignit son avantgarde, porta son artillerie sur la cr^te tenue par les cavaliers et l'action s'engagea par une violente canonnade.

Les rapports anglais sont très sobres de détails sur cette action, qui semble avoir été un demi-échec. Tout ce qu'on peut discerner derrière leurs réticences, c'est que sir G. White reconnut de suite qu'il n'était pas en forces pour tourner la position des Boers. Ces derniers comptaient donc plus de i .5oo hommes. Le général anglais, en conséquence, résolut de mener l'affaire surtout avec son artillerie, et la relation anglaise mentionne que la canonnade dura plus de quatre heures. Elle nous dit bien aussi que, sous la protection de ce feu, l'infanterie se déploya sur deux lignes, de 2 bataillons chacune, et franchit la voie ferrée, face au nord-ouest ; mais, au lieu de lui voir prendre l'offensive, nous constatons que, vers

l38 LA GUERRE SUO-AFRIC.UNE.

1 1 heures, les Fédérés étaient en passe de tourner son aile gauche et que sir G. White eut grand'peine à se dégager de celte contre-attaque.

A midi, il décida de rompre le combat et, vers 2 heures, les troupes anglaises, protégées parleur artillerie, étaient en pleine retraite §ur Ladysmith. La raison alléguée pour expliquer ce mouvement rétrograde est que, vers midi, le général White reçut la nouvelle du débouché de sir Yule dans la vallée de la Waschbank. Ce dernier était donc hors des défilés du Biggarsberg et le général en chef, le considérant dès lors comme hors de danger, jugea sa mission remplie.

Sir G. White avait en somme, et tout au plus, maintenu l'adversaire pendant six heures, et Ton peut se demander si, en se repliant sur Ladysmith, en découvrant et en ouvrant par suite les chemins de Rietfontein au sud-est, vers la Modder-Spruit ou la Sunday-River, il entravait bien sérieusement toute tentative, que les Orangistes auraient méditée, de couper la retraite au général Yule.

Le contraire paraît exact.

Encouragés par leur succès de Rietfontein, ayant l'espace libre devant eux, les Orangistes auraient pu pousser au sud-est le 24 et barrer, le 26, à sir Yule la route de Beith à Ladysmith. lis n'en firent rien, probablement par suite des difficultés inhérentes à tout mouvement concentrique combiné à grandes distances. Sir Yule, talonné en queue par Erasmus et Meyer, menacé sur son flanc droit par Joubcrt descendant du nord au sud, exposé à rencontrer en tête les Orangistes, risquant d'être broyé au point de convergence de ces colonnes, échappa entre les mailles du filet avant qu'il fût refermé. Le hasard y contribua plus, au demeurant, que les dispositions du gêné-

COMBAT DE RIETFONTEIN. iSq

rai en chef anglais, en y comprenant même la demimesure qu'il prit, le 26, d'expédier un détachement vers la Modder au-devant de Yule.

Le combat de Rietfontein coûta aux Anglais 7 officiers et 1 1 1 hommes hors de combat. La proportion relativement faible d'officiers atteints accuse bien le caractère purement démonstratif de cette affaire.

Pendant cette journée du 24, la colonne de sir Yule qui, à 3 heures du matin, était sortie delà Van-Landeers- Pass, débouchait dans la vallée de la Waschbank. Elle la suivait jusqu'à la croisée de la route de Beith à Ladysmith, puis, prenant cette route, elle atteignit le 25 au matin la vallée de la.Sunday, où elle s'accorda un moment de repos. Au cours de cette halte, elle reçut de Ladysmith des courriers qui lui apprirent le retour offensif des Orangistes après l'affaire d'Elandslaagte, leur présence à Rietfontein et l'issue indécise du combat du 24* Sir Yule put donc apprécier qu'il y avait encore un danger de ce côté ; il était informé en même temps que la garnison de Ladysmith lui tendrait la main sur la Modder.

A celte première raison d'abréger sa halte, s'en ajouta bientôt une plus sérieuse, car ses troupes n'avaient pas encore terminé leur repas quand les vedettes d'extrême arrière-garde, accourant à franc étrier, annoncèrent qu'une grosse troupe ennemie, venant de la direction de Beith-Helpmakaar, n'était plus qu'à quelques kilomètres.

C'était les commandos d'Erasmus et de Lucas qui, après avoir opéré leur jonction à Dundee, avaient descendu la route de Dundee-Helpmakaar jusqu'à Beith, puis enfilé la route de Beith à Ladysmith. Ils talonnaient sir Yule, qui leva immédiatement son camp et, serré de près, laissant

l40 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

encore bon nombre de prisonniers derrière lui, arriva le 25 au soir, par une marche forcée, à la vallée de la Moddcr et y fut recueilli par le détachement de Ladysmilh. Le 26, ses troupes flrent leur entrée dans la ville, mais dans quel pitoyable état !

Derrière elles, Erasmus et Lucas atteignirent la vallée de la Modder, le 27 octobre, et s'y arrêtèrent, à 12 kilomètres de Ladysmith, donnant la main à Joubert, qui se reliait lui-même aux Orangistes.

Des deux côtés, la concentration s'était effectuée, mais dans des conditions bien différentes ; offrant, dès le début, auxBoers l'occasion de prendre l'initiative stratégique et consacrant, pour un temps, leur maîtrise sur la suite des opérations.

c< Grèce au ciel, écrit à cette date le Broad Arrow, la petite armée du général White, qui n'eût jamais dû être divisée, se retrouve tout entière à Ladysmith, son véritable et unique point de rassemblement. »

Très fondé en principe, en ce qui concerne la concentration des forces, ce jugement nous parait erroné dans l'application qu'il en fait à Ladysmith.

Ladysmith était un centre de concentration dangereux et un centre de manœuvres très précaire.

Nous avons, il est vrai, indiqué précédemment comment le général White aurait pu, le 24 octobre, partir de ce point et peser tour à tour sur les Orangistes à Bester et sur les Transvaaliens vers Beith ; mais les Fédérés ne se présentaient, ainsi divisés, que par suite de leurs manœuvres antérieures contre le détachement de sir Symons. N'eût été ce détachement, il est vraisemblable que les Transvaaliens de Charleslown et de Vryheid se seraient d'abord réunis à Glcncoë, pour se porter sur Ladysmith

COMBAT DE RIETFONTEIN. ll^l

en suivant la voie ferrée, pendant que les Orangistes auraient débouché sur cette même ville par la passe de Van-Reenen. Entre ces deux masses concentriques, reliées dès le début de leurs mouvements par le chemin de Rachitz, Driefontein, Rester, qui suit le pied des montagnes, la petite armée de sir G.White, massée à Ladysmith, n'aurait pas eu beau jeu à vouloir user des lignes intérieures. Quel qu'eût été l'adversaire choisi pour ses premiers coups, elle avait immédiatement l'autre sur ses derrières et risquait d'être coupée, puis enveloppée.

