BATAILLE DE COLEI^SO
Nous avons déjà reproché aux Républicains leur lenteur, leur passivité, leur défaut de sens offensif durant la première quinzaine de novembre, après Farquhar's-Farm et le passage de TOrange. Combien plus fondé serait, ici, ce blâme !
Ils connaissaient par la presse, par cent moyens d'iiîformation, les mesures de leurs agresseurs; ils savaient, sans nul doute, que la 5*^ division était en mer et arriverait à la fin de décembre, que la 6* division allait s'embarquer. Tablant sur ces données, ils pouvaient évaluer à trois semaines environ le temps dont ils disposaient pour agir offensivcment contre les vaincus, avant que ceux-ci ne fussent renforcés ; à six semaines, au moins, le délai nécessaire aux Anglais pour être en situation de reprendre eux-mêmes l'offensive. Que de choses réalisables en un mois, avec l'enthousiasme provoqué par le succès !
Au Natal, les Boers n'avaient rien de mieux à faire que de tenir sir R. BuUer en haleine, d'appeler de nouvelles troupes anglaises sur ce terrain choisi par eux. Nous verrons qu'ils s'en acquittèrent bien et qu'ils n'avaient pas trop de monde pour cela.
Mais, si Ladysmith devait demeurer debout, comme un appeau (et, à ce propos, l'assaut donné par les Boers, le 5 janvier, nous parait illogique), il n'en allait pas de même de Kimberley. C'est là, dans cette région de la Modder, avec le choix entre la ville et l'armée de lord Melhuen comme objectif, que devait s'exercer leur activité offensive.
La ville était le morceau le plus facile à enlever. Sa prise n'exigeait pas grandes combinaisons stratégiques. Le périmètre défensif atteignait i8 kilomètres; il les dé-
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passa même, quand le colonel Kekewitch fit occuper Beaconsfied et Kenilworth. Pour tenir sur une pareille étendue, ce colonel disposait seulement de 4«ooo hommes, dont 600 à peine de l'armée active, et plus de 1.200 appartenant à la Towns Guard, sans aucune instruction. Toute son artillerie se bornait à 12 pièces de campagne et à un canon de 4^°? 7> le Long Cecil*
Avec des moyens si disproportionnés au front à couvrir, les Anglais avaient tout à craindre d'une attaqye de vive force. Qu'étaitHîe donc qu'enlever quelques mauvaises redoutes en terre, trop espacées pour se flanquer toutes, garnies de gardes nationaux!
Wessels, avec 3. 000 hommes, suffisait à l'investissement, mais ne pouvait rien au delà. Cronje aurait dû lui en donner 3. 000 autres, distraits momentanément du corps d'observation ou ramenés de la province du Cap, et lui enjoindre de pénétrer dans Kimberley de haute lutte. C'était chose réalisable tout en contenant Methuen.
Kimberley pris, Cronje n'avait plus rien à faire sur la Modder. Il pouvait se transporter dans la vallée du Caledon et couvrir ainsi Bloemfontein, en occupant une position latérale adossée au Basoutoland et aux montagnes du Natal. Le résultat était modeste, mais ne semblera pas médiocre, si l'on songe à ce qui s'est passé.
Voulait-on viser plus haut ? Methuen offrait une proie enviable et l'on avait un mois et demi pour le manœuvrer. Pour l'attaquer sur la Modder, peutr-être même l'y acculer et le couper de l'Orange, il fallait évidemment renforcer les 8.000 hommes de Cronje. i5.ooo Fédérés n'étaient pas de trop devant les 12.000 soldats qui restaient au général anglais, si démoralisés qu'ils fussent au début. Ces 7.000 à 8.000 Fédérés de supplément, on pou-
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vait les prendre sur FOrange, en faisant appel au gros des troupes des généraux De Wet et Olivier et ne laissant de ce côté qu'un mince rideau.
Qu'avait-on, en effet, à espérer dans cette région? On était fixé sur le zèle des Africanders, qui n'avaient guère bougé à la fin d'octobre ; on n'avait pas à compter sur un soulèvement général et on ne pouvait non plus pénétrer bien loin avec les ressources disponibles. On balançait, tout au plus, celles de French et de Gatacre, et la Subdivision anglaise, attendue sous peu à Capetown, eût, au besoin, été à même de les renforcer.
