COMBAT DE BELMONT
si les Boers, dont on n'a heurté ni avant-postes, ni sentinelles, n'ont pas levé le pied ou vont être surpris au gîte.
Loin de là, ces derniers, qui font large usage de patrouilles au lieu d'avant-postes fixes, et qui tenaient leurs pointes de reconnaissance au contact du camp de Devendale, ont appris, dès 2 heures du matin, les premiers mouvements des Anglais. Ils garnissent tous leurs retranchements et, obéissant à une consigne toute différente de celle donnée aux Républicains de l'Est, qui ouvraient un feu, efficace d'ailleurs, dès 1.200 mètres, ils réservent le leur pour la portée de but en blanc.
La ligne anglaise arrive à 25o mètres du kopje et tout à coup le sommet s'illumine d'éclairs, une nuée de balles s'abattent sur les troupes en formation serrée. Après un moment de trouble, ces vieux soldats prennent, tant bien que mal, l'ordre dispersé, leur artillerie réduit promptement au silence les deux malheureuses pièces des Boers et rinfanterie s'efforce d'atteindre les pentes de la colline. Dans le court trajet qui lui reste à faire en plaine, elle subit des pertes sérieuses ; deux fois, elle tente sans succès, sous une fusillade nourrie, l'escalade des pentes rocheuses; elle parvient enfin au sommet dans un troisième assaut et le trouve dégarni par les Boers, qui ont gagné au galop la deuxième crête.
Cette seconde position est enlevée comme la première et, vers 8 heures du matin, la troisième crête a le même sort. Constatons, sans plus de détails, que ces trois phases du combat présentent les mêmes caractères : attaque simultanée sur tout le front, conduite par les sept bataillons, tandis que l'infanterie montée et la cavalerie esquissent des mouvements débordant les ailes. Partout les
l88 LA GUl'aiRE SUD-AFRICAINE.
Boers cèdent dès que les assaillants atteignent les crêtes; ils semblent n'avoir eu d*autre objectif que de faire subir à Tennemi le plus de pertes possible en le contraignant à de nombreuses reprises de combat.
Après l'abandon de la dernière crête, les Républicains se dérobèrent le long de la voie ferrée, sans se laisser entamer et en abandonnant aux vainqueurs, pour tout trophée, quelques chariots à demi brûlés. Us allèrent occuper, à 20 kilomètres de là, une nouvelle position dans la direction du nord-est, tandis que les troupes de Methuen, exténuées, gagnaient leur gîte à Belmont.
Dans cette courte action, de quatre heures, les pertes avouées par les Boers sont dérisoires : une soixantaine d^hommes, à peine, hors de combat. Les Anglais, par contre, laissaient sur le carreau, tués ou blessés, ag6 hommes, dont 26 officiers, soit 4 p* 100 de leur eflectif, et parmi les officiers blessés figurait le général Fetherstonhaugh. Comme dans toutes les affaires précédentes, un corps surtout, celui qui avait mené l'attaque décisive, se trouvait éprouvé. C'était ici le 3' bataillon des Grenadier Guards, dont le déficit dépassait 12 p. 100.
Les pertes en officiers ressortent moindres qu'au Natal et ce résultat, que nous verrons confirmé avec éclat dans la suite, est attribué à la prescription du général Huiler, qui enlevait aux officiers tout insigne apparent, les équipait comme les hommes et leur mettait même à la main un léger fusil. Les galons des sous-officiers et des caporaux avaient été également supprimés et remplacés par des traits noirs sur les manches. Précaution utile devant des tireurs tels que les Boers, qui avaient désigné vingt fusils d'élite, par section, pour jeter bas les gradés et qui allaient le surlendemain, à Graspan, démontrer aux Ma-
COMBAT d'eNSLIN OU DE GRASPAN. 189
rines comment ils s'en acquittaient, quand l'objectif ne leur faisait pas défaut.