D'une façon générale, étant données la configuration triangulaire de la frontière et l'action que le territoire des deux républiques exerce sur le Natal jusqu'à la Tugela, le jeu des navettes, contre un ennemi disposé sur les deux branches et au sommet de l'équerre, devient d'autant plus difficile et chanceux qu'on se rapproche du sommet. 11 est plus périlleux à Glencoê qu'à Ladysmith, parce qu'on a moins de champ, parce qu'on est en quelque sorte au fond du piège ; mais il est dangereux à Ladysmith aussi, comme en tout point pris en dedans du triangle. — Et ce jeu, dangereux, est par surcroît un jeu de dupes; les risqueS n'y sont pas les mêmes. Pour l'adversaire, qui agit concentriquement, la défaite équivaut à un simple refoulement sur son territoire ; pour le champion des lignes intérieures, elle est trop souvent l'investissement et la capitulation. Pareil jeu ne saurait, en aucune façon, convenir à une troupe de couverture.

Admettant même, un instant, que Ladysmith, point géographique, n'eût pas conmic centre de manœuvres les inconvénients dont nous venons de parler, nous estimons que sa situation de grande ville frontière en faisait un détestable point de rassemblement pour la division de

l42 . LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

sir G.Wliite. Le centre de manœuvres devait, en effet, se transformer fatalement en centre défensif. Déjà nous avons vu le souci de cette défense retenir une partie des forces mobiles de sir G.White et énerver son action en la rattachant à un point fixe. Dans un instant, nous verrons toute la couverture anglaise rivée à ce point fixe et définitivement paralysée.

Nos conclusions, conformes à la thèse déjà soutenue dans un précédent chapitre, seront les suivantes :

Pour le gros des forces de couverture, le véritable point de rassemblement était, non à Ladysmith, mais à Colenso, à cheval sur la Tugela, dans la télé de pont double et naturelle que renforce le fort Wylie. Là, en manœuvrant alternativement sur Tune ou l'autre rive, il aurait pu, longtemps, disputer le passage aux Fédérés. Une fois déposlé, il eût retrouvé, plus au sud, sur le Bushman, sur la Mooï et autres rivières perpendiculaires à la ligne d'invasion, une série de positions analogues, qu'il eût utilisées de même. Son but était de gagner du temps ; son jeu, de manœuvrer l'ennemi sans se mettre jamais en prise.

A Ladysmith, il va et il devait subir son étreinte.

Investissement de Ladysmith {qô-So octobre) et bataille de Farquhar's^Farm (3o octobre). — Ladysmith (*), où tout converge pour l'instant, est un nœud important, d'où partent les voies ferrées et les routes de Glencoê-Charlestown, vers le nord-est; d'Harrismith, par la passe de Van-Reenen, vers le nord-ouest; de Colenso-

(i) Voir le pian du siège de Ladjsinilh et du combat de Pieters..

INVESTISSEMENT DE LADYSMITH. l43

Durban, vers le sud('); et la route de Beilh-Helpmakaar, vers Test.

Cette ville est située sur le Klip, affluent de gauche de la Tugela, qui sort du col de Van-Reenen, coule d'abord du nord-ouest au sud-est, jusqu'aux environs de Driefontein, puis descend verticalement au sud, tourne de l'ouest à Test à hauteur de Ladysmith, qu'il traverse de part en part, puis s'infléchit de nouveau au sud-est, pour tomber dans la Tugela, à 20 kilomètres de là.

La largeur moyenne de cette rivière atteint 60 mètres et ses rives sont escarpées. Son débit est très inégal et ses nombreux gués disparaissent au moindre orage.

A 8 kilomètres en amont de Ladysmith et à peu près au coude qu'il fait pour y entrer, le Klip reçoit sur sa rive droite la Blaauwbank-Spruit, dont le cours est franchement orienté de l'ouest à l'est. A 1 2 kilomètres en aval de la ville, le Klip reçoit sur sa gauche la Modder-Spruit qui, prenant sa source un peu au sud-est de Driefontein, court droit du nord au sud, passe à l'est et non loin de Rietfontein et coupe la route de Beith à 10 kilomètres environ de Ladysmith.

Ces routes et ces cours d'eau déterminent autour de la ville une série de secteurs, qui nous faciliteront la description du terrain.

D'une façon générale, Ladysmith est située dans une cuvette, dont le rebord extérieur et presque continu, délimité à l'ouest par le cours du Klip, est constitué par une série de mamelons, à 4 kilomètres environ du centre. Parmi ces mamelons, sur lesquels les Anglais avaient

(i) Durban est à 300 kilomètres à vol d'oiseau; 3oo kilomètres, en réalité, de Ladysmith.

l44 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

assis leur défense en construisant des tranchées et de nombreuses redoutes, les plus importants, situés dans le secteur sud, entre la rive droite du Klip et la ligne de Colenso, portent les noms connus de Wagon-Hill, Camp de César. Entre la rive gauche du Klip et la ligne d'Harrismith, dans le secteur ouest, le camp anglais était établi, sous la protection d'une ligne de coteaux formant berge du Klip, face à Touest, puis bordure de la voie ferrée, face au nord.

Si, des environs immédiats de Ladysmith, nous élargissons notre horizon jusqu'à 20 ou 3o kilomètres, toute la région sud, entre la Blaauwbank-Spruit, le Klip, la Tugela et la voie ferrée de Colenso, s'oflre comme un plateau largement ouvert, dont les assises sur la vallée de la Tugela, Spion-Kopje, Brackfontein, Groblerskloof, Pieters, jouèrent plus tard un rôle considérable dans la couverture du siège. De la Blaauwbank au cours aval du Klip, ce plateau supporte, en demi-cercle et à 10 kilomètres autour de Ladysmith, les collines de Black-Hill, Arnot-Hill, Lancer-Hill, Middle-Hill, Nalthorpe, favorables à rinvestissement.

Dans le secteur est, sur la rive droite et tout le long de la Modder-Spruit, une chaîne de hauteurs plus considérables que toutes celles précédemment citées, les monts Isimbulwana, le Lombards-Kop, se dressent à 10 kilomètres de Ladysmith et se prolongent jusqu'à la voie ferrée de Glencoê, qu'elles rejoignent non loin de Rietfontein('), aux environs de la ferme de Waal.

Dans le secteur nord, entre la ligne ferrée de Glencoé

(i) Ne pas confondre Rietfontein, à ii kilomètres de Ladysmith, sur la voie ferrée de Glencoé, avec Driefontein, localité k 33 kilomètres aa nord et sur la verticale de Ladysmith.

INVESTISSEMENT DE LADYSMITH. ll\5

et celle d'Harrismilh, région où viennent mourir les dernières pentes du Drakenberg, le terrain, très accidenté et hérissé de mamelons, n'offre plus d'alirjnements bien distincts. On peut cependant en tracer un de Touest à l'est, à 8 kilomètres de la ville, s'appuyant à la route d'EIandsIaagte, près de Farquhar's-Farm, et un second, parallèle et un peu plus éloigné, dont l'extrémité occidentale serait le King-Ingoobo.