Qu'avait-on, d'autre part, à craindre, en laissant quelques jours le champ libre sur l'Orange aux deux généraux anglais? Gatacre, encore sous le coup de son désastre de Stormberg, n'avait guère de mordant. Ils étaient tous deux séparés par un grand espace et auraient perdu du temps à combiner leurs mouvements. Ces mouvements étaient, d'ailleurs, difficiles à compasser, entre deux chefs indépendants, l'un exclusivement pourvu de cavalerie et l'autre d'infanterie. Quel objectif eussent-ils choisi dans l'Etat d'Orange? Eussent-ils pu aller bien au delà du fleuve dont ils avaient à garder les passages ? L'absence d'adversaires à combattre les laissait désorientés et inertes.
Profitant donc de la mobilité excessive de leurs troupes, De Wet et Olivier pouvaient rapidement se dérober. La cavalerie épuisée de French ne les aurait pas suivis, et encore moins les fantassins découragés de Gatacre. En huit jours, ils étaient à Jacobsdal et Graspan (240 à 3oo kilomètres), fermaient le cercle avec Cronje ; et Joubert, prenant la direction de l'opération d'ensemble, se proposait de faire capituler Methuen.
C'était, non pas renverser le plan stratégique primitif, mais exploiter un de ses avantages essentiels, en bénéficiant des lignes intérieures qu'on s'était ménagées. C'était de la stratégie offensive, de mouvement, et il ne faut pas se dissimuler qu'elle aurait exigé, à un moment donné, l'offensive tactique. Si difficile qu'eût été la situation de Methuen, cerné au nord, à l'est et au sud, coupé de sa base et privé de ses ravitaillements, on ne l'aurait vraisemblablement pas contraint à mettre bas les armes, sans lui livrer bataille, sans lui donner assaut.
Ici, comme bien des fois déjà, nous nous heurterons à l'antipathie instinctive des Boers pour le rôle offensif, soit hidividuel, soit en groupe. De cette antipathie, nous avons donné les raisons. Elle est logique, chez des soldats de nouvelle levée, dans des unités improvisées, parce que ces unités sont impropres à la manœuvre et qu'il n'y a pas d'offensive sans manœuvre.
L'appréhension du corps-à-corps détourna les Boers de donner l'assaut à Kimberley. Leur inaptitude manœuvrière les empêcha de songer à une combinaison comme celle que nous venons d'indiquer. Des deux partis à prendre, ils ne choisirent ni l'un ni l'autre. Ils préférèrent demeurer inertes dans le sillon qu'ils s'étaient tracé, attendant, sur les mêmes points où ils avaient vaincu, les efforts nouveaux d'un adversaire inlassable et toujours grossissant.
Cette période de transition et d'attente, ce temps d'arrêt dans les opérations militaires s'étendra du i5 décembre au 1 5 janvier dans le Natal, jusqu'au i5 février sur la Modder, et plus longtemps encore dans la province du Cap. A leurs victoires, les Républicains n'auront gagné que du temps; gain très discutable pour eux, qui
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tiraient nécessairement moins bon parti du temps que leurs adversaires. Des deux côtés, on l'emploie à se renforcer ; mais, pour quelques rares Africanders qui rejoignent les Boers, TAngleterre envoie des divisions. Et, ainsi, cette campar|ne contre le premier corps expéditionnaire, à la fois si bien préparée et si bien conduite, qui formerait un tout si complet, démeure boiteuse, faute de conclusion. Ainsi, cet acte, dont les scènes glorieuses s'appellent Stormberg, Maggersfontein, Colenso, dont le prologue va de Glencoê à Nicholson's-Neck, cet acte, qui aurait pu renfermer tout le drame, attend et exige un dénouement. Le rideau qui est tombé sur le succès des Boers, et pour un entr'acte trop long, va nécessairement se lever de nouveau. Cette fois, ce sera pour nous montrer, malgré de hauts faits répétés, l'écrasement final du petit nombre, la défaite de la bonne cause.