Mentionnons, en terminant, que le soir même du combat un train-hôpital, amené de Capetown à Orange-River et dirigé sur Bclmont, chargea tous les blessés anglais et les déposa, dans la nuit, à Tambulance d'Orange. Leur service sanitaire paraîtra, ainsi, en toutes circonstances, admirablement organisé.
Combat d'Enslin ou de Graspan (ji5 novembre iSgrji). — Dans la soirée du 23 novembre, peu après leur installation à Bclmont, les troupes anglaises virent arriver leurs voilures de vivres et de bagages, amenées d'Orange-River, sous l'escorte de quatre compagnies du Loyal North Lancashin» (4* bataillon de la g* brigade) et d'un détachement de Royal Marines (infanterie de marine). La colonne put donc repartir le lendemain 24> au complet de 8.000 hommes et avec tout son convoi.
Ce jour-là, encore, elle ne fit qu'une très courte étape (i5 kilomètres), pour se porter à Graspan, station du chemin de fer, au nord de Belmont. L'ennemi était signalé à quelques kilomètres de distance, vers Enslin, dans la direction du nord-est. On passa la nuit à Graspan, couvert par des avant-postes établis sur les hauteurs voisines.
Le 25, à 3 heures du matin, la colonne se remit en route le long de la voie ferrée, précédée sur cette voie par un train blindé, qui constituait un assez singulier organe de reconnaissance. La g* brigade tenait la tête et la brigade des gardes suivait, encadrant et protégeant le convoi. Le départ s'était effectué dans la nuit, comme pour l'affaire du 23 ; mais, soit qu'on n'eût songé, cette
igO LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
fois, qu'à marcher aux heures fraîches, soit que la durée du trajet eût été mal calculée, le jour était déjà largement levé (5 heures du matin) lorsqu'on arriva à 3 kilomètres environ d'Enslin.
A cette distance et sans qu'on eût encore aucun avis de la cavalerie, la g* brigade se déploya en formation de combat, Northumberland Fusiliers et Marines en première ligne, Northamptonshire Régiment et Yorkshire Light Infantry en seconde ligne, Lancashire en réserve générale. Bien en prit, d'ailleurs, de cette précaution, car le déploiement était à peine achevé que le train blindé, accueilli par des fçux d'artillerie et à moitié désemparé, rebroussait à toute vapeur sur la division. En même temps, un hourrah de 5oo cavaliers, sorti d'un pli de terrain sur les derrières, attaquait en queue le convoi.
La brigade de là Garde, bien qu'en colonne, n'eut pas de peine à repousser cette surprise et la g* brigade se prépara à aborder l'ennemi, en position sur les kopjes d'Enslin, qui barraient l'horizon devant elle (').
Cette position était constituée par une série de cinq kopjes, sur un alignement est-ouest, à peu près perpendiculaire à la voie ferrée. La droite, c'est-à-dire le kopje le plus occidental, s'appuyait à ladite voie; la gauche, ou le kopje le plus oriental, touchait à la frontière de l'Etat d'Orange. Ce kopje Est, plus élevé et plus massif que les autres, avec de puissants contreforts, avait sur la plaine un commandement qui excédait 80 mètres.
Les Républicains, renforcés par un échelon de l'arrière, pouvaient compter 2.5oo hommes, avec 6 pièces
(i) La 9* brigade était commandée par le général Pole-Garew remplaçant le général Fetherstonhaugli, blessé à Belmont.
COMBAT d'eNSLIN OU DE GRASPAN. IQI
de campagne, un canon Nordenfeldl el une pièce Maxim. Ils s'étaient fortement retranchés sur cette ligne de kopjes, occupant, suivant leur habitude, des fossés profonds (^a/ïgars) creusés à la crête militaire. Leurs pièces de campagne étaient en batterie au centre de la position, la mitrailleuse Maxim sur le kopje occidental, le canon Nordenfcldt sur le kopje Est. Toutes les distances avaient été repérées avec soin jusqu'à 3.ooo mètres.