Débouchant, le 27 octobre, par les routes de Beilh et de Glencoê, les Transvaaliens employèrent les journées du 27, du 28 et du 29 à opérer leur jonction avec les Orangistes établis au sud-est de Bester. Ils effectuaient ainsi une suite de •mouvements en tiroirs, partant de la vallée de la Modder, à sa croisée avec la route de Beith, pour atteindre la route d'EIandsIaagte vers Rietfontein. Leur manœuvre avait pour objectif d'investir complètement Ladysmith, dans toute la région nord, de la route d'Harrismith à celle de Beith, sur un arc de demi-cercle de 1 1 kilomètres de rayon. Pendant ces trois jours, ils élevèrent des ouvrages en terre, armèrent des batteries et amenèrent môme une pièce de gros calibre. En môme temps, le 28 octobre, ils détachaient quelques commandos au sud, vers Pieler's-Stalion, avec l'intention probable de couper la voie ferrée entre Ladysmith et Colenso. Leur nombre total pouvait être évalué à une vingtaine de mille hommes, dont 16.000 à 17.000 répartis sur l'arc de cercle précédemment indiqué.

Sir G. Wliitc, de son côté, complétait les ouvrages commencés à Ladysmith depuis le début de septembre ; ouvrages en terre avec fascinages, sacs à terre, blindages en bois et défenses accessoires, qui rappellent les tra-

GUERRE SUD-AFRICÀIME. 10

vaux de Plewna. 11 restaurait les troupes de sir Yule, hâtait Tarrivage des derniers trains d'approvisionnement, demandait à Durban des canons à tir rapide et y expépédiait, le 28, par trains sanitaires, tous ses malades et ses éclopés. 11 prenait, en un mot, toutes ses mesures en prévision d'un investissement.

Ses avant-postes tenaient ia campagne à 6 ou 7 kilomètres de la ville, au contact des avant-postes républicains, de façon à réserver le plus de terrain possible à la défense extérieure. Toutes les nuits, on échangeait des coups de feu. Au-dessus de la ville, enfin, planait un ballon captif qui observait au loin et dont les renseignements, combinés avec ceux de nombreuses patrouilles de cavalerie, tenaient le général en chef au courant des moindres mouvements de l'adversaire.

Le général anglais semble avoir, dès le début, accepté délibérément les conséquences d'un blocus et considéré la défense de Ladysmith comme primant sa mission générale de couverture. 11 aurait pu, dans ces journées du 26, du 27 et même du 28 octobre, prendre les chemins du sud, qui lui étaient encore largement ouverts, et gagner, avec toutes ses troupes, la rive sud de la Tugela. A la défense mobile et pied à pied de tout le pays, il préféra la protection d'un point fixe. C'est le résultat de cette attraction de la grande ville frontière, que nous avons maintes fois signalée.

Mais, tout en voulant à tout prix couvrir Ladysmith, sir G.White ne désespérait pas encore de trouver une solution sous ses murs, en livrant avec succès une bataille décisive. Pour investir la place, l'ennemi allait avoir à effectuer des déplacements latéraux, à se disséminer sur un grand périmètre. Partant d'un point central et solide,

INVESTISSEMENT DE LADYSMITH. ll^'J

avec une retraite assurée qui permettait de s'engager à fond, on pourrait surprendre l'adversaire en flagrant délit de manœuvre, dans un de ces dangereux mouvements de flanc, le battre et en finir, soit d'un seul coup, soit dans quelques actions de détail conduites d'après le même principe.

Toutes les forces de la division étaient maintenant rassemblées. Après les pertes qu'elles avaient subies, elles comptaient encore 12.000 hommes environ, soit 11 bataillons d'infanterie, 4 régiments de cavalerie, 7 batteries de campagne, i batterie de montagne, i section de télégraphistes, I section d'aérostiers, sans parler des diftérents corps de volontaires montés : Impérial Light Horse, Border Mounted Rifles, Natal Mounted Rifles. Avec de tels éléments, opposés, dans une action rangée, à des troupes improvisées, dont la supériorité numérique serait diminuée par leur dispersion, le général comptait sur un succès. Ladysmith était, à ses yeux, un pivot de manœu- \Te et l'investissement une phase critique, où il surprendrait l'adversaire en mauvaise posture.

Ce rêve, dont se sont leurrés tous les généraux appuyés à un camp retranché et en passe de s'y voir enfermés, provoqua les engagements du 28 et du 3o (bataille de Farquhar's-Farm). Il devait s'évanouir dans cette dernière affaire.

Le 28 octobre, le général White apprit qu'un corps boer d'effectif considérable, venu par la route d'Helpmakaar-Beith, franchissait la Modder et semblait gagner une forte position située à l'est de Ladysmith, à 4.5oo mètres au delà de cette rivière, non loin et au sud de Rîetfontein. Il sut, en même temps, qu'un détachement de ce corps se dirigeait au sud, vers Pieter's-Station.

l48 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Jugeant, sans doute, que ce détachement avait affaibli le corps signalé et voulant empêcher sa jonction avec les Orangistes, reconnus dès le 24 à Rietfontein, le général ordonna une sortie composée de 2 escadrons, 4 batteries de campagne, i batterie de montagne, 5 bataillons et l'infanterie montée du Liverpool Régiment avec les volontaires montés du Natal. 11 achemina cette importante colonne vers le Lombard 's-Kop, avec mission d'en chasser Tennemi et de s'y installer.

A une heure déjà avancée de Taprès-midi, le 18* hussards reconnut l'emplacement exact des Boers, à la ferme de Waal, un peu au delà de la Modder. L'infanterie essaya vainement de les déloger et, après une action assez vive, qui dura jusqu'à la nuit, elle s'établit au bivouac, en tenant ses avant-postes au contact de l'avanlr-ligne ennemie. On tirailla toute la nuit et, le 29 à l'aube, on vit les Boers se retirer sur Rietfontein. Ce mouvement, qui n'était que l'achèvement de la jonction des Transvaaliens avec les Orangistes dans le secteur nord, fut compté par les Anglais comme un succès.

Le 29 octobre, les patrouilles anglaises informèrent que l'ennemi occupait en forces une hauteur située à 8 kilomètres au nord-est de Ladysmith, près de la route d'Elandslaagte et non loin de Farquhar'&-Farm. Cette hauteur semblait être le point d'appui de gauche d'une ligne légèrement incurvée et qui allait rejoindre le Klip, en décrivant dans le secteur nord un arc de cercle de 7 à 8 kilomètres de longueur. Sur cet arc de cercle, les Fédérés avaient disposé plusieurs batteries de campagne derrière des épaulements et creusé de longues tranchées.

Sir G. White, qui jugeait le moment venu de frapper

INVESTISSEMENT DE LADYSMITH. l49

un grand coup, décida d'aller le lendemain attaquer les Boers dans ces positions du secteur nord.

Il estimait qu'elles étaient leurs positions principales. En les faisant tomber, il aurait mis la main sur leurs lignes de retraite et transformé leur défaite en désastre. La connaissance qu'il avait de leurs déplacements dans les jours précédents lui donnait à espérer que, tout en rencontrant leur gros, il n'aurait pas affaire avec la totalité de leurs forces. Comme il comptait, par contre, engager toutes les siennes dans celte partie suprême, à l'exception de quelques centaines d'hommes strictement nécessaires à la garde des redoutes, il pouvait raisonnablement tabler sur une sorte d'équilibre numérique.

Pour avoir mieux encore, la supériorité au point décisif, il se proposait de concentrer tous ses efforts sur ce point, et il choisit comme objectif la hauteur de Farquhar's- Farm, où il croyait voir l'appui de la gauche des Boers et qui couvrait directement leur principale direction de retraite vers Elandslaagte.

Mais, pour tourner ainsi toutes ses forces contre la gauche des Républicains, en négligeant leur droite, il fallait qu'il fût lui-même bien protégé sur sa propre gauche contre toutes les conlre-attaques que cette droite pourrait tenter.

A cet effet, il confia au lieutenant-colonel Garleton un détachement de i . loo hommes, savoir : 4 compagnies i /2 du 1" bataillon de Gloucester, 6 compagnies du i" bataillon des Royal Irish Fusiliers et la lo* batterie de montagne. La mission du colonel était de remonter le Bell's-Spruit, dans la direction du nord-ouest, puis d'occuper dans cette direction le col de Nicholson ou toute autre position permettant de couvrir la gauche de la

l50 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

principale colonne anglaise et même, si possible, d'envelopper Taile droite ennemie. Le chemin à parcourir par cette flanc-garde, lancée au loin vers la vallée du haut Klip, sans objectif bien précis autre que de s'élever jusqu'à la droite adverse, pouvait être considérable. Il était à désirer d'autre part qu'elle fût en place dès le début de l'engagement. On la mit donc en route le 29, dès 10 heures du soir.

Le reste des deux bataillons de Gloucester et des Irish fut réparti entre les redoutes, et toutes les autres troupes reçurent des ordres pour aller se rassembler en deux colonnes, le 3o octobre de grand matin, sur le front nord de Ladysmith.

La colonne de droite, commandée parle colonel Grimwood, comprenait 5 bataillons et 4 batteries. Elle avait pour objectif Farquhar's-Farm et devait prendre sa direction au nord-est, à cheval sur la route d'Elandslaagte. La colonne de gauche, commandée par le colonel Hamilton, comptait 4 bataillons et 3 batteries et, formée en échelon un peu en arrière de la précédente, devait maintenir le centre supposé de l'ennemi.

A l'extrême droite, enfin, mais en liaison directe avec le colonel Grimwood, le général French, à la tête de toute la cavalerie et de l'infanterie montée, avait pour rôle de couvrir la droite des Anglais, en se tenant prêt à poursuivre sur la route d'Elandslaagte et à couper l'ennemi vaincu.

A rénumération de ces forces, il convient d'ajouter la brigade navale du Po^^e^ya/ (commandant Lambton), qui, transportée par chemin de fer, arriva très opportunément sur le champ de bataille dans le courant de la journée.

La division entière de sir G. White, soit une dizaine de

BATiULLE DE FARQUHAR's-FARM. i5i

mille hommes, formée sur deux colonnes principales, Tune de 4-ooo, l'autre de 3.ooo hommes, avec deux flancgardes de i.5oo hommes chacune, allait donc, le 3o octobre, se heurter en bataille rangée avec le gros des Républicains, une quinzaine de mille hommes environ. Le gros des Anglais, soit 7.000 hommes, devait agir sur un front de 2 à 3 kilomètres seulement, tandis que l'ennemi était disséminé sur un cercle très étendu. Le succès des troupes régulières n'était pas impossible.

Mais le plan du général White, bien conçu en apparence, péchait, comme nous allons le voir, en deux points essentiels : i** Il reposait sur une fausse appréciation de la position des Fédérés. Ce qu'on prenait pour leur position principale n'était qu'un rideau, et la direction de Farquhar's-Farm, au lieu de conduire sur leur gauche, amenait presque au centre de leur arc de cercle. On allait donc frapper un premier coup dans le vide, puis se trouver débordé et aboutir à un échec de la colonne principale. 2° Le détachement du lieutenant-colonel Carleton, complètement isolé et envoyé au loin à l'aventure, aurait dû être relié au gros par quelques-uns des nombreux escadrons dont disposait sir G. White. En négligeant cette précaution, le général prépara le désastre de son lieutenant.

Le 3o octobre, au lever du jour, les Fédérés ouvrirent le feu avec toutes leurs pièces de campagne, disposées en deux points différents sur l'arc de cercle reconnu la veille. Ils démasquèrent même une grosse pièce de siège, en batterie derrière cette ligne, sur une hauteur au nord de la route d'Elandslaagte.

Les batteries anglaises ripostèrent et le duel d'artillerie commença. Il devait se prolonger jusqu'à la fin de la ba-

l52 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

taille, avec des chances diverses, mais en mettant en valeur Textrême précision, la grande portée et la rapidité du tir des batteries Canet, sur les points où les Boers en firent usage. Leurs Laiteries étaient enterrées et, quand ils avaient trop à souffrir, les servants s'abritaient également dans des tranchées latérales. Leur feu était donc intermittent et par rafales.

Un peu avant 8 heures, jugeant la préparation sufûsante, sir G. White donna le signal de l'attaque et la colonne Grimwood, épaulée par la colonne Hamilton, s'ébranla dans la direction de Farquhar's-Farm. Mais, à leur approche, la position adverse fut évacuée en un clin d'œil par Tartillerie boer et ses soutiens montés. Cette ligne, à 8 kilomètres au nord de Ladysmith, que Ton croyait la position principale des Boers, n'était qu'une avant-ligne et ils allaient recommencer le jeu que nous leur avons vu employer à Glencoé, qui leur réussira encore dans maintes affaires. Le rideau tendu devant les Anglais et qui avait provoqué leur déploiement prématuré s'ouvrit rapidement, se replia par les ailes et démasqua, à 3 kilomètres plus au nord, la véritable ligne de bataille de l'ennemi.

Celle-ci, par surcroît, s'étendait sur la gauche, bien au delà de la direction de Farquhar's-Farm. Tandis que l'avant-ligne reconnue le 29 et sur laquelle le général White avait arrêté tout son plan d'engagement, n'avait que 7 à 8 kilomètres d'étendue, la position principale, en arrière, la débordait sur les deux ailes et se développait en arc de cercle, sur une douzaine de kilomètres, la droite au King-lngoobo, la gauche à la route d'Helpmakaar. Le déploiement des Anglais n'était donc pas seulement prématuré, il était ordonné à faux.

BATAILLE DE FARQUHAr's-FARM. i53

Sir G. White n'en persista pas moins dans Texécution de son plan d'attaque, en se bornant à recommander à French de bien assurer sa droite. Il n'était plus temps, d'ailleurs, de donner contre-ordre. La colonne Grimwood, poursuivant sa marche, alla donc occuper la hauteur de Farquhar's-Farm, évacuée par l'ennemi, et prit ses dispositions pour pousser au delà, dans la même direction. A ce moment (8 heures et demie), il y eut une sorte d'accalmie. Le feu se ralentit des deux côtés, où l'on avait des préparatifs à faire. A peine entendait-on quelque coup de canon isolé et le crépitement des maxims.

Au bout d'une demi-heure (9 heures), l'action reprit, et, cette fois, par une vigoureuse contre-attaque des Boers. Ceux-ci, profitant de ce que leur aile gauche débordait sensiblement la droite anglaise, exécutèrent un changement de front et tombèrent dans le flanc de l'infanterie Grimwood. Ils poussaient de nombreux essaims de tirailleurs, appuyés par des pièces de campagne, des maxims et des canons de 87 millimètres.

Vainement, le général French, faisant mettre pied à terre à ses escadron^ et à son infanterie montée, les déploya en échelons en arrière de la droite de Grimwood. Vainement, le 5* lanciers, demeuré seul à cheval, esquissa une charge. Le mouvement enveloppant des républicains, progressivement élargi, continua sans désemparer et bientôt la situation de la brigade Grimwood devint critique.

Pour la rétablir, le général White ordonna au colonel Hamilton de porter trois de ses bataillons au secours de son collègue. En même temps, l'artillerie anglaise, à l'exception de deux batteries qui continuèrent à tirer sur le front, exécuta un à-droite pour soutenir son infanterie par un feu violent de shrapnels.

l54 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Vers 10 heures, ce secours opportun enraya monientanément les progrès des Boers et provoqua une seconde pause dans le combat; mais, peu après lo heures, les Boers ayant été renforcés de leur côté, firent avancer de nouvelles pièces et serrèrent de si près la première ligne de Grimw^ood, que cette ligne, formée de trois bataillons, se replia précipitamment sur Tartillerie anglaise.

La 53* batterie se porta vivement en avant pour recueillir rinfanterie qui, dans son mouvement de recul, éprouvait de fortes pertes ; en butte elle-même à des feux croisés d'infanterie et d'artillerie, cette batterie continua bravement à tirer, jusqu'à ce que les bataillons fussent dégagés ; mais, à la fin, elle dut amener les avant^trains et eut grand'peine à se retirer du combat, avec des attelages décimés.

Dès lors, la bataille était perdue et, à ii heures, le général White ordonna la retraite sur Ladysmith. Sous la protection des batteries, revenues à leur première position, l'infanterie se replia en échiquier, par échelons de bataillon, en exécutant des feux de salve, comme au polygone. L'artillerie se retira à son tour par échelons, soutenue par les cavaliers de l'Impérial Light Horse, qui avaient mis pied à terre.

Les Boers, garnissant leurs hauteurs, se contentèrent d'une poursuite par le feu. Grâce à la portée de leurs pièces, supérieure de 600 à 800 mètres à celle des pièces anglaises, ils prenaient graduellement l'avantage, quand intervint, fort à propos, la brigade navale avec deux pièces à tir rapide. Mettant ces pièces en batterie dans une redoute, le capitaine Lambton lança des obus à la lyddite sur remplacement du gros canon de siège boer. C'était la première fois que les Fédérés avaient affaire à

BATAILLE DE FARQUIIAr's-FARM. i55

ce genre de projectiles, auxquels ils s'habituèrent par la suite. L'effet moral fut si efficace, au début, qu'après cinq ou six coups, le Lony-Tom ennemi garda le silence.

A 2 heures, les troupes anglaises, après avoir placé leurs grand'gardes, rentraient dans Ladysmith.

Cette affaire de Farquhar's-Farm n'était qu'un échec ; l'épisode de Nicholson's-Neck fut un désastre et donna à la journée du 3o octobre sa véritable portée.

On a vu que la colonne Carleton était partie de Ladysmith, le 29 à 10 heures du soir, dans la direction de Nicholsôn. Après un parcours de 16 kilomètres environ et vers 2 heures du matin, elle était parvenue à 3 kilomètres-du col, lorsque deux roches, roulant du haut d'une colline, dont elle longeait le pied, vinrent se briser dans le chemin. En même temps quelques coups de feu partaient du sommet de la colline.

Cet incident jeta la panique parmi les mules de la 10* batterie de montagne, animaux de récente réquisition, qui s'enfuirent à travers champs, emportant les six pièces, leurs caisses et la réserve de munitions d'infanterie.

Promptement remis de leur surprise, les fantassins mirent la baïonnette au canon, gravirent la hauteur d'où étaient partis les coups de feu et, avec l'aide du personnel de la batterie, eurent bientôt nettoyé la position.

C'était une sorte de plateau, accessible de trois côtés et à pic sur le quatrième. — S'attendant, d'un instant à l'autre, à une attaque, les soldats anglais s'y installèrent et passèrent le reste de la nuit à élever des épaulements en pierrailles, pour défendre les faces par où pouvait se présenter l'ennemi.

Il faisait déjà jour lorsque les Orangistes apparurent,

l56 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

en petit nombre d'abord et se bornant à cerner la position à grande distance. Vers 9 heures, ayant reçu des renforts, ils se rapprochèrent et ouvrirent une fusillade très vive et très meurtrière, sur deux compagnies du Gloucestershire, qui occupaient une avancée, à l'entrée du plateau. Ces compagnies durent se replier et l'ennemi, resserrant progressivement le cercle, tint bientôt sous des feux croisés d'infanterie et de maxims, toute l'étendue du plateau. Vainement les soldats anglais, blottis derrière leurs murjets, essayaient de riposter; leur désavantage était trop sensible. Au bout de quatre heures de lutte, d'ailleurs, la pénurie de munitions commença à se faire sentir; les cartouchières se vidaient et l'on était privé de toute réserve, par l'escapade des mules. On employa Jbien les cartouches des hommes hors de combat ; mais, à 2 heures de l'après-midi, cette dernière ressource était épuisée et le feu des Anglais cessa, faute d'aliments. A 3 heures, cette malheureuse troupe, ayant perdu le dixième de son effectif, capitula sans conditions. Les Boers, qui avaient déjà recueilli tout le matériel de la batterie de montagne, joignaient à ce trophée un millier de prisonniers (').

Si l'on songe que, depuis longtemps, tout était fini sur le champ de bataille principal ; que, dès le matin, le général White dut avoir vent de la catastrophe de la batterie, on peut s'étonner qu'il n'ait rien fait pour dégager le détachement compromis. On peut, surtout, regretter qu'il n'y ait eu aucune liaison entre ce détachement et le gros.

(i) Exactement 38 ofOciers et 927 sous-officiers et soldats prisonniers. On comptait i4i hommes, dont 6 officiers, hors de combat. Il est bon d'observer que le bataillon de Glouccster avait déjà été fort éprouvé à Rietfontein et que les Irish Fusiliers l'avaient été aussi à Gleacoê. Le moral de ces troupes devait être déprimé.

^)/..-m(,o„,co„,„ ,„„„„„,„„ ,,^„ ,^ ^.^^__, ^^ ^^^^^^^

l58 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Tant à Nicholson's-Neck qu'à Farquhar's-Farm ('), la journée du 3o coûtait i.4oo hommes, environ, aux Anglais. Elle portait une grave atteinte au prestige de leurs armes, et rivait définitivement la division White à Ladysmith. La retraite, en effet, que cette division intacte pouvait spontanément effectuer le 27 ou le 28, aurait pris, le 3o au soir, le caractère d'une déroute. La seule issue, d'ailleurs, que les Boers eussent laissée ouverte, dans le secteur sud, ne devait pas tarder à se fermer.

Progrès des Fédérés dans le Natal (du 3i octobre au i5 novembre), — Dès le 3o octobre au soir, les Fédérés rouvrirent le feu d'artillerie et commencèrent à bombarder Ladysmith avec leurs pièces de 4o livres. Le 3i octobre, ils s'étendirent avec rapidité par leurs deux ailes, et, le i*' novembre, le cercle d'investissement était fermé.

Les 20.000 hommes dont disposait Joubert se trouvèrent alors répartis de la façon suivante : dans le secteur nord-est et nord, du Lombard's-Kopje à la route de Van- Reenen, le gros des Transvaaliens (sept camps); dans le secteur ouest, deux commandos orangistes sur la Devdrop-Spruit ; dans le secteur sud, cinq commandos, établis entre le Klip et la Flaggstone-Spruit et soutenus en arrière par des postes fortifiés à Nelthorpe et à Pieter's-Station ; dans le secteur est, enfin, un commando, retranché près

(i) Sur le champ de bataille de Farquhar, les pertes se réduisirent à 10 ofQciers et i43 hommes de troupe hors de combat, 49 soldats disparus. La proportion d'ofQciers, très faible par rapport aux combats précédents, s'explique parce que, ce jour-là, les Anglais furent presque immédiatement réduits à la défensive.

PROGRÈS DES FÉDÉRiSs DANS LE NATAL. iBq

du Lombard's-Kopje, avec l'appui des deux commandos d'Erasmus et de Lucas Meyer sur le Bulwanl^Kopje.

Pendant les premiers jours, toutes les forces boers demeuraient donc immobilisées dans les environs immédiats de Ladysmith. La prudence commandait, en effet, à Joubert de ne pas se dégarnir, prématurément, en présence d'un adversaire aussi entreprenant que sir G. Whîte, disposant encore d'une dizaine de mille hommes.

Il faut rendre aussi, au général anglais, cette justice qu'il faisait de son mieux pour maintenir devant lui le plus grand nombre possible d'ennemis. C'était là, sans doute, le véritable objectif de ses incessantes sorties, car il ne pouvait raisonnablement tenter, dans des conditions excessivement difficiles, une retraite qu'il avait rejetée quand il avait toute liberté de manœuvre. Ses attaques quotidiennes, effectuées avec de simples détachements, n'avaient qu'un caractère partiel et démonstratif.

Du 3i octobre au 3 novembre, le duel d'artillerie se poursuivit sans une seule pause. Le 2 novembre, une reconnaissance de cavalerie, ayant à sa tête le colonel Brocklehurst, fut dirigée au nord-ouest et soutint, à Tatham's-Farm, un combat assez vif contre les Orangistes de Bester-Station. Le même jour, un train emportant le général French, qui allait prendre, au Cap, le commandement d'une division de cavalerie, fut attaqué entre Ladysmith et Colenso, et faillit être enlevé. Ce fut le dernier qui passa et l'on peut même reprocher aux Boers de n'avoir pas réussi plus tôt à intercepter la voie.

Le 3 novembre, sir G. White, ayant appris que, dans la journée du i*% Lucas Meyer avait quitté le Bulwant-Kopje pour se porter vers Colenso, ordonna une pointe en forces dans la partie du secteur est, comprise entre le Klip et le

l6o LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

mont Isimbulwana. Le départ de Meyer devait avoir affaibli le cordon de blocus à Test et en particulier au point où la Modder-Spruit est traversée par la route de Ladysmith à Beith. Ce point d'attaque était donc bien choisi ; mais, si le général caressa, comme on Ta prétendu, la chimère d'une trouée en masse, il fut cruellement désabusé par le résultat. La colonne anglaise ne rencontra d'abord qu'une faible résistance, et sa tête, aux ordres du colonel Murray, s'était déjà laissé emporter assez loin vers l'est, lorsque les commandos voisins accoururent, arrêtèrent le gros et le rejetèrent dans la place. L'avantgarde, 2.000 hommes environ, se trouva coupée et réussit à grand'peine à s'échapper dans la direction d'Eastcourt.

C'était une diminution sensible de la garnison, qui se trouvait réduite à 7.000 hommes et qui allait avoir encore à livrer un petit combat, le 6, près de Devdrop, puis à soutenir, le 9 novembre, un assaut général, dont elle se tira, d'ailleurs, à son honneur. Mais cette diminution, consentie ou non par le général White, fut, par le fait, un événement providentiel pour le Natal et contribua puissamment à empêcher les Boers de mettre la main sur Pietermaritzbourg, sinon de pousser jusqu'à Durban.

Après l'investissement de Ladysmith, les chemins leur étaient largement ouverts. On n'avait à leur opposer qu'une petite troupe de 600 hommes, aux ordres du colonel Cooper, qui, postée d'abord à Colenso(*), avait été chassée du fort Wylie, dans la nuit du i**" au 2 novembre, par Lucas Meyer, et s'était repliée sur Eastcourl. Pietermaritzbourg, la capitale de la colonie, possédait,

(i) De Ladysmith à Colenso, a3 kilomètres; de Golenso à Eastcourt, 36 kilomètres ; d'Eastcourt à Weston, 3o kilomètres ; de Weston à Pietermaritzbourg, 60 kilomètres.

PROGRÈS DES FÉDÉRÉS DANS LE NATAL. l6l

pour tous moyens de défense, deux mauvaises pièces de 12 livres et une de 7, servies par une çscouade de 26 matelots du Tatar. Dans cette ville et à Durban, on se hâtait bien de lever des corps de volontaires : les Thorneycroft's Light Horse, les Bethune's Horse, les Murray's Horse et rimperial Light Infantiy; mais ces éléments, à peine instruits, ne pouvaient entrer en ligne de compte. Le port même de Durban demeurait exposé à un coup de main, jusqu'à l'arrivée du Terrible (6 novembre), puis de la Thetis, qui y débarquèrent leurs équipages et leurs canons.

Du i*^ au i3 novembre, en somme, date où débarquèrent les premières troupes du corps Buller, le seul obstacle que les fédérés pouvaient rencontrer, dans une marche hardie sur Durban, était la garnison d'Eastcourt, c'estr-àdire les 600 hommes de Cooper, recueilUs le 3 novembre, par un bataillon du Border, que la colonie du Cap avait expédié en toute hâte, puis rejoints, le 4 novembre, par les 2.000 hommes de Murray('). Cet ensemble de 3.000 hommes, qui passa aux ordres du colonel Long, s'employa activement à couronner de redoutes et de tranchées les hauteurs qui dominent la ville. Il y avait là, grâce au noyau fourni par la sortie du 3 novembre, les éléments d'une résistance appréciable.

On peut se demander, cependant, s'il était bien sage aux Anglais d'aventurer ainsi leur dernière carte, si loin de Durban (200 kilomètres) et dans le rayon d'action immédiat de Joubert (5o kilomètres). N'était-ce pas la

(i) Ces 2.000 hommes comprenaient : le a* bataillon des Dublin Fusiliers, la Durban Light Infantry, une compagnie montée du 60* Rifles, un escadron des carabiniers du Natal, un escadron de Tlmperiai Light Horse et une batterie de volontaires du Natal.

mettre en prise et n'eût^il pas mieux valu^ au lieu de loger cette force dans une nouvelle souricière, lui laisser la liberté de ses mouvements, avec mission de défendre les diverses coupures de terrain, tout au moins jusqu'à Pietermaritzbourg ?

On se demandera, d'autre part, s'il n'y a pas quelque reproche de lenteur à faire à Joubert et s'il ne laissa pas, à cette garnison d'Eastcourt, trop de loisir pour se constituer solidement. Bien inspiré, en poussant, dès le i*' novembre, Lucas Meyer avec son commando et des Orangistes (5.000 hommes) sur Colenso, il aurait pu, ce semble, ordonner à Meyer de poursuivre, dès le 4 novembre, Cooper et Murray l'épée dans les reins. Dès cette date également, il lui suffisait de 8.000 hommes pour contenir la garnison de Ladysmith, réduite par l'échauffburée du 3. Il lui était loisible, par suite, d'appuyer, avec 8.000 à 9.000 hommes l'avant-garde de Meyer^ lancée vers le sud. Du 4 au i3 novembre, l'avant-garde et le gros, soit iS.ooo à 14.000 Boers, marchant aux allures dont ils sont capables, auraient eu toute facilité pour atteindre les environs de Durban, en dissipant les rassemblements de Cooper et de Murray. L'effet moral eût été énorme, sans parler de la gêne apportée au débarquement des Anglais. S'il avait fallu, ensuite, songer à la retraite, on l'eût effectuée sans encombre, en détruisant derrière soi la voie ferrée.

Au lieu de cette franche offensive, nous voyons Meyer, après avoir enlevé le fort Wylie, dans la nuit du i^'au 2, s'établir sur le Grobler's-Hill, qui commande Colenso, et n'en plus bouger jusqu'au 10 novembre, date où Joubert se décida à esquisser un mouvement général vers le sud. Dans cet intervalle, on s'attendrait, tout au moins, à quel-

PROGRÈS DES FÉDÉRÉS DANS LE NATAL. l63

que pointe hardie, comme celle de Viljoen au début;» que Meyer eût détaché de Colenso au sud d'Eastcourt, pour couper la voie ferrée et intercepter les renforts. Il n'en est rien et la garnison d'Eastcourt se grossit commodément, jusqu'au 19, de tous les apports du chemin de fer. Cette négligence, comme celle qui permit aux trains de circuler entre Ladysmith et la côte jusqu'au 2 novembre, est à nos yeux un fait inexplicable. Les Boers montés, éminemment mobiles, avaient cependant beau jeu pour saccager une ligne hérissée d'ouvrages d'art.

En maintenant Meyer à Colenso et le reste de ses forces à Ladysmith jusqu'au 10 novembre, le Fabius boer voulut, sans doute, ne rien entreprendre au loin, avant d'avoir complété et armé les ouvrages du blocus. Il voulut, aussi, se réserver toutes ses ressources pour l'assaut qu'il donna le 9 et qui devait resserrer définitivement les Anglais dans la place. Enfin, il attendait l'entrée en ligne de renforts qui allaient porter son armée à 24.000 hommes, et notamment le mouvement d'un corps républicain acheminé vers Stanger à travers le Zoulouland.

Après l'assaut du 9, Joubert, informé du débarquement prochain du corps expéditionnaire, jugea le moment venu de reprendre ses opérations et de se donner du champ vers le sud pour contenir les troupes de secours. Laissant 7.000 à 8.000 hommes seulement sous Ladysmith, il forma, avec le reste, trois colonnes : l'une destinée à joindre Lucas Meyer, à Colenso; les deux autres mises en route par Weenen et Greytow^n. Son objectif était Pietermaritzbourg, et son plan, de marcher concentriquement sur cette ville. Le gros corps, formé à Colenso, descendit vers le sud, en prenant à l'ouest de la voie ferrée. La colonne dirigée sur Weenen, y était rendue le

l64 LA GUERRE SUD-AFRIC.UNE.

12 novembre et, à celte date, le troisième corps approchait de Greylowii. En même temps, le corps du Zoulouland franchissait la Tugela inférieure et, parvenu à Stanger, devait menacer les communications entre Pietermaritzbourg et Durban.

Mais cette action concentrique, sur la capitale, fut déconcertée par la défense organisée à Eastcourt. Les Fédérés constatèrent qu'il y avait là, en travers de leur principale ligne d'opérations, un embryon de place improvisée, avec une garnison respectable. Cette garnison recevait précisément, le t3 novembre, le premier bataillon du corps Buller (brigade Hildyard), transporté en hâte de Durban, et le colonel Long se trouvait dès lors à la tête de 4-000 hommes. On ne pouvait négliger pareille force; mais on avait le choix entre deuxpai'tis, la bloquer ou l'écraser. Le second nous eût semblé le meilleur et parfaitement réalisable, vu l'énorme supériorité numérique des Boers. Us avaient assez d'un appelant à Ladysmith, pour orienter Buller vers le Natal. Pas n'était besoin de multiplier ce genre de pièges. Avec leur répugnance invétérée pour l'offensive lactique, pour l'assaut, ils s'en tinrent au premier procédé et tournèrent, contre Eastcourt toutes les mesures qu'ils avaient prises en vue de Pietermaritzbourg.

Le i4 novembre, par suite, le général Botha, avec 7.000 républicains, déboucha de Colenso sur Eastcourt, par la grande route de Ladysmith. Le corps primitivement établi à Colenso se porta à l'ouest, par Courton et Ulundi, sur le flanc gauche des Anglais. Le corps qui marchait par Weenen se rabattit sur leur flanc droit, par un changement de direction à droite. La colonne de Greytown, enfin, força la marche pour gagner, probablement, Pie-

PROGRÈS DES FÉDÉRÉS DANS LE NATAL. l65

termarîlzbourg et y couvrir rinvcstissement d'Eastcourt. Le corps de la Tugela inférieure conserva, seul, sa consigne primitive.

Averti de ces approches par Golenso et Weenen, le colonel Long fit prendre les armes à ses troupes, le i4au matin, et les établit, sur les hauteurs à l'est de la ville; mais les Boers s'arrêtèrent sur des positions situées au nord-est, à 8 kilomètres d'Eastcourt, et se contentèrent d'expédier des patrouilles qui échangèrent quelques coups de feu avec les Anglais.

Le lendemain i5, ceux-ci tentèrent, avec un train blindé, une reconnaissance malheureuse dans la direction de Golenso. Leur train, arrêté à Chieveley et rebroussant chemin, fut canonné à la station de Freer, dérailla et se sauva à grand'peine. Son équipage perdit 60 prisonniers et eut 3o hommes hors de combat. Pareil engin ne valait évidemment rien dans une région accidentée, où la vue est très limitée et où la voie n'offre qu'une sécurité fort précaire.

Les destructions de voie ferrée, du moins sur la ligne de communication adverse, demeuraient cependant hors du programme des Boers. Chose incroyable, les arrivages de Durban continuaient encore et apportaient à Eastcourt deux nouveaux bataillons le 16, un bataiUon et le général Hildyard le 17 novembre. La 2* brigade était réunie tout entière à Eastcourt et le général Hildyard y disposait de 6.000 hommes, lorsque le 19, enfin, un corps fédéré occupa Highlands, au sud de la ville. Dès lors, Hildyard se trouva bloqué à Eastcourt, commeWhiteàLadysmith. Le général Barton, à la tête des deux premiers bataillons de sa brigade (6*), avait simultanément le même sort à Weston, sur la Mooï, à 8 lieues au sud d'Eastcourt.

l66 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Ainsi, les Anglais, inquiets du sort de Ladysmith et d'Eastcourt, poussent précipitamment et par petits paquets leurs bataillons vers le nord, à mesure qu'ils débarquent.

Les Boers, renouvelant la manœuvre qu'ils ont pratiquée dès le début à Elandslaagte, débouchent par les vallées perpendiculaires à la ligne d'opérations ennemie, s'installent sur les hauteurs qui séparent ces vallées et découpent, en quelque sorte en tranches successives, la colonne anglaise. Les Anglais sont à Ladysmith, mais les Boers sont à Pieters et Nelthorpe. Les Anglais sont à Eastcourt, mais les Boers sont aux Highlands. Les Anglais sont à MooT-River, mais les Boers sont au sud de la Mooï. Cette superposition d'éléments opposés sur le Klip, sur la Tugela, sur le Bushman, sur la Mooï, paralysait l'adversaire, et l'expédient défensif eût été irréprochable si la série avait été close au général Barton ; mais, du moment qu'elle pouvait continuer du côté des Anglais, force était que tout l'échafaudage s'écroulât.

Joubert, par ce procédé, avait gagné du temps. Il eût, peut-être, obtenu mieux encore, s'il avait attaqué et détruit l'un, au moins, des échelons anglais. Mais, pour cela, il aurait fallu partir plus tôt et agir plus vite ; il aurait fallu, surtout, que l'offensive ne fût pas contraire aux conditions organiques des Boers. Le premier devoir d'un chef est de modeler sa tactique sur les aptitudes de sa troupe et, ce faisant, l'illustre Buigherne saurait avoir mérité le blâme. ^

Opérations des Boers au delà du fleuve Orange (^i^^'jô novembre), — Sur un autre théâtre d'opérations, au sud de l'Orange, ce reproche de lenteur et d'excessive

OPÉRATIONS DES BOERS AU DELA DE l'oRANGE. 167

prudence semble s'appliquer plus justement aux opérations centrales des Fédérés.

On a vu que, vers le lo octobre, un corps de S.ooo à 6.000 Orangistes se rassemblait à Dunkersport, à cheval sur la ligne de Golesberg. Devant ce corps, la colonie du Cap, défendue par quatre faibles bataillons, était absolument dégarnie. Si les Fédérés avaient fait irruption sur le front sud aussitôt que sur le front ouest, nul doute que, du 10 octobre au i5 novembre, ils n'eussent eu largement le temps d'atteindre le littoral, de soujever tous les Afrikanders de la province et, à défaut même d'un résultat aussi complet, de détruire les voies ferrées sur une telle étendue, que les opérations des Anglais en eussent été sensiblement entravées.

Ils préférèrent attendre, pour agir au centre, que la situation se fût dessinée aux deux ailes et, sur ce point, nous n'osons encore faire leur procès. Les opérations centrales étaient évidemment subordonnées, dans une certaine mesure, aux opérations latérales. Peut-être fallait-il les succès du Natal pour bien préparer les Burghers du Cap. Enfin, le corps orangiste grossissait chaque jour, et ses formations, qui laissaient peut-être à désirer vers le milieu d'octobre, devaient être complétées à la fin du mois.

A cette époque, les Orangistes comptaient lo.ooo hommes. Enhardis par les succès de Joubert, ils se décidèrent, le i*^ novembre, à franchir le lleuve Orange, sur trois colonnes : la colonne de droite, de 2.000 hommes, ayant pour objectif De Aar ; la colonne du centre (i.ooo hommes), passant à Norwals-Pont et marchant sur Middelbourg par Colesberg et Naaiiwport; la colonne de gauche (3.000 hommes), passant à Béthulie et dirigée sur

l68 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

Queenslown et Port-Élisabelh('). Derrière, une réserve de 4-000 hommes restait à Bëthulie, prête à se porter du côté où elle serait nécessaire.

Partout les Anglais cédèrent le terrain sans combattre. La petite garnison de Naauwport (i5o hommes) rallia celle de De Aar ; le bataillon établi à Stormberg se replia sur Queenstown.

Les lo.ooo Fédérés avaient donc le champ libre et dix jours au moins disponibles, vingt jours même, pour les colonnes du centre et de gauche, avant de compter avec les troupes du corps expéditionnaire. En parcourant 3oà 4o kilomètres par jour, comme peut le faire toute troupe montée, ils auraient encore facilement atteint le plateau de Karrou, et réalisé la plupart des résultats que nous indiquions plus haut.

Mais ils avancèrent partout avec une désespérante lenteur. Le i5 novembre seulement ils occupaient Burghersdorp, à 65 kilomètres de Béthulie et de Middelbourg, à i35 kilomètres de Norwals-Pont. La colonne du centre ne dépassa pas Middelbourg. Celle de gauche put continuer sans obstacle jusqu'à Stormberg (loo kilomètres de Béthulie), où elle arriva le 26 novembre. La colonne de droite n'atteignit pas De Aar, point de jonction de première importance, fortement gardé par les Anglais; elle ne réussit qu'à opérer, sur la ligne De Aar-Kimberley, quelques destructions facilement réparables.

Leur vitesse de pénétration, en somme, ne dépassa pas

(i) De Donkcrsport à Colesberg, 4o kilomètres; de Donkersport k Middelbourg, 1^0 kilomètres; de Béthulie à Burghersdorp, 65 kilomètres; de Béthulie à St( rmberg, loo kilomètres ; de Béthulie à Queenstown, aoo kilomètres.

OPERATIONS DES BOERS AU DELA DE l'oRANGE. l6g

8 à 9 kilomètres par jour, et les résultats de leur invasion furent loin de ce que Ton en pouvait attendre. Elle provoqua cependant, dans les districts du Nord, une vive effervescence chez tous les fermiers de race hollandaise, et de nombreuses levées vinrent grossir les Orangistes.

Page 1