DÉSIGNATION DU MARÉCHAL ROBERTS
d'état-major, le vainqueur d'Omdurman, lord Kitchener, auquel la campagne d'Egypte avait fait une réputation méritée d'organisateur.
Au sujet de cette nomination, le War Office communiquait à la presse la note suivante : <c Comme la camparjne au Natal est, de l'avis du gouvernement de Sa Majesté, de nature à réclamer la présence continuelle de sir Redwers Buller sur ce théâtre de la guerre et à absorber toute son attention, l'envoi du field-marshal lord Roberts au Cap, comme commandant en chef des forces du Sud-Africain, avec lord Kitchener comme chef d'état-major, a été décidé. »
D'après les termes de cette note, on pourrait croire qu'une sorte d'autonomie était conser\ée à l'armée du Natal et que sir R. Buller en demeurait le chef à peu près indépendant.
II n'en fut rien. Toutes les forces disponibles dans le Sud-Afrique, aussi bien celles qui y étaient déjà que celles dont on préparait l'envoi, passèrent, dès la première heure, sous le commandement effectif de lord Roberts. II en régla l'emploi stratégique et, bien qu'il n'apparaisse de sa personne, au Cap, que le lo janvier, bien qu'il ne se mette à la tête de ses troupes que le 9 février, on peut dire que, dès le début de janvier, toutes les dispositions arrêtées, toutes les opérations entreprises, aussi bien au Natal que dans la province du Cap et sur la Modder, l'ont été d'après ses vues et conformément à ses directives.
Ces opérations, en effet, se relient logiquement et accusent dans leur ensemble la poursuite d'un même plan, qui n'a pas été formellement énoncé, mais que nous pouvons facilement discerner d'après les faits et que nous allons exposer à posteriori.
Plan de campagne de lord Roberta. — L'expérience, à défaut du bon sens, avait surabondamment démontré que la campagne du Natal ne pouvait conduire à aucun résultat décisif. Le théâtre principal des opérations devait être la province d'Orange et les premiers coups devaient être portés à Kimberley. Il fallait reprendre, en un mot, le projet primitif, que roffensive des Boers avait déconcerté; il fallait de plus affecter à ce projet le gros de la nouvelle armée en formation, de façon à faire masse au point d'attaque.
Mais dans ces troupes de renfort la 5* division, seule, allait être disponible dès la fin de décembre, la 6* division n'arriverait au Cap que vers la mi-janvier, la 7* division et les compléments d'artillerie ne seraient pas rendus avant la première semaine de février; l'armée de l'Ouest, en un mot, ne pouvait être groupée avant le 10 février autour du corps Methuen, destiné à lui senir de noyau.
C'était donc, après la semaine noire, une période de six semaines à deux mois pendant laquelle on se voyait condamné à l'expectative et exposé aux efforts des Boers victorieux.
Dirigés contre Kimberley ou contre lord Methuen, ces efforts auraient été particulièrement dangereux ; nous l'avons démontré et lord Roberts s'en rendit parfaitement compte. Il se rendit compte aussi que, pour dégager Methuen, pour alléger les théâtres d'opérations de l'ouest et du centre, le plus sûr moyen était de se montrer agressif sur le théâtre du Natal. D'où le programme strictement suivi : Simples escarmouches et attitude passive jusqu'au début de février, sur la Modder et au sud de l'Orange ; reprise des opérations offensives sur laTugela, aussitôt qu'il serait possible.
Avec ses 4 brigades, décimées à Colenso, sir R. BuUer
l'armée du natal après COLEiNSO. 295
Barton (6') demeurait à Chieveley, détachant un bataillon au camp de Frère. Elle était chargée de la garde de ces deux camps et de la voie fen'ée et avait, de plus, pour mission, de maintenir les Boers en face de Colenso. On lui adjoignait 2 batteries montées et 6 pièces de marine.
Tout le reste des troupes allait former corps de manœuvre vers la haute Tugela. Dans ce corps, aux ordres directs de sir Redwers Buller, la lo* brigade (Coke), qui n'avait que 2 bataillons ('), était enlevée à la 5' division (Warren) pour constituer un corps de réserve à la disposition du général en chef. Par contre, la 5* division recevait la 4* brigade (Lyttelton). En conséquence, les éléments destinés à opérer sur la haute Tugela avaient Tordre de bataille ci-après :
2* division (Clery) : 2' brigade (Hildyard) et 5* bri- (jade (Hart) ;
5* division (Warren) : 4* brigade (Lyttelton) et i i*brirjade (Woodgate) ;
Brigade de corps d'armée : 10* brigade (Coke) ;
Brigade montée : lord Dundonald ;
7 batteries montées et i batterie de montagne, à six pièces ;
1 batterie d'obusiers à quatre pièces ;
2 canons de marine de 4^)7 et 6 de 12 livres ;
Enfin les détachements du génie, de pontonniers, d'aérostiers et les divers services.
Plan d'opérations de sir R. Buller. — La Tugela qui, dans la partie moyenne de son cours, entre le confluent
(i) Les deux autres bataillons avaient été laissés au Cap, comme nous r avons dit plus haut.
de la petite Tugela et Colenso, coule de l'ouest à l'est, se relève en amont de ce confluent dans la direction du nord-ouest et se prolonge dans cette direction par son affluent, la Venter-Spruit, descendant du Tintwa-Pass. Le cours de la Venter-Spruit et celui de la Tugela forment ainsi, autour de Ladysmith, un arc elliptique dont la route Colenso-Ladysmith marquerait le petit axe et la route du Tintwa-Pass par Acton -Holmes à Ladysmith, le grand axe.
Renonçant à forcer le passage de front, à Colenso, sir R. Buller se proposait de faire tomber la défense des Boers en la tournant par son extrême droite, dût-il, à cet eflet, remonter le long de la Venter-Spruit jusqu'à Acton- Holmes et, de là, se porter sur Devdrop par le plateau découvert entre Tugela et Sand-River.
C'était un parcours de 90 kilomètres (') substitué à la distance de 20 kilomètres de Colenso à Ladysmith ; mais il serait inexact de considérer ce parcours comme constituant un seul mouvement tournant.
Le mouvement, en réalité, comportait un déplacement préalable du centre d'opérations qui devait être transféré de Chieveley à Springfield, nœud de routes important, situé à 28 kilomètres à l'ouest de la ligne Chieveley-Frère et à i4 kilomètres de la Tugela.
Au nord de Springfield, la rivière offre, d'aval en amont, trois gués, Skiet's-Drift Q, Potgieter's-Drifl et Tritchardt's-Drift, distants l'un de l'autre de 8 kilomètres; le dernier, à 5 kilomètres de l'embouchure de la Venter-
(i) De Frère au pont de Springfield : 28 kilomètres; de Springfield à Tritchardt's-Drift : 17 kilomètres; de Tritchardt's-Drift à Aclon-Holmes : II kilomèlres; d'Actoo-HoImes à Ladysmith : 35 kilomètres.
(a) De SkieiVDrift à Colenso : ao kilomètres, le long de la rivière.
n'eût pas été en situation de revenir immédiatement à Tattaque. Lord Roberls va lui affecter les premiers renforts disponibles. La 5* division, qui devait débarquer au Cap du 20 au 29 décembre, recevra Tordre de rembarquer pour Durban, ou changera de destination en cours de route, et tous ses éléments seront sous la main de Bul- 1er dans les premiers jours de janvier. A partir de cet instant, le field-marshal impose à son lieutenant d'incessants efforts contre le corps d'investissement de Ladysmith. Le rôle qu'il lui assigne est double : délivrer^ d'une part, la ville qui commence à être aux abois ; de l'autre, tenir en haleine les Boers, appeler toute leur attention et leurs ressources de son côté, en les détournant de Kimberley.
De ces deux missions, la première, apparente et positive, ne sera qu'imparfaitement remplie par sir R. BuUer. II pénétrera dans Ladysmith quand les succès de lord Roberts à Paardeberg lui auront ouvert la voie ; mais il aura puissamment contribué à préparer ces succès. Repoussé dans trois combats, il reviendra une quatrième fois à la charge et, s'il enfonce finalement une porte ouverte, il n'en aura pas moins opéré une diversion utile en empêchant les Républicains de discerner l'orage qui se forme à l'ouest, en le§ amenant à négliger leur véritable objectif. Loin de songer à frapper un coup décisif sur la Modder, nous les verrons, en effet, employer Cronje et l'artillerie d'Albrecht en renforts à Spion-Kopje et à Vaal- Krantz. Pendant tout le mois de janvier, grâce aux assauts répétés de Buller, les Républicains et leurs plus chauds partisans en Europe n'auront d'yeux que pour* le Natal et ainsi le but essentiel proposé à ce général sera pleinement atteint.
GUIllKE SUD-AF1UCAU(E. 10
On peut, certes, critiquer les procédés tactiques de sir R. Buller; mais il faut rendre justice à son indomptable obstination, à l'ascendant exercé sur ses hommes qu'il ramène à plusieurs reprises sur l'obstacle, malgré leurs pertes et leurs fatigues. Comme le bouledogue, il plante ses crocs dans la chair de l'ennemi, le contraint à faire face et ne lâche plus prise. S'il n'a pas le génie du grand général, il a, à coup sAr, les qualités du chef et c'est fort utilement, sinon glorieusement, qu'il va tenir, seul, la scène pendant l'entr'acte du i5 décembre au i5 février.
L'ARMÉE DU NATAL (1 5 décembre-l 5 février).
Après Colenso. — Réorganisation et adjonction de la 5« division (^t5 décembre-^ janvier). — Au lendemain de Colenso, Redwers Buller avait reporté ses troupes en arrière. Laissant au camp de Chieveley les brigades Hildyard (2') et Barton (6*) avec l'infanterie montée, l'artillerie navale et 2 batteries montées, il avait installé au camp de Frère (*) le reste de son corps d'armée, brigades Lyttelton (4*), Hart (5'), gros de l'artillerie et services divers.
A ses demandes de renforts, on répondait par l'envoi d'une section d'aérostiers, de plusieurs batteries montées, dont une d'obusiers, et de nombreuses formations irrégulières. On lui annonçait enfin que la 5* division (Warren), dont les premiers éléments débarquaient à Capetown le 20 décembre, allait être expédiée au Natal, à l'exception de 2 bataillons conservés dans la colonie du Cap. Il assi-
(i) Chieveley, à 6 kilomètres de Colenso; Frère, à i5 kilomètres de Chieveley; Eastcourt, à ao kilomètres de Frère.
l'aRMiSe du NAT.VL APRÈS COLENSO. 201
gna à celte division Eastcourt comme point de concentration, de sorte que sa petite armée se trouva répartie en trois camp&, échelonnés sur 3o kilomètres de profondeur le long de la voie ferrée de Durban.
Mais les dernières troupes de la division Warren ne pouvaient être rendues à destination avant le 5 janvier; les troupes coloniales, de récente levée, avaient à se compléter et à prendre corps ; les brigades qui avaient combattu demandaient quelque repos.
Force était donc de consacrer trois semaines environ à reformer et organiser le corps anglais.
Pendant cette période d'immobilisation de leurs adversaires, les Boers se bornèrent à escarmoucher au sud de la Tugela et à diriger contre Ladysmith une tentative d'assaut qui ne pouvait conduire à rien, étant donné surtout son caractère partiel et décousu.
Dans la nuit du 5 au 6 janvier, deux colonnes de Fédérés, fortes chacune de 5oo à 6oo hommes, surprirent les avantrpostes de Wagon-Hill et de Cœsar's-Camp, au sud de Ladysmith, et s'emparèrent môme de la première de ces collines. Mais elles ne furent pas soutenues et les Anglais, engageant successivement sur ces deux points des forces quadruples ('), réussirent, après un violent combat qui dura toute la journée du 6, à rejeter les assaillants sur les hauteurs de Middle-IIill et de End-Hill, d'où ils étaient partis.
Cette affaire, où les Anglais eurent 4i8 hommes hors de combat et où les Fédérés reconnaissent avoir perdu i5o des leurs, est tout à l'honneur de ces derniers. Elle
(i) Deux bataillons et demi et une batterie siir cliaque point. De plus, deux batteries battaient d'enûlade la plaine au sud des hauteurs et empêchaient Tarrivëe d'aucun renfortt
mérite d'être signalée comme un des rares exemples où ils prirent l'offensive et affrontèrent le corps à corps. On peut seulement regretter que leur héroïsme.ait été dépensé en pure perte et que leur essai d'offensive se soit produit là, plutôt qu'à Kimberley.
La chute de Ladysmith aurait dérangé, plutôt qu'elle n'aurait servi, les conceptions stratégiques de Joubert. Et d'ailleurs, pour enlever de haute lutte cette place bien retranchée, dont les 20 kilomètres de périmètre comptaient 12.000 défenseurs et de nombreuses batteries de campagne, il eût fallu lancer contre elle toute l'armée d'investissement, avec une partie du corps d'observation.
Or celui-ci avait assez à faire de contenir les Anglais sur la Tugela. Il pouvait même, d'un moment à l'autre, réclamer le secours d'éléments empruntés au blocus et c'eût été folie de tabler sur l'inaction de sir R. Buller pendant les quarante-huit heures qu'aurait exigées, pour le moins, l'anéantissement de sir G. White.
Dans la journée du 6, en effet, à peine la tentative des assiégeants eut-elle été signalée par les communications héliographiques du mont Umkolumba, que toutes les troupes du camp de Chieveley prirent les armes et se portèrent à l'attaque de Colenso. La brigade Hildyard tenait la gauche, la brigade Barton la droite ; la cavalerie protégeait l'extrême droite, tandis que l'artillerie de campagne et les pièces de marine couvraient d'obus les tranchées ennemies construites entre Hlangwane et Fort- Wylie. L'engagement se borna à cette canonnade, car, dans la soirée, les nouvelles rassurantes reçues de Ladysmith permirent de faire replier les troupes ; mais celte démonstration prouve suffisamment qu'un assaut sérieux de Ladysmith aurait eu à se conjuguer avec une bataille
l'armée du natal après colenso. 293
en règle sur la Tugela. Les forces de Jouberi n'étaient pas assez considérables pour cette double tâche.
En dehors du double engagement du 6 janvier, nul événement saillant ne marque la période du i5 décembre au 8 janvier. Ce n'est cependant pas une phase d'accalmie complète. Des deux côtés on se tâte, on se prépare. Tous les jours et même toutes les nuits, les pièces de marine anglaises battent les tranchées de Colenso, sans grand dommage pour les Républicains, qui ont aménagé ces tranchées de façon à pouvoir circuler en toute sécurité.
En retour, les Boers lancent de nombreuses pointes au delà de la Tugela, à Test et à l'ouest de la voie ferrée ; quelques-uns même de ces partis s'avancent si hardiment vers le sud que Fétat-major anglais appréhende de voir ses communications compromises.
Pour contrecarrer les incursions de Fennemi, sir R. Huiler est obligé d'envoyer, du camp de Chieveley, de fortes patrouilles qui poussent à Test jusqu'à Weenen, à l'ouest jusqu'à Springfîeld. Delà d'incessantes prises de contact, une véritable guerre de guérillas, où les Républicains ont, le plus souvent, l'avantage (escarmouche de Surprise- Hill, etc.) et où ils auraient eu tout à fait le dessus si les Anglais n'avaient eu recours à leurs corps coloniaux. Ceux-ci, montés en chevaux d'Afrique, connaissant le pays, bien préparés à la petite guerre, rachetèrent ou prévinrent mainte bévue de la cavalerie régulière.
Dans les premiers jours de janvier, ces reconnaissances et ces prises de contact devinrent de plus en plus fréquentes du côté de Springfîeld. Les Boers en conclurent, avec raison, que les Anglais méditaient quelque chose de ce côté et prirent leurs mesures pour se renforcer à l'ouest de Colenso.
agA L^ GUERRE SUD-AFRICAINE.
Dans ce but, ils rendirent impraticable le gué de Robinson'srDrift (lo kilomètres en amont de Colenso), en y plaçant, au fond de la rivière, des haies de fil de fer bai^ bêlé. Plus en amont, devant le gué de Potgieter's-Drifl, ils mirent en batterie deux des pièces prises aux Anglais le i5 décembre. Enfin, quelques-uns de leurs commandos appuyèrent à l'ouest et Tun d'eux alla s'établir au confluent de la petite et de la grande Tugela.
Les Boers s'attendaient donc à une nouvelle et prochaine tentative et la prévoyaient fort au-dessus de Colenso. Ils voyaient juste de toutes façons.
A la fin de la première semaine de janvier, en effet, tous les renforts anglais étaient en ligne ; les troupes de sir R. BuUer étaient complètement réorganisées, approvisionnées et prêtes à reprendre la campagne.
Elles comprenaient, comme éléments réguliers: 22 bataillons, 3 régiments de cavalerie, 9 batteries montées, I batterie d'obusiers, \l\ pièces de marine, i batterie de montagne, i compagnie du génie, i détachement de pontonniers, I section de télégraphistes, i section d'aérostiers et les trains con*espondants, soit environ 26.000 hommes.
Comme éléments irréguliers: il\ corps coloniaux, presque tous montés, donnant un effectif de 5. 600 combattants, et 2 sections de brancardiers auxiliaires comptant 1.600 hommes.
C'était un ensemble de 33. 000 rationnaires, pouvant mettre en ligne près de 3o.ooo combattants.
L'ordre du 8 janvier, qui vint consacrer leur état de préparation, en réglait la répartition de la façon suivante :
Des six brigades d'infanterie disponibles, la brigade
Spruit. Trois chemins cai éventail conduisent du pont de Springficld à ces gués.
Dans cette partie ï'.upérieure de son cours, la Tugela devait avoir moins di- profondeur et de largeur qu'à Colenso. Les nombreux méandres qu'elle dessine présentent, dans le voisinage des gués, des rentrants favorables à l'établissemenl de ponts de bateaux.
Les hauteurs delà rive nord, Spion-Kop, Brakfontein, Vaal-Kranlz, formant amphithéâtre du Tritchardt's-Drift au Skiet's*-l>rift, s'écartent, en face du Potgieter's-Drift, à plus de 5 kilomètres du cours d'eau.
Les hauteurs de la rive sud le serrent au plus près et, malgré leur moindre rehef, en commandent absolument le passage.
Des trois gués, enfin, partent des chemins qui, traversant les massifs de Tabamyama, Spion-Kop, Brakfonteni, vont s'embrancher sur la grande route d'Actoii-Holmes à Ladysmith. On pouvait, suivant le degré de solidité de la défense de front, atteindre ladite route soit directement par ces chemins, soit en effectuant un mouvement tournant et gagnant Acton-Holmes par la vallée de la Venter- Spruit qui longe le Tabamyama, soit en combinant les deux mouvements.
La région Tritchardt's-Drift — Skiet's-Drift (16 kilomètres de front) était, en somme, plus propice au passage que celle de Colenso et du bief immédiatement en amont, Bridle-Drift — Robinson's-Drift; elle se prêtait mieux aux manœuvres et feintes ([u'exige cette opération de guerre. On était parfaitement autorisé à substituer Tune à l'autre, comme théâtre, et Springfield à Chieveley, comme centre d'opérations.
Mais en effectuant cette substitution, il ne fallait pas
l'armée du natal APRES COLENSO. 299
permettre à Tennemi d'en réaliser une symétrique ; la marche de flanc qui conduisait de la ligne ferrée Chieveley — Frère au nouveau point de concentration, devait être dérobée en quelque sorte et ne pas provoquer un mouvement similaire des Républicains au nord de la Tugela. Ceux-ci, de Colenso à Brakfontein, n'avaient qu'à parcourir la ligne droite, tandis que les Anglais, de Frère à Springfield et Potgieter's-Drift, décrivaient une ligne brisée. Il était donc à désirer qu'on réussît à prendre sur eux l'avance des premières étapes.
Tel était l'objet du rideau laissé à Chieveley. En maintenant la brigade Barton en face de Colenso, sir R. Huiler avait, certes, moins en vue la protection de la voie ferrée que l'illusion où il comptait entretenir l'ennemi pendant quelques jours. Pour protéger la voie contre les incursions des partis boers, quelques escadrons de cavalerie ou compagnies d'infanterie monfée eussent suffi. Pour fixer l'adversaire par d'incessantes démonstrations, pour l'empêcher, plus tard, d'envoyer des renforts à sa droite, il fallait un corps de toutes armes, bien pourvu notamment d'artillerie.
L'armée était donc scindée en deux fractions très inégales. L'une, du septième environ de l'efiectif, avait mission de tromper les Boers, de les river sur le point où avait eu lieu la première tentative de passage, pendant que le gros renouvellerait cette tentative à plusieurs lieues en amont. Séparées par près de 3o kilomètres d'intervalle, ces deux fractions concouraient à un même plan, mais avec une indépendance relative. Ce serait présenter leur jeu sous un faux jour que de les considérer en liaison étroite, comme parties d'un même ensemble. En raisonnant ainsi, avec quelques reporters militaires, en
regardant la brigade Barton comme pivot d'un vaste mouvement tournant effectué par le reste de Tarmée, on se ménage une critique facile de l'amplitude et du décousu d'une semblable opération. Il reste encore assez à dire sur la disproportion des fronts et sur la largeur du véritable mouvement projeté entre Potgieter et Acton- Holmes, sans qu'on exagère à plaisir les fautes commises.
Ces fautes sont, d'ailleurs, plus dans l'exécution que dans la conception. La première condition d'exécution était la rapidité. Si bien qu'on employât la brigade Barton, on ne pouvait aveugler longtemps les Boers. Il fallait donc faire vite, et nous verrons bientôt qu'on n'en eut cure.
Le parcours, en pays découvert et plat, des 28 kilomètres qui séparent Chieveley et Frère de Springfîeld, n'exigeait pas plus d'une journée. Au delà de la petite Tugela, le sol s'accidentait et les routes devenaient rares ; on avait, de plus, à prévoir quelque résistance de l'ennemi, des commandos ayant été signalés entre les deux Tugela et des pièces d'artillerie au gué de Potgieter; mais pour balayer ces partis et franchir i4 kilomètres de Springfîeld à la grande Tugela, c'était encore assez d'un jour. Le troisième jour, on pouvait forcer le passage aux gués et, ce jour même ou le suivant, si l'on s'accorde bonne mesure, on couronnait les hauteurs de la rive nord.
Partant le 10, en un mot, on devait se proposer de donner l'assaut à Brakfontein le i3 janvier. A cette date, les Boers n'y auraient pas été concentrés en force, car il résulte du rapport de Botha qu'il n'y fut, de sa personne, que le 2o('). Avec l'énorme supériorité numérique dont
(i) «Le 19, écrit Bolha, je devais quitter Colenso pour me repdre en
l'armée du natal après colenso. 3oi
disposaient les Anglais, la réussite d'une surprise, d'un coup de main leur livrant immédiatement l'accès du plateau, était parfaitement vraisemblable. Maîtres du plateau, ils ne rencontraient plus d'obstacles jusqu'à la ligne de circonvallation. Mais en admettant même que ce coup droit n'eût pas suffi, qu'il eût fallu combiner l'attaque de front avec un mouvement tournant, ce dernier, commencé bien plus tôt, n'aurait pas eu besoin de se prolonger aussi loin.
Partant le lo janvier, on aurait dû attaquer le i3 et, en réalité, on ne commença l'attaque que le 20. On perdit sept jours précieux en lenteurs et en tâtonnements et on donna ainsi à l'ennemi, largement, le temps de se reconnaître.
A ces lenteurs on allègue, comme excuse, le mauvais temps. La saison des grandes pluies avait commencé avec le mois de janvier; les chemins étaient noyés; les ruisseaux, considérablement grossis, nécessitaient la construction de ponts de circonstance.
Valable pour de pesants éléments de matériel, cette allégation est de pure complaisance quand il s'agit des colonnes de troupe et de leur train léger. Il nous suffira de suivre la brigade légère Dundonald et même l'avantgarde de Hart poiu» reconnaître que les colonnes de combat auraient parfaitement fourni les étapes indiquées plus haut. Si elles ne le firent point, c'est qu'on les alourdit d'un énorme convoi de subsistances. Et ici apparaît la faute capitale de sir R. Buller, l'erreur essentielle qui fit avorter son plan.
congé à Préloria ; mais, au moment de partir, je reçus Tordre de me rendre sur la liaute Tugela ». Ce projet de congé indique bien que, vers le i3, les Boers n'avaient pas conscience de Tattaque imminente des Anglais.
En changeant de centre d'opérations, en substituant à Ghieveley Springfield puis Spearman's-Farm, on changeait nécessairement ses lignes de communications. A la voie ferrée Ennersdale — Frère — Ghieveley, on substituait la ligne routière Ennersdale ou Frère — Pretorius-
Farm — Springfield, etc Pour effectuer semblable
changement, Napoléon préparait parfois la nouvelle lignr, en y organisant, à l'avance, des dépôts de vivres dans des postes retranchés en fortification passagère. On aurait pu, comme lui, jalonner la nouvelle route en constituant un centre d'approvisionnements à Pretorius-Farm ou même en y installant la 5* division. On aurait pu encore quitter Ghieveley et Frère avec quatre jours de vivres, deux sur l'homme, deux au train régimentaire, et se faire suivre par des convois échelonnés. Avec les quatre premiers jours, on pourvoyait à la subsistance jusqu'au jour, inclus, du passage de la Tugela, et, dans l'intervalle, les échelons, progressivement avancés, auraient assuré un roulement entre Pretorius-Farm, Springfield, Spearman's-Farm. Une fois sur le plateau de Ladysmith, on pouvait prendre son temps pour faire serrer les échelons de l'arrière.
Sir R. BiiUer semble avoir adopté une tout autre conception du fonctionnement des subsistances. Il voulut partir avec une réserve de dix-sept jours de vivres, nécessitant l'emploi de 65o voitures à bœufs. Il réglera sa marche sur celle de ce convoi, long de i5 kilomètres, traîné par 5.ooo bêles de somme et exigeant encore le renfort de locomobiles routières. Il s'empêtrera avec lui sur les roules défoncées. Il ne tentera rien sur la Tugela avant d'avoir terminé, à Spearman's-Farm, la concentration de cette masse d'approvisionnements. Il entend l'avoir toujours sous la main, portant ainsi, partout, le
CONCENTRATION A SPEARMAN's-FARM. 3o3
nécessaire du point de départ au point extrême d'arrivée, de Chieveley à Ladysmith.
Ce n'est plus du ravitaillement par l'arrière, c'est l'exode d'une horde dans toute sa simplicité primitive. Avec un pareil système, on faisait le jeu beau aux Boers quittant Colenso sur leurs légers chevaux, emportant à l'arçon de leur selle quelques rations de viande séchée et franchissant, d'une étape, les 3o kilomètres de Colenso à Potgieter's Drift. Qu'ils demeurent dans l'incertitude jusqu'au i4, que leurs gros renforts s'ébranlent seulement ce jour-là : peu importe ! Ils arriveront encore et auront le temps de creuser des tranchées. Bien plus, les indécisions du commandement anglais venant s'ajouter aux lenteurs de son convoi, les retards d'un changement de plan doublant ceux de la concentration, les Boers pourront creuser ces tranchées dans le roc.
Concentration du gros de l'armée anglaise au camp de Spearman's-Farm (^g-iS janvier). — L'organisation de cet énorme convoi avait rempli les premiers jours de janvier. Tout était terminé le 8 janvier, ainsi que l'indiquait l'ordre du jour que nous avons déjà cilé, et les opérations allaient commencer le lendemain.
g janvier. — Elles débutèrent par une marche de la 5* division (Warren) d'Eastcourt sur Frère (22 kilomètres). Ses deux brigades. Coke (10*) et Woodgate (i i^), y rallièrent les brigades Lyttelton (4*) et Hart (5^), de sorte que tous les éléments destinés à opérer sur la haute Tugela se trouvèrent rassemblés à Frère, sauf la brigade légère Dundonald et la brigade Hildyard (2*) qui étaient à Chieveley. L'ordre de bataille, fixé le 8, put être appliqué à la division Warren*
3o4 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
10 janvier. — Le lo de grand matin, lord Dundonald quitta Chieveley avec sa brigade montée formant avantgarde ('). Il devait occuper le pont de Springfield sur la petite Tugela et nettoyer le pays, entre les deux Tugela, des partis ennemis qui y avaient été signalés. A sa grande surprise, il ne rencontra personne sur sa route. Les Boers, voyant commencer la saison des pluies et prévoyant une crue de la grande Tugela, qui se produisit effectivement, s'étaient hâtés de repasser sur la rive nord de cette rivière. Laissant donc 3oo hommes et 2 canons à la garde du pont de Springfield, la brigade anglaise poursuivit jusqu'au gué de Potgieter et, bien qu'on distinguât, sur l'autre rive, quelques groupes de Boers, elle put bivouaquer dans la nuit du 10 au 11 au camp de Spearman's-Farm (*) sans être inquiétée.
Le même jour (10 janvier), dans l'après-dînée, toutes les troupes rassemblées à Frère, y compris l'énorme convoi de ces quatre brigades, s' acheminèrent par Pretorius- Farm(5) sur Springfield. La marche fut particulièrement pénible. Les voitures s'embourbaient et réclamaient double et triple attelage. Les locomobiles routières, employées pour les tirer des mauvais pas, contribuaient encore à défoncer les chemins. Harassés par de nombreux temps d'arrêt, les hommes arrivèrent à la nuit close à Pretorius-Farm, immense ferme abondamment pourvue dVau et de bétail, où on leur accorda dix-huit heures de repos.
L'étape avait été de quatre lieues à peine et, sans doute
(i) 1.800 hommes environ, savoir : i.ooo hommes d'infanterie montée, le Composite-Régiment t 3 escadrons du South African Light Horse ot la 04* batterie montée.
(2) Spcarman's-Farm à 3k,6oo de Polgieter's-Drift.
(3) Pretorius-Farm à 10 kilomètres de Springfleld et 18 kilomètres de Frère.
COXCEMKATION A SPEARMAn's-FARM. 3o5
pour éviter rencombrement à Pretorius, on n'avait pas mis en mouvement ce jour-là rarrière-fjarde (Hildyard) stationnée à Ghieveley. Il semble cependant, ^'après la carte, qu'on aurait pu lui assiçjner une route distincte, au nord de la route Pretorius-Springrield.
n janvier. — Le 1 1, à l'aube, quelques hardis nageurs de la brigade Dundonald passèrent la Tugela qui, à Potgieter's-Drift, avait 80 mètres de large, et, malgré le feu des éclaireurs boers, ramenèrent un bac amarré à la rive nord. Sur les hauteurs de Brakfontein, en face et à 5 kilomètres de Potgieter's-Drift, les Boers apparaissaient assez nombreux et commençaient visiblement à remuer la terre.
Assez tard dans la journée, le gros du corps d'armée anglais, quittant Pretorius-Farm et passant au pont de Springfield, allait, après une courte étape de 10 kilomètres, s'établir à France's-Farm, près de Springfield.
Le II enfin, la brigade Hildyard, formant arrièregarde, quittait Ghieveley et se portait à Pretorius-Farm. Elle traînait derrière elle le reste des voitures de subsistances, les équipages de ponts et les 8 pièces de la marine affectées à l'expédition sur la haute Tugela. Nous avons déjà dit que la brigade Barton (6*) demeurait à Ghieveley avec 2 batteries montées et 6 canons de la marine.
Le convoi qui suivait Hildyard comptait environ 200 chariots. Geux qui portaient les grosses pièces et leurs affAts étaient particulièrement lourds. En quelques mauvais passages, il fallut y alteler jusqu'à 64 bœufs. La marche de ce convoi fut donc très lente et, le 11 au soir, il était encore en détresse sur la route quand les troupes stationnaient au gîte, à Pretorius-Farm.
12 janvier. — Hildyard fait repos à Pretorius-Farm
aUERHE SUD-«.V>'RIC.\IKi:. 'M
3o6 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
pour laisser passer devant lui les voitures, qui 'arrivent à Sprin(|field.
Dans la matinée, la brigade Lyttelton va renforcer Dundonald au camp de Spearman's-Farm. Le ijros demeure à Franre's-Farm.
i3 janvier. — Les canons de la marine alteicjnenl le camp de Spearman's-Farm, où Ton transfère également les brigades Woodgate et Coke, avec une partie des équipages.
Hildyard quitte Pretorius-Farm et gagne Springfield.
iJi et i5 janvier. ^ — Les brigades Hart et Hildyard (division Cler}') se portent de France's-Farm à Spearman's-Farm, où le corps entier se trouve réuni. La brigade Lyttelton travaille à mettre en état de défense le Swart-Kop. Le reste du convoi arrive peu à peu et son écoulement n'est terminé que le i5 au soir.
Ainsi, c'est seulement le i5 au soir que le général BuUer a dans la main, sur le plateau qui domine Potgieter, à 2 ou 3 kilomètres de la rivière, toutes ses troupes et tous leurs approvisionnements, rassemblés dans un même camp. Il a voulu attendre ce maximum de concentration avant de rien tenter contre l'adversaire, et il a ainsi sacrifié, de gaieté de cœur, toutes chances de le surprendre.
Mais il ne semble pas qu'il ait vraiment songé à réaliser une surprise qui eût été cependant le couronnement logique de sa marche de flanc. Pour frapper un coup inattendu, il n'aurait eu immédiatement besoin ni de ses pièces de marine, dont l'emploi ne s'explique que contre un ennemi solidement retranché, ni de la totalité de sa rés(»rve de vivres et de munitions qu'il aurait pu fractionner en échelons, en organisant le ravitaillement de l'arrière en avant.
THÉATRK d'opérations DE LA HAUTE TUGELA. Soy
Alourdi volontairement par tous ces impedimenta, il mit cinq jours à effectuer un parcours de 4o kilomètres.
Pendant les trois derniers jours, les Boers s'étaient sensiblement renforcés. L'effectif des commandos expédiés sur la haute Tugela, que les Anglais évaluèrent à lo.ooo hommes, ne dépassait cependant point 6.000 soldats el leur artillerie ne comptait qu'une dizaine de pièces ; mais ils déployèrent une activité et une entente merveilleuses à tirer parti de toutes les propriétés défensives du terrain. Leur mobilité, d'ailleurs, devait suppléer au nombre.
On jugera mieux de leurs dispositions et de celles que le général BuUer adopta contre eux, après une description détaillée de la région, dont nous avons déjà dessiné les grandes lignes.
Description du théâtre d'opérations de la haute Tugela. — La Tugela, qui séparait les deux partis, coule de l'ouest à Test, du Tritchardt's-Drift au Skiet's-Drift, sur un front de 16 kilomètres à vol d'oiseau, que le Potgieter's-Drift partage exactement en son milieu.
A T) kilomètres en amont du Tritchardt's-Drift, elle reçoit la Venter-Spruit, descendant de la Tintvva-Pass exactement du nord-ouest au sud-est. Du Tritchardt's- Drift à Acton-Holmes, la route qui suit la vallée de la Venter-Spruit a un parcours de 1 1 kilomètres.
Le front total sur lequel se dérouleront les opérations que nous allons suivre offre donc un développement de 32 kilomètres.
Sur ce front, les hauteurs de la rive nord que les Boers défendront tantôt successivement, tantôt simultanément, (jrârc î\ leurs nombreux déplacements, portent, dans
3o8 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
l'ordre des engagements et d'amont en aval, les noms de monts Tabamyama, Spion-Kop, Brakfontein,Vaal-Krantz et Doorn-Kloof. Toutes ces hauteurs sont les contreforts du vaste plateau entre la Tugela et le Sand, qui s'étend au nord jusqu'à Ladysmith. Tombant en pentes abruptes et avec un grand commandement sur la vallée de la Tugela, elles se relient au plateau, sur le versant opposé, par un glacis insensible ; parfois même elles le supportent directement.
Au centre du plateau et à lo kilomètres environ de la Tugela, la grande route d'Acton-Holmes, Uevdrop, Ladysmith ('), forme transversale de l'ouest à Test ; elle contoui'ne la chaîne des hauteurs par le nord, en passant, à Acton- Holmes, dans un vaste seuil entre les monts Tabamyama et les dernières pentes du Drakenberg. Sur cette transversale aboutissent cinq chemins partant des gués de la Tugela: i®le chemin de Tritchardt's-Drift à Acton par la vallée de la Venter-Spruit ; 2° le chemin de Fair-View et Rosalie qui s'embranche sur le précédent à 4 kilomètres environ de Tritchardt, traverse en son milieu le massif de Tabamyama, longe à i .800 mètres de distance le versant nord du Spion-Kop et recoupe la grande route à Maria-Farm, à i3 kilomètres de Devdrop; 3° le chemin de Potgieter's-Drift à Devdrop, qui gravit les pentes centrales du Brakfontein-Ridge ; 4** un chemin qui s'embranche sur le précédent à 3 kilomètres du gué et va passer au col entre Brakfontein et Vaal-Krantz ; B** un chemin conduisant du Skiet's-Drift dans une vallée assez large entre le Vaal-Krantz et le Doorn-Kloof. Ces
(i) D'Aclon-HoImcs à Ladysmilh : 35 kilomètres; d'Aclon-Holmcs à Devûroj) : a3 kiloinclres.
THÉÂTRE d'opérations DE LA HAUTE TUGELA. SoQ
différents chemins, à l'exception du premier et du dernier, atteignent tous le plateau en abordant directement les hauteurs.
En face du Potgieter's-Drift, le massif de Brakfontcin Ridge constituait le centre défensif des Républicains. Ils avaient commencé par là leurs travaux, qui offrirent, avec le temps, un triple étage de tranchées. C'est une sorte de courtine légèrement concave, formant, avec Vaal-Krantz et Spîon-Kop comme bastions, un front bastionné de lo kilomètres environ de côté extérieur. Les saillants sud du Vaal-Krantz et du Spion-Kop, qui déter» minent la longueur de ce côt^, sont, l'un à l'aplomb mais un peu en amont du Skiet's-Drift, l'autre en face du centre du bief Potgieter-Tritchardt.
De Potgieter's-Drift à Brakfontcin, la capitale de ce front, marquée à peu près par le chemin de Potgieter- Devdrop, compte 2 lieues et demie de longueur. Sur toute cette étendue, elle traverse un vaste glacis légèrement ascendant du sud au nord et complètement découvert. Les seuls obstacles qu'elle rencontre sont deux rangées de collines transversales, de faible élévation; l'une à une demi-lieue du gué, l'autre à i .5oo mètres plus loin. La première, composée de 3 kopjes et dénommée One-Tree-Hill par certains rapports, Kranlz-Kloof par d'autres('), jouera un rôle important dans les approches anglaises.
La Tugela, considérée comme fossé, coule donc à 5 kilomètres de la courtine, et, du fossé à la courtine, s'étend un glacis d'accès facile; mais il s'en faut que
(1) M. le lieutenant Mulier donne le nom de Krantz-KIoof à une tout Qulre colline^ située à Test du Vaal-Krantz.
3to la guerre sud-africaine.
cette plaine ail les lo kilomètres de largeur du côté extérieur ; elle en mesure exactement la moitié. A Tintérieur du front bastionné^ la rivière projette, en effet, à 4 kilomètres vers le nord, deux boucles symétriques par rapport au chemin Potgieter-Devdrop, qui enserrent et limitent le glacis('). De ces deux boucles convexes, l'une prend naissance immédiatement en amont de Potgieter's- Drift et pousse son sommet vers Tangle rentrant de Spion- Kop-Brakfontein ; Tautre se dessine à 5 kilomètres en aval et atteint Tanglede la courtine et du flanc occidental du Vaal-Krantz.
Cette dernière boucle, dont la gorge, large de 3 kilomètres, est barrée sirr la rive sud par la crête est-ouest du Swart-Kop, servira de pivot aux opérations du 5 au 7 février. Sa branche extérieure, après avoir longé le pied du Vaal-Krantz, voit s'ouvrir devant elle, sur la rive nord, une vallée rocailleuse et toute coupée de dongas, qui s'élève du sud-ouest au nord-est entre le Vaal-Krantz et le Doorn-Kloof. C'est par là que passe le chemin du Skiet's-Drift au plateau de Ladysmith.
Le Doorn-Kloof, massif le plus élevé de la région, véritable chaos de pics aigus et arides, de crevasses profondes, baigne ses pentes méridionales dans un bief où la Tugela reprend sa direction ouest-est et marque, en aval, la limite du terrain à décrire. Il n'était pas occupé par les Boers au début des opérations.
En amont du front bastionné, les monts Tabamvama sont reliés au Spion-Kop par un col étroit, auquel con-
(i) Il résulte de ces deux boucles, dont les branches extérieures baignent les flancs des bastions, que ces flancs, c'est-à-dire les pentes sud-est de Spion-Kop et sud-ouest de Vaal-Krantz, sont défendus par une double ligne d'eau.
THÉÂTRE d'opérations DE LA HAUTE TUGELA. 3 I I
(luit un vallon de deux lieues environ d'étendue, largement ouvert sur la Tugela, à hauteur du Tritchardt's- Drifl, mais qui se resserre rapidement et est d'un accès difficile au sommet.
A considérer, tout ensemble, le versant oriental des Tabamyama sur cette vallée et la grande ligne de crête dirigée du nord-ouest au sud-est, parallèlement à la Venter-Spruit, on pourrait assimiler leur tracé défensif à celui d'un redan très ouvert, de branches inégales, dont le sommet, marqué par le promontoire extrême du versant oriental, surplomberait Tritchardt's-Drift. Dans la réalité, les Boers ne se préoccupèrent que de la longue branche, de la ligne de crête qui s'étend sur 4 lieues environ, de la route d'Aclon-Holmes — Devdrop au contrefort dominant Tritchardt. C'est aussi ce versant occidental que nous allons étudier avec quelque détail.
En allant du Tritchardt's-Drift au confluent de la Venter, on voit les flancs du Tabamyama se creuser en forme de vaste amphithéâtre, dont le fond s'éloigne à 5 kilomètres de la rivière, et dont les deux extrémités avancées sont le promontoire au-dessus de Tritchardt's-Drift et un contrefort appartenant déjà à la vallée de la Venter. C'est encore, si l'on veut, un front bastionné dont la courtine a son pied distant de la Tugela de deux grandes lieues et comprend environ 2 kilomètres des crêtes du Tabamyama, tandis que les I>astions sont, l'un i\ l'est, le sommet qui domine Tritchardt's-Drift, l'autre à l'ouest^ un coteau en saillie vers la Venter.
Telle est, d'ailleurs, la caractéristique de ce versant. 11 offre une succession de saillants et de rentrants, de sorte qu'on pourrait encore, jusqu'à la route Acton-Devdrop, distinguer un second front bastionné. Mais le premier
3l2 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
front qui nous occupe et qui sera le champ de bataille du 20 au 23 janvier, présente cette particularité d'enserrer entre ses deux bastions, à la place ordinaire de la tenaille, une colline ou kopje rocheux, dont le sommet aplati compte 800 mètres environ de large sur 2 kilomètres de long. Ce kopje, connu sous le nom de Three-Tree-Hill (') (montagne des Trois-Arbres), sera le boulevard des Anglais durant le combat du 20. Son sommet n'est pas à plus de 2.3oo mètres des crêtes du Tabamyama et son pied à plus de 600 mètres des dernières pentes de la courtine. Le chemin de Fair-View et Rosalie contourne son flanc occidental.
Bastions et courtines, contreforts ou massif du Tabamyama, ont partout le même profil : en partant du pied, des pentes très raides, très accidentées et encombrées de rochers, mais qui s'étagent et que leur inclinaison môme dérobe en partie au feu de la défense. Leur escalade n'offre guère que des difficultés physiques et conduit à une première crête militaire descendant bas sur les flancs. Au delà de cette crête, un glacis assez doux, de 900 mètres environ d'étendue, battu par la crête topographique ; puis le sommet du plateau, de 2 kilomètres environ de profondeur, légèrement en dos d'âne et qui, pour la crête principale, se raccorde en pente très douce, sur l'autre versant, avec le plateau de Ladysmith.
Dans tout l'ensemble des positions boers, Tabamyama, Spion-Kop, Brakfontein,Vaal-Krantz, la hauteur de Spion- Kop est la clef de la défense.
Le plateau qui la couronne a un commandement marqué sur Tabamyama et Brakfontein, et s'élève en retrait
(i) Ne pas confondre avec Onc-Tree-Hill.
THEATRE d'opÉRATIONS DE LA HAUTE TUGELV. 3l3
de la ligne de crête du Tabamyama. Toute artillerie qui y est établie peut prendre d'enfilade les tranchées alignées sur les crêtes voisines. Elle tient également sous son feu, à la distance de 1.800 mètres, le chemin de Fair- View-Rosalie, et, à 5.ooo mètres, ceux d'Acton-Devdrop et de Potgieter-Devdrop.
Ce plateau a la forme générale d'un triangle équilatéral, de 2.5oo mètres décote, dont la médiane serait orientée du sud-ouest au nord-est. Pour accéder à son sommet inférieur, distant de trois quarts de lieue de la Tugela, on devait gravir un sentier étroit et sinueux, à pentes très raides, qui partait du fond de la vallée, entre Spion- Kop et Tabamyama, et aboutissait au plateau près de cet angle sud-ouest. Tout le versant occidental duSpion-Kop et notamment la partie surplombant le col entre les deux montagnes, est presque à pic. Les pentes nord sont également très accusées ; celles du versant oriental le seraient moins vers le sud, mais s'accentuent en se rapprochant du sommet nord-est. La majeure partie de ce versant oriental est d'ailleurs serrée de très près par la boucle en amont de Potgieter, qui la protège d'une double ligne d'eau.
A l'origine, dans la période du 1 3 au 16 janvier, les Boers, allant au plus pressé, mirent en état de défense Brakfontcin et Vaal-Kraiitz, en face de Potgieter où les Anglais avaient fait leur apparition. Ils négligèrent Spion- Kop, escomptant sans doute ses défenses naturelles. Sur le Tabamyama, qu'ils n'occupèrent en forces que le 19 janvier et où la roche affleurait le sol, ils se bornèrent à élever des schanizes, sortes de petits remparts construits avec des pierres.
Mais, avec le temps, nous les verrons approfondir leurs
3l4 I-A GUERRE SUD-AFRiaUNE.
tranchées de Brakfonlein, creuser aussi des tranchées à Spion-Kop et au Tabamyama et réaliser partout, en dépit de la roche qui exigeait un travail surhumain, un type d'abri d'une remarquable efficacité. C'était un fossé de i",5o de profondeur, plus large à la base qu'à la partit» supérieure, de sorte que les hommes pouvaient, pendant le bombardement, se blottir en s'adossant à la contrepente du talus intérieur. Des sacs à terre, sur une ou deux rangées, disposés de façon à ménager des meurtrières, constituaient le parapet. Les tranchées creusées sur les crêtes des hauteurs et susceptibles d'enfilade étaient, toutes, pourvues de traverses et celles établies en arrière et en contre-bas des crêtes étaient reliées aux premières par des communications couvertes.
Des lignes de ces tranchées, de loo à i5o mètres de longueur, étaient réparties sur tout le front, à des intervalles inférieurs à la portée du fusil. Elles se flanquaient réciproquement, quand la configuration du sol le permettait. Toutes n'étaient pas garnies constamment; mais les commandos de 4oo à 5oo hommes, postés à des distances variables les uns des autres, s'y rendaient au galop de leurs chevaux, dès qu'un danger était signalé aux avantpostes, également retranchés. Cette tactique de mouvement leur permit, seule, de compenser l'infériorité du nombre et de parer à tout sur un front de 20 kilomètres.
Les emplacements des bouches à feu étaient organisés avec une égale entente. On les avait choisis en arrière des crêtes, pour être à l'abri des vues de l'ennemi, et on les avait multipliés au delà du nombre des bouches à feu disponibles, pour les utiliser suivant les besoins. Leur profondeur atteignait i",8o et le parapet était exclusivement composé de sacs à terre. La plate-forme était tenue assez
THEATRE d'oPÉRATIOXS DE LA HAUTE TUGELA. Slf)
bas, pour que la bouche du canon dépassât à peine le niveau du sol. D'après tous les rapports anglais, cette artillerie boer fut constamment invisible et exerça souvent une action décisive.
Le i5 janvier, avant que les Anglais eussent fait aucun effort pour traverser la Tugela, les Républicains, au nombre de 6.000 hommes environ, tenaient de simples avant-postes sur le Spion-Kop et le Tabamyama ; ils avaient cependant 2 pièces du Creusot en batterie à l'extrémité sud-est de la crête de ce dernier massif; leur gros, avec 3 long-toms et 5 ou 6 vickers-maxims, s'installait solidement à Brakfontein.
Sur la rive sud, le plateau de Spearman's-Farm, occupé par les Anglais, est à une altitude moindre que celle du plateau de Ladysmith. Par contre, ses dernières assises sur la Tugela, au lieu d'en être éloignées comme les hauteurs de la rive nord, surplombent immédiatement la rivière. Ces hauteurs de la rive méridionale se présentent comme une série de coteaux, à croupes arrondies, alignés de l'ouest à Test sur la direction générale du cours d'eau et formant bordure tout le long de sa rive, sauf dans les boucles saillantes, dont elles barrent transversalement la gorge. Ce sont, en amont de Potgieter et jusqu'à mi-chemin de Tritchardt, les coteaux de Spearman's- Hill; en aval de Potgieter et un peu en retrait, sur le bief compris entre les deux boucles saillantes, le mont Alice ; plus loin encore et en travers de la boucle aval, la crête allongée du Swart-Kop. Cette hauteur isolée, mise immédiatement en état de défense par les Anglais, s'élève à 3 kilomètres, environ, à droite, et à i.5oo mètres en avant de l'alignement du mont Alice. Entre les deux, s'étend une vallée boisée, d'une fertilité tropicale. Le
3l6 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
sommet du Swarl-Kop est plat et découvert, sauf sur l'a- • rête nord que bordait une rangée d'arbres.
Sir R. BuUer avait mis sa grosse artillerie en batterie des deux côtés de Potgieter, les 6 pièces navales de 12 li\Tes sur le promontoire est de Spearman's-Hill, les 2 canons de 4'^,7 à l'extrémité ouest du mont Alice, èi droite et contre le chemin de Springfield-Potgieter-Devdrop ; la batterie de 4 obusiers était établie provisoirement sur le même emplacement. La brigade Lyttelton fournissait les avant-postes aux environs de Potgieter's-Drift, la brigade Coke aux environs de Skiet's-Drift. Tout le reste des troupes et les convois étaient rassemblés au camp de Spearman, à 3 kilomètres en arrière.
Dispositions arrêtées par sir R. Buller et direotives données à sir Warren, — Son plan, dont nous avons déjà indiqué les grandes lignes, procédait de l'idée générale suivante : fixer l'ennemi sur un front de 8 kilomètres, en face des gués de Potgieter et de Skiet, où il semblait avoir concentré toutes ses forces. Pendant ce temps, diriger le gros du corps anglais sur le gué de Tritchardt, qui ne semblait pas défendu, puis par la vallée de la Venter-Spruit sur Acton-Holmes, enfin d'Acton- Holmes sur Devdrop, par la grande route du plateau. Quand le gros serait arrivé, sur cette route, à hauteur de Spion-Kop, on pourrait combiner son attaque de flanc avec une attaque de front, dirigée de Pot^jieter contre Brakfontein. Son trajet, jusque-là, étant d'environ 4o kilomètres ('), et pouvant être interrompu par une succes-
(i) 10 kilomètres de Spearman à Tritchardt; ii kilomètres de Tritchardt à Acton; 1 8 kilomètres d'Acton au point de la route Acton-Dcvdrop où Ton atteint les derrières de BrakfoQtein.
DISPOSITIONS DE SIK R. BULLER. Si"]
sion de combats, ce gros serait pourvu de quatre jours de vivres.
Comme dispositions de détail, sir R. Buller laissait, sur le Swart-Kop, la brigade Coke avec une batterie et un peu d'infanterie montée. Il lui donnait pour mission de garder le Skiet's-Drift. En face de Potgieter, il postait la brigade Lyttelton (V) avec une partie de l'infanterie montée de Béthune et la batterie de montagne. Cette brigade, soutenue par la grosse artillerie dont nous avons donné l'énumération et suivie au besoin par la batterie d'obusiers, devait forcer le passage à Potgieter et s'établir sur les trois kopjes de la rive nord (One-Tree-Hill), dans une position menaçante pour Brakfontein. Elle avait le rôle démonstratif.
Tout le reste des troupes, c'est-à-dire les brigades Hart, Hildyard, Woodgate, et la brigade montée Dundonald, était placé sous les ordres du général VVarren et constituait l'aile active, le corps chargé du mouvement tournant. Ce corps devait passer à Tritchardt's-Drift, puis s'avancer en refusant sa droite et portant sa gauche en avant par la vallée de la Venter, afin de gagner la plaine découverte au nord de Spion-Kop. La brigade Dundonald, lancée en avant-garde, pouvait, dès le premier jour, mettre la main sur le nœud de routes d'Acton-Holmes, puis le gros suivre par la vallée de la Venter en se faisant flanquer sur les derniers étages du Tabamyama. Son convoi, portant quatre jours de vivres, comptait eimron 120 voitures.
Telles étaient les seules directives données au général VVarren, qui demeurait absolument indépendant pour l'exécution. Ce général allait diriger, personnellement et sous sa responsabilité, les opérations dont le général en chef s'était réservé la seule inspiration. Encore verrons-
3l8 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
nous bientôt Warren prendre sur lui de modifier radicalement le projet primitif, sortant ainsi de ses attributions ou démontrant nettement que celles de chacun étaient mal définies. Il y eut là une faute grave dans l'exercice du commandement. Sir R. Buller, au début, semble s'être confiné dans un rôle de conseiller et d'arbitre, admissible aux grandes manœuvres, mais incompatible avec la complication et la hardiesse de son plan, dont le succès eût exigé toute son énergie et la permanence de son intervention personnelle.
Ce plan était-il irréalisable, comme l'a estimé sir Warren ? Pouvait-il réussir, comme l'a jugé lord Roberts ?
Et d'abord la critique de sir Warren, portant seulement sur l'insuffisance des approvisionnements en vivres, n'a pas de valeur sérieuse. Sir R. Buller réplique, à bon droit, que les quatre jours fournis à son subordonné ne constituaient qu'un premier échelon et que, en cas de nécessité, il eût pourvu au ravitaillement par l'arrière. Nous estimons, d'ailleurs, qu'en moins de trois jours, à condition d'agir avec décision, sir Warren pouvait atteindre son objectif sur la route Acton-Devdrop.
On a signalé, avec plus de raison apparente, la témérité de la marche de flanc exécutée dans la vallée de la Ventor- Spruit ; en s'engageant dans un couloir long de 1 1 kilomètres, large de 6 kilomètres à peine, où Ton aurait peutêtre à se frayer la route de vive force, avec l'ennemi en tête et sur la droite. Dans de semblables conditions, une colonne, resserrée entre la Venter et les montagnes, battue d'enfilade par l'artillerie du Tabamyama, se trouvait en mauvaise posture, surtout si elle était encombrée d'un énorme convoi.
Mais, en chargeant un peu les hommes, rien n'était plus
DISPOSITIONS DE SIR R. BULLER. Sig
simple que d'alléger les trains ; ces quatre jours de vivres eussent été portés sur le sac par les soldats de Napoléon. L'action de flanc du Tabamyama se trouvait, d'autre part, singulièrement atténuée par la configuration des montagnes, qui laissaient, en angle mort par rapport aux crêtes, une notable étendue de la vallée. On pouvait se faire flanquer par des troupes légères, qui eussent enlevé successivement les mamelons formant étage inférieur du Tabamyama, seuls points dont le feu fût à craindre. Toutes ces objections, enfin, valables avec un ennemi doué d'aptitudes offensives, perdaient beaucoup de leur poids avec les Boers. Ceux-ci seraient restés, sans doute, figés sur le plateau, et la colonne eût défilé sans encombre à leurs pieds. Ce qui se passa pour la brigade Dundonald le prouve surabondamment, et, cette brigade une fois maîtresse d'Acton-Holmes, comme elle le fut dès le i8 janvier au matin^ le reste du corps devait, sans grands risques, être concentré au même point le i8 au soir.
Reste une dernière critique qui, théoriquement, serait irréfutable. C'est celle qui s'applique à la disproportion des fronts et des effectifs, à l'amplitude exagérée du mouvement tournant. Ce dernier avait plus de 20 kilomètres de rayon et, pendant qu'il s'effectuait, six bataillons, chargés de la démonstration, étaient répartis sur un front de 8 kilomètres. A de semblables intervalles, toute coordination entre l'aile démonstrative et Taile décisive était chimérique ; la démonstration n'avait pas grande efficacité, et l'ennemi, dans une position centrale, avait beau jeu pour peser offensivement, de tout son poids, contre une des deux fractions isolées.
Mais cette action offensive, répétons-le, n'était pas à craindre des Boers. Et, d'autre part, chacune des deux
fractions du corps anglais se trouvait encore supérieure, numériquement, à l'ensemble des forces adverses. Les troupes du général Warren, opérant le mouvement tournant, étaient à elles seules trois fois aussi nombreuses que les Boers et disposaient de trois fois autant de canons. Sur ce pied, la corrélation n'était plus indispensable entre les deux actions de front et de flanc : chacun des deux corps Lyttelton et Warren pouvait opérer individuellement, sans se préoccuper de l'autre. Le premier n'avait pas à craindre d'être écrasé et le second était assez fort pour vaincre avec ses propres forces.
Nous conclurons donc que le plan de sir R. BuUer, abouti^ant à égrener trois de ses brigades et à remettre la décision aux trois autres, n'avait rien de génial ; mais que, une fois la surprise manquée sur Skiet's-Drift et Potgieter's-Drift, l'action par Acton-Holmes était peutêtre le meilleur parti à prendre et que, en tous cas, le général Warren disposait d'assez de forces pour la mener à bien, sous la seule condition de faire vite et avec énergie.
Or, nous allons voir qu'il agit mollement et avec indécision, qu'il fut lent à s'ébranler et que, à peine en mouvement, il songea à revenir sur ses pas. Au temps perdu par le général en chef dans la concentration, il ajouta celui de ses allées et venues, sans parler de l'effet déprimant de ses contre-ordres.
Passage de la Tugela (^16^18 Janvier). — Les directives communiquées à sir Warren fixaient au 16 le début des opérations. Le général Buller avait décidé que, ce jour-là, la brigade Lyttelton franchirait, seule, la Tugela, pour s'établir un peu au nord de Potgieter's-Drift, inquié-