En face d'eux, à 2.5oo mètres, les deux batteries anglaises de campagne vinrent s'établir au centre, les quatre pièces de la marine sur la gauche, battant légèrement d'enfilade les tranchées boers. La g* brigade et les Marines étaient répartis sur les deux flancs de l'artillerie; la cavalerie, au loin, sur les ailes. La brigade de la Garde demeura au convoi et n'eut aucune part au combat.
L'affaire commença à 6 heures du matin par un duel d'artillerie, qui dura trois heures et où les Anglais ne réussirent pas à prendre un avantage décisif sur la batterie républicaine, admirablement servie et du type Krupp.
Après cette longue et indécise canonnade, lord Methuen donna l'ordre d'attaque générale. Jugeant, avec raison, que le grand kopje oriental était la clef de la défense, il y concentra tous ses eflbrts en dirigeant contre lui les Marines, soutenus par la Yorkshire Light Infantry et par une batterie de campagne, qui*s'avança à 1.600 mètres de la hauteur.
Non plus ici qu'à Belmont, nous n'entrerons dans des détails tactiques que l'importance du combat ne comporte point. Enregistrons seulement deux observations qui concernent, l'une l'attaque, l'autre la défense.
Du côté de l'attaque, l'infanterie de marine, arrivée de
la veille, n'avait pas encore appliqué en fait d'équipement les prescriptions en vigueur dans la division. Les officiers conservaient l'uniforme et le sabre. Plus braves d'ailleurs que manœuvriers, et peu exercés à l'ordre dispersé, les Marines resserrèrent inconsciemment leura intervalles en se rapprochant de la hauteur à enlever. En butte dans la plaine à un feu effroyable, ils subirent des pertes énormes (33 p. 100 de leur effectif). A partir de 200 mètres du kopje, leurs officiers tombèrent les uns après les autres, le commandant Ethelston l'un des premiers. Deux officiers seulement conduisirent jusqu'au sommet les 5o ou 60 braves, débris de celte héroïque troupe. Mieux stylés, les soldats de la Yorkshire Infantry-, qui entrèrent immédiatement en ligne pour recueillir et appuyer les Marines, surent conserver une formation mince et la plier au terrain. Ils gagnèrent, en rampant, le pied de la colline, puis l'escaladèrent et en chassèrent les Boers. On leur dut le succès de l'assaut, succès assez chèrement acheté d'ailleurs, car ce bataillon perdit 5o hommes et l'une de ses compagnies était commandée, à la fin, par le plus ancien caporal.
Du côté de la défense, les Républicains se montrèrent, comme toujours, d'excellents tireurs ; mais leur engouement pour les cn^tes diminuait sensiblement, à leur insu, l'efficacité de leur feu. Le tir, exécuté de haut en bas, était essentiellement fichant et, par suite, la zone dangereuse très restreinte. De plus, quand l'assaillant avait atteint les pentes, il se trouvait dans un angle mort et à l'abri des coups des Boers, ou bien, si ces derniers voulaient, tant bien que mal, placer encore une balle, ils devaient sortir la \He et les épaules de leur retranchement, se montrer au-dessus du parapet et s'exposer au feu de
COMBAT d'eNSLIN OU DE GRASPAN. IqS
l'artillerie anglaise, qui les contraignait bientôt à se terrer. L'abri des Boers au sommet de la hauteur tournait donc, dans l'instant décisif, à leur désavantage et ce site, mal choisi, contribua au succès final des Yorkshire. Nous verrons prochainement, à Modder-River et à Maggersfontcin, les Républicains corrigés de cette manie des positions dominantes, commune à tous les soldats novices, et choisissant, de préférence, des glacis; ou organisant des feux étages^ avec une ligne de tranchées au pied du kopje. Le résultat qu'ils obtiendront sera autrement décisif et nous permettra, véritablement, de juger de l'efficacité de l'armement moderne, dans un tir rasant à 5oo ou 600 mètres.
Quoi qu'il en soit, l'assaut des Marines et de la Yorkshire Infantry finit par les amener au sommet du grand kopje, que les Boers évacuèrent vers 10 heures, en enfourchant leurs montures dissimulées sur le versant opposé et en gagnant au galop une position un peu plus au nord. Là, ils firent tête, tandis qu'un de leurs détachements, établi sur une hauteur en retour, prenait de flanc la Hgnc de marche ultérieure des Anglais.
Lord Mcthuen, jugeant cette position de repli trop solide et apprenant, d'autre part, qu'un renfort de 3. 000 Orangistes se trouvait à quelques lieues, à IIoney-Nest- Klôof, rompit le combat peu après 10 heures et donna à ses troupes un repos qui leur était nécessaire. Le 9* lanciers, laissé seul sur les traces de l'ennemi, voulut le suivre de trop près dans sa retraite définitive vers la Modder ; il fut coupé et faillit être enlevé.
Dans cette aflaire d'Enslin, honorable comme celle de Belmont pour les Anglais, leurs pertes s'élevèrent à 195 hommes tués, blessés ou disparus, dont 9 officiers
GUERRE SUD-AFRICAINE. l3
hors de combat, soit 4-8 p. 100 de reffeclif engagé. Elles étaient supportées presque en totalité parles deux bataillons, Marines et Yorkshîre Infantry, qui donnèrent le coup de collier.
Combat de Mûdder-River (28 novembre i8gg). — Après le combat d'Enslin, lord Methuen accorda à ses troupes la journée du 26, pour se refaire et compléter leurs munitions.
Le 27 novembre, elles se remirent en marche et, après une étape de i5 kilomètres, s'arrêtèrent à Klokfontein, petite ferme abondamment pourvue d'eau et à deux lieues seulement de Modder-River.
L'ennemi, dont on avait repris le contact au sud de la Riet dans la journée du 26, semblait avoir disparu le 27 au nord de cette rivière. Les rapports des espions, comme ceux des patrouilles anglaises, étaient d'accord pour signaler la voie libre jusqu'à Modder-River et rendre compte que toutes les forces républicaines se concentraient à Spietfontein, à 4 lieues plus au nord. Pour plus de sûreté encore, lord Methuen voulut constater de ses propres yeux l'état des choses et, dans l'après-midi du 27, il poussa avec une partie de son état-major jusqu'aux bords de la Riet, sans distinguer aucune trace des Boers.
Jugeant, dès lors, qu'il n'aurait plus qu'un dernier effort à faire devant Spietfontein, il songea un instant à prendre sa direction sur Jacobsdal, effectuant ainsi un large mouvement tournant pour aborder par l'est les positions adverses. Mais de nouveaux rapports de ses reconnaissances lui représentèrent la Riet et la Modder comme difficilement guéables et, devant cette information, il modifia son plan en se décidant à poursuivre directement
COMBAT DE MODDER-RIYER. 1^5
le lony de la voie ferrée. Il entendait, vraisemblablement, scinder en deux phases son opération : i** s'établir, dans la journée du 28, à cheval sur les deux rives de la Riet, de façon à se ménager la couverture de cette rivière, attendre dans cette position solide l'arrivée de sa 3* brigade, en faisant réparer le pont du chemin de fer et organiser d'autres passages ; puis, 2" se porter avec toutes ses forces contre Spietfontein, soit du sud au nord, soit en reprenant le mouvement tournant primitivement projeté.
De toutes façons, son objectif pour la journée du 28 était simplement d'atteindre Modder-River, station de chemin de fer sur la Riet, et, sur la foi de ses patrouilles comme de sa reconnaissance personnelle, il comptait s'y rendre sans coup férir par une courte marche d'étapes.
Ses ordres, donnés le 27 au soir pour le matin du 28, étaient si bien conçus dans ce sens, qu'ils mettaient les troupes en marche à 4 heures du matin, sans avoir pris un premier repas et sans emporter de vivres de réserve avec elles. Elles devaient, suivant la pratique adoptée jusque-là, effectuer des réquisitions de vivres frais qui les accompagneraient sur le train régimentaire et qu'elles mangeraient vers 8 heures du matin, en arrivant à l'étape de Modder-River. L'hôtel de ce coquet village balnéaire, où s'installerait l'état-major général, était même désigné à l'avance, comme s'il se fût agi d'une route à l'intérieur.
Jamais les reconnaissances anglaises, que nous avons déjà trouvées fréquemment en défaut, ne commirent plus grossière erreur. Leur seule excuse est peut-être que, de sa personne, le général de division n*y vit pas plus clair qu'elles ; mais on se demande par quel prodige elles n'éventèrent pas le moindre obstacle, là où, douze heures
ig6 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
plus tard, on allait heurter plusieurs milliers de Républicains puissamment retranchés. Les travaux de ces derniers étaient de nature telle, qu'ils ne purent s'accomplir dans la nuit seule du 27 au 28, et, pour que les Anglais n'en aient rien discerné, il faut que les pointes d'officiers, comme le général d'ailleurs, se soient bornées à battre l'estrade au sud et à quelque distance de la Riet, oubliant ainsi cette leçon de Napoléon I^ à Lasalle « qu'une rivière doit toujours être éclairée jusqu'à la rive adverse ».
On en jugera par la description du terrain et des dispositions que les Fédérés avaient prises.
Qu'on se représente, comme champ de bataille, un plateau en forme de trapèze allongé Â B C D, dont les bases C B et D A s'orientent à peu près de l'est à l'ouest, le côté C D du nord au sud ; la base supérieure C B mesurant quatre kilomètres, la base inférieure D A six kilomètres et la hauteur deux kilomètres environ.
Sur tout le pourtour D C B A des deux côtés et de la petite base, un des méandres de la Riet, qui coule de Test à l'ouest, de D en A, embrasse étroitement le pied du plateau et reçoit sur la base C B, à 2^",5oo du sommet C, la Modder, descendant du nord-est au sud-ouest.
Suivant une perpendiculaire aux deux bases, la voie ferrée du Cap à Boulouwayo file du sud au nord et franchit la Riet, à un kilomètre à Test du sommet B, sur un pont que les Boers avaient détruit.
Dans le voisinage du sommet A et sur la rive nord de la Riet, le village de Modder-River étale ses riants jardins plantés de yuccas, de cactus et de mimosas. Au sommet A, enfin, un barrage de 260 mètres de large traverse la Riet, couvert sur la rive sud par une ferme et un kraal qui couronnent un léger mouvement de terrain j puis à
5oo mètres à Touesl etsurlamc^me rive, quelques rochers se dressent, entremêlés de petits kopjes sablonneux.
La Riet, dont la vallée mesure 600 mètres environ, est un fleuve assez profond, mais guéable en plusieurs points. Son lit, de 260 à 3oo mètres de large au plan d'eau, est très encaissé ; les berges qui y descendent des crêtes DC, C B, B A du plateau ofirent donc des pentes assez raides, tandis que le terrain au sud de la crête méridionale D A s'abaisse et s'élargit en long glacis dans la direction de Klokfontein. Dans tout le bief aval de la Riet, entre le pont de chemin de fer et le barrage, de nombreuses îles boisées parsèment le cours d'eau. Les deux rives, d'ailleurs, sont généralement bordées de saules et de buissons épais.
La rive nord a partout le commandement sur la rive sud, et comme le terrain, sur cette rive nord, s'élève en pente douce jusqu'à deux lieues de distance, on possède, à un kilomètre seulement du fleuve, des vues très étendues sur le plateau A B C D et sur ses rampes d'accès.
C'est à cette distance de la Riet et parallèlement à son cours que les Boers avaient assis leur position principale, jalonnée par leurs emplacements de batteries et appuyée à droite aux dernières maisons de Modder-River, en face du barrage, à gauche à une ferme fortifiée non loin de la route de Jacobsdal, sur la rive gauche de la Modder. Cette litjne défensive, de forme concave, à cheval sur la Modder et la voie ferrée, avait son centre à peu près à la station du chemin de fer (i kilomètre de la Riet) et s'étendait à 2 kilomètres à l'ouest, à 3 kilomètres à l'est, enserrant ainsi tout le coude de la Riet sur la rive septentrionale.
Non contents de cette ligne principale et par une dis-
COMBAT DE MODDER-RIVER. IQQ
position qui leur était familière, les Boers avaient encore préparé une avant-ligne sur la rive sud, le long des crêtes A B, B C, C D du plateau. Là, nul emplacement de batteries, mais des tranchées-abris pourvues de revêtements en sacs de sable et en plaques de zinc, admirablement dissimulées d'ailleurs par le rideau d'arbres du rivage. Dans ces arbres même et dans les bosquets des îles, quelques tireurs d'élite. En avant des tranchées-abris, des réseaux de fil de fer et, sur tout le plateau, de loo en loo mètres, des rangées de pierres blanches repérant les distances jusqu'à 700 mètres.
Entre la position principale et l'avant-ligne, le lit profond de la Riet offrait comme un commode chemin de ronde, où des voitures même pouvaient circuler, à l'abri, sur les jetées des deux rives. Les communications d'une rive à l'autre se trouvaient assurées par un va-ctr>ient de radeaux et de bacs qui échappaient complètement aux vues du plateau et qui, durant toute l'action, transportèrent activement des hommes, des chevaux, des munitions. Les défenseurs de l'avant-ligne, bien que combattant avec la rivière à dos, avaient donc leurs derrières parfaitement garantis.
A cet ensemble défensif solidement organisé, deux directions de retraite : l'une, la route de Jacobsdal, infléchie au sud-est et qui avait l'inconvénient de prolonger l'aile gauche de la ligne ; l'autre, celle de Kimberley, perpendiculaire au front et par laquelle le gros des défenseurs était arrivé sur la position.
Depuis raffairc de Graspan ou d'Enslin, le corps d'investissement de Kimberley avait, en effet, notablement renforcé son détachement de couverture. Cronjc, laissant le strict nécessaire devant la place, avait réuni à Modder-
River 7.000 hommes environ, Oranjgistes aux ordres de Delarey et Transvaaiiens sous ses ordres directs ; il disposait de 10 pièces de canon' commandées parle major Albrecht.
Sur les deux lignes, Orangistes et Transvaaiiens s'étaient réparti le front, les premiers à l'ouest jusqu'à la voie ferrée, les seconds à l'est. Le double rang de tranchées ayant un développement de près de 10 kilomètres, les tirailleurs boers les garnissaient suivant leur coutume, sur un seul rang, sans aucune espèce de soutiens. Sauf l'échelonnement de Tavant-ligne et de la grande ligne principale, leur système défensif était essentiellement linéaire. Leur mode d'emploi de l'artillerie, également rudimentaire et opposé à nos théories, ne respectait guère le groupe de la batterie. Chez eux, les pièces aussi agissaient en tirailleurs, par unités isolées. Ces esprits simplistes, exagérant sans doute une erreur à laquelle semblent disposés, en Europe, des gens plus cultivés, se disaient que la nouvelle pièce, tirant six fois plus vite que les anciennes, en valait à elle seule toute une batterie. II résulta de cette erreur que, malgré la précision de leur tir, ils n'obtinrent jamais l'effet d'écrasement qu'ils auraient pu réaliser par la concentration des feux.
Dans le cas présent, les dix bouches à feu du major Albrecht, affectées à la position principale, sur la rive nord de la Riet, offraient un seul groupe de trois pièces au centre et près du pont de chemin de fer; puis, à quelques centaines de mètres en arrière, une pièce masquée par les bâtiments de la station ; une autre sur un mamelon à l'ouest de la voie ferrée ; deux pièces couplées à l'aile droite, à la lisière orientale de Modder-River; deux à l'aile gauche; une maxim sur le promontoire formé par le confluent de
COMBAT DE MODDER-IIIVER. 201
la Riet et de la Modder ; enfin un canon Hotchkiss employé comme pièce volante et destiné à changer fréquemment d'emplacement. Toutes les pièces, à l'exception de ce canon, étaient couvertes par de forts épaulements.
Telle était la force et tels les préparatifs qui avaient bénéficié, le 27 novembre, d'une sorte d'anneau de Gygès ; telle la tenaille dont les deux branches vont enserrer la colonne anglaise qui, le lendemain, suivra sans défiance la route parallèle et contiguê à la voie ferrée.
Le 28 novembre, à 4 heures du matin, lord Methuen mit ses troupes en marche pour aller, comme nous l'avons dit, faire étape et déjeuner à Modder-River.
Prenant les devants de sa personne, avec le 9* lanciers, l'infanterie montée et la 18* batterie, il eut bientôt gagné quelques kilomètres sur les deux brigades qui venaient dans l'ordre normal ci-après : le 2* bataillon du Northamptonshire en avant-garde ; le 2^ bataillon de la Yorkshire Light Infantry en tête du gros; puis le reste de l'artillerie et de la 9* brigade et enfin la Garde, détachant deux compagnies à la queue du convoi.
L'effectif total, au départ, était inférieur à 8.000 hommes; mais, comme les Anglais reçurent en renfort, au cours de la journée, le i"" bataillon des Argy'^ Highlarders (de la brigade Vauchope)[*], la 62*^ batterie de campagne et un détachement du 1'''' bataillon des Royal Munster Fusiliers (^), on peut estimer qu'ils disposèrent
(i) La brigade Vauchope ou 3« brigade du corps Buller (ancienne division Clery) comptait : le 2« bataillon RIack Walch (Royal Higblanders); le i«r bataillon Higbland Liglit Infantr}' ; le 2« bataillon Seaforth Highiunders ; le i^' bataillon Argyll and Suthcrland Highlanders. Cette brigade écossaise était la dernière destinée à lord Methuen.
(2) Le i*' bataillon des Royal Munster Fusiliirs était un des bataillons constituant la garnison du Cap à la fin de septembre. Tous ces renforts venaient d'Orange-River par chemin de fer.
de 9.000 hommes et de 22 pièces de canon, y compris les 4 pièces de marine, pour soutenir, sur les bords de la Riet, ce combat imprévu auquel on a assez improprement attaché le nom de la Modder.
Vers 5 heures du matin, les pointes de cavalerie, en atteignant ]a Riet, reçurent des coups de feu tirés par un ennemi invisible, mais qui semblaient venir de la branche orientale CD de la rivière.
C'était une diversion desBoers, qui voulaient empêcher leurs adversaires de pousser droit sur Modder-River et de reconnaître d'emblée l'ensemble de la position. Ce stratagème leur réussit d'ailleurs parfaitement, car lord Methuen, dont l'attention avait été appelée à l'est de la voie ferrée, fut quelque temps avant de se rendre compte qu'il s'était engagé entre les cornes d'un croissant et mit plus de temps encore à discerner qu'il avait devant lui et sur ses deux flancs presque toute l'armée de Gronje et non pas une simple arrière-garde.
N'ayant d'abord souci que de ce qui se passait sur sa droite, il donna l'ordre à la 18^ batterie de fouiller les rives de la Riet en amont du confluent de la Modder, dans la région d'où était partie la fusillade. Cette batterie, prenant position au pied des pentes méridionales du plateau et à i.ooo mètres à l'est de la voie ferrée, ou\Tit le feu à 4-000 mètres de distance contre l'objectif, assez vague, qui lui était proposé (gauche de la position des Fédérés).
Au troisième coup, ceux-ci ripostèrent avec plusieurs pièces et ne tardèrent pas à prendre l'avantage que leur donnait, à cette distance, la supériorité de portée de leur matériel.
Devant ce déploiement d'artillerie, lord Methuen fit
COMBAT DE MODDER-RIVER. 2o3
appeler, au Irot, le reste de ses batteries et les établit : la 70^ batterie sur le plateau à l'est et près de la voie ferrée; les 4 pièces de marine à l'ouest de la même voie et un peu en arrière ; ces 10 pièces ayant à contre-battre l'artillerie fédérée en position au nord du pont du chemin de fer. Un duel d'artillerie s'engagea, qui devait dui^er deux heures, sans résultats bien appréciables. Les canons de la brigade navale seuls, du côté des Anglais, possédaient une portée suffisante et, de l'autre côté, les Boers, tirant plus juste et plus loin, s'entendaient sans doute mal au réglage de leurs fusées, car la plupart de leurs projectiles n'éclataient point.
Vers 7 heures et demie, le général anglais, s'illusionnant toujours sur les forces et les dispositions de l'adversaire, et croyant n'avoir affaire qu'à une arrière-garde d'un millier d'hommes, jugea la préparation d'artillerie suffisante. « L'ennemi, dit son rapport, semblait se replier et rien n'indiquait qu'il occupât fortement le village. » Le moment semblait donc venu de faire avancer l'infanterie pour forcer le passage.
Celle-ci avait déjà reçu depuis quelque temps et exécuté l'ordre de se déployer, par brigades accolées, des deux côtés de la voie ferrée ; la brigade de la Garde, sous les ordres du général Colville, à l'est; la 9* brigade, sous les ordres du général Pôle Carew, à l'ouest de la voie. Cette dernière venait d'être renforcée par le i*' bataillon des Argyll Highlanders, transporté en chemin de fer. Les deux brigades se tenaient, en ordre préparatoire de combat, au pied des pentes méridionales du plateau, à l'entrée du champ de bataille.
A 8 heures, l'ordre d'attaque est donné et les deux brigades s'avancent sur le plateau, s'engageant, cette fois,
dans les deux branches de la tenaille, dont lord Methuen continue toujours à ignorer l'existence,
La brigade de la Garde doit attaquer la première, ayant pour objectif la gauche des Boers. Elle a trois bataillons en ligne, les Scots Guards à son extrême droite, avec mission de déborder l'aile adverse, puis, de la droite à la gauche, les grenadiers et le 2* bataillon des Goldstreams; ces derniers s'appuyant à la voie ferrée, où ils se lient à la 9« brigade. En réserve, derrière les Scots, le i*"*^ bataillon des Goldstreams.
Dans la 9* brigade, les Northuraberland Fusiliers longent le chemin de fer, soutenus par un demi-bataillon des Argyll ; à leur gauche, vient la Yorkshîre Light Infantry avec le reste des Argyll en seconde ligne ; à rextrême gauche enfin, le Loyal North Lancashire, chargé de traverser la Riet et de tourner l'aide droite des Fédérés.
Vers 8 heures un quart, cette grande ligne d'infanterie apparaît sur le plateau, et les Boers, tournant contre elle tous leurs canons, lui envoient quantité d'obus. Les deux brigades progressent malgré ce feu et parcourent en bon ordre quelques centaines de mètres. Jusque-là, aucun coup de fusil n'accusait la présence de l'infanterie adverse, et lord Methuen se confirmait de plus en plus dans la conviction que cette infanterie faisait retraite, sous la protection de son artillerie.
Mais les Anglais arrivent à 700 mètres de la rive sud et, à ce moment précis, sur tout le périmètre du cercle qui les enserre, sur le front de la tenaille et sur les deux branches, éclate une vive fusillade. L'ennemi est bien là et en grand nombre, et, qui pis est, s'il fait sentir sa présence sur tous les points de Thorizon, il n'est visible nulle